Signature d'Auguste Lançon

Lançon vu par ...

Auguste Lançon vu par Maximilien Luce

Maximilien Luce

M. Maximilien Luce, le nouveau président de la Société des Indépendants

Plus d'un demi-siècle de peinture et de souvenirs.

 

Il existait environ 1895, au n° 47 de la rue Le Peletier, une exposition permanente d'œuvres de peintres impressionnistes et symbolistes. Elle avait été ouverte par un excellent homme du nom de Le Barc de Boutteville, jadis marchand de tableaux anciens. Là, fréquentaient pêle-mêle artistes, écrivains, critiques et amateurs d'avant-garde. On y voyait notamment Bonnard, Vuillard, X.-K. Roussel, Toulouse-Lautrec, Maurice Denis, H.-G. Ibels, Conder, les Pissarro, Signac, le douanier Rousseau, Émile Bernard et Gauguin entre deux de ses lointains exodes. Alfred Jarry s'y dépensait en paradoxes devant Félix Fénéon énigmatique. Camille Mauclair, tout jeune, y passait enveloppé dans une houppelande de berger. Léon-Paul Fargue, promis aux muses à peine au sortir du lycée, y arrivait flanqué de son inséparable Kremnitz. Arsène Alexandre, Théodore Duret, Mirbeau, Gustave Geffroy, Roger Marx, Adolphe Tabarant y venaient aussi amicalement que professionnellement, tandis que MM. Henry Marcel, Olivier Sainsère, le docteur Viau, Henry Bauer et Me Strauss, marié à la veuve de Bizet, y cherchaient les jeunes talents à encourager. C'est dans ce milieu sympathique et charmant que je rencontrai pour la première fois Maximilien Luce, aujourd'hui justement célèbre et président depuis peu de la Société des artistes indépendants.

Maximilien LuceUn peu plus tard, nous nous retrouvâmes sur la Butte, dans la calme et silencieuse rue Cortot, où nous demeurions tous les deux et où nous avions pour voisins Erik Satie, Aristide Bruant, Marius Gabion et Francisco Durrio.

Tel m'apparut Maximilien Luce en ces heures lointaines, tel il est resté : un caractère et un tempérament. Ce Parisien de Paris — il est né rue Mayet — a soixante-dix-sept ans. L'âge a pu très légèrement voûter ses robustes épaules et parsemer de fils blancs sa barbe broussailleuse, mais sous son éternel feutre cabossé voilà le même visage, rude et bon tout ensemble, et, derrière les verres des lunettes, le même regard avide de lumière. Même air aussi, simple et fier, parfois bourru, parfois dédaigneux, mais toujours noble. Aussi ne s'étonnera-t-on pas qu'on ait dû lui faire une douce violence pour qu'il acceptât la succession de son vieil ami Paul Signac. Mais, ce qui est certain, c'est que nul plus que lui n'a droit au titre d'indépendant. Si l'épithète n'existait pas, il faudrait l'inventer à son intention. Toute sa vie en témoigne. Et toute son œuvre.

Conversation à bâtons rompus

Je montai hier le voir, dans son appartement de la rue de Seine, aux murs couverts de toiles révélatrices des sources de l'inspiration du peintre, de sa sincérité, de sa maîtrise : scènes de travail magnifié — il n'y a pas que le geste du semeur qui soit auguste —, paysages lumineux. Chastes baigneuses aux bords des limpides rivières, portraits d'amis d'une vie extraordinaire, fleurs éclatantes. Toutes ces douceurs et toutes ces beautés de la vie tiennent compagnie à Maximilien Luce.

En arrivant, je le trouvai à son chevalet devant une étude de baigneuses. Je le félicitai de son ascension à la présidence du groupement dont il fait partie depuis 1887 — bientôt un demi-siècle.

— Oh ! dit-il, vous savez, c'est un honneur que je ne recherchais pas, mais mes amis m'ont affirmé que je ne pouvais m'y dérober. Alors, j'ai cédé. J'aime les Indépendants. Je n'ai jamais cessé d'y exposer et ils me rappellent toute ma jeunesse. À trois ans près, j'eusse été parmi les fondateurs de la société, avec Seurat, Signac, Henry Cross, Angrand, Dubois-Pillet et les autres. Mais je ne terminai mon service militaire qu'en 1884. On m'avait incorporé au 48e d'infanterie, à Guingamp. J'y connus Alexandre Millerand, qui faisait son volontariat. On me nomma caporal et on me laissa la liberté de peindre. Avant mon départ, j'avais travaillé avec Sergent au cours de Carolus Duran. Ce dernier était influent. Il parvint à me faire affecter à la garnison de Paris. Je fis alors la rencontre d'Auguste Lançon, peintre et aquafortiste trop méconnu, dont les conseils me furent utiles.

» Mais faire de la peinture et la vendre sont, vous le savez, choses bien différentes. Pour m'assurer la matérielle, j'avais donc appris le métier de graveur sur bois, d'abord chez Hildebrand, puis chez Eugène Froment. Je l'exerçai de longues années et travaillai pour l'Illustration, puis pour le Graphic. Je fis aussi quelques lithographies. Chaque fois que l'état de mes finances le permettait, je voyageais, tantôt en Angleterre, tantôt en Belgique ou en Hollande, recherchant les ports, les usines, les chantiers, les mines pour y peindre les hommes au travail. Et je n'oubliais pas les paysages, mon œuvre vous le prouve assez. Je suis fils d'un père parisien et d'une mère beauceronne. Je leur dois sans doute mon double amour des cités et des champs.

— À quelle époque avez-vous, pu enfin vivre uniquement de votre art ?

La matérielle assurée à 50 ans...

— Aux approches de la cinquantaine. Mais je n'avais jamais cessé d'être encouragé à persévérer, et par mes amis et par des maîtres comme Camille Pissarro, à la mémoire de qui je garde un souvenir reconnaissant. J'ai peu vu Claude Monet, mais il fut toujours charmant pour moi. En somme, je n'ai pas trop à me plaindre, malgré mes longs et durs débuts. J'ai quatre toiles au Luxembourg et une au Petit-Palais, et je peux compter sur quelques amateurs fidèles. »

Luce a raison d'être confiant. Je pourrais citer un de ses amateurs qui possède une quarantaine de ses œuvres et qui, pour rien au monde, ne consentirait à s'en débarrasser. Il n'y a pas que des spéculateurs, heureusement.

Avant de me laisser partir, le noble artiste tient à m'assurer une fois encore de son affection pour ses camarades de la société qu'il préside maintenant.

— Comme tout le monde, et même plus, me dit-il, ils ont été touchés par l'état de choses que vous savez. Mais ils ne perdent pas courage, et il n'y a pas de raison pour qu'ils renoncent à poursuivre le succès. Malgré tout, le travail doit toujours finir par être vainqueur. Travaillons donc !

Et sur cette parole d'espoir, accompagnée d'un bon sourire, Luce me serra la main.

René BARJEAN.
Excelsior, 21 janvier 1935

Évidemment, une ligne c'est un peu court pour connaître l'opinion que M. Luce pouvait avoir de Lançon. Toujours est-il que Maximilien Luce fréquenta Lançon en 1884-85 et travailla dans son atelier. Il est le seul à avoir laissé des témoignages concrets sur Lançon avec un portait de Lançon sur son lit de mort et deux croquis de son atelier. Ces dessins sont passés à des ventes aux enchères sans que leur intérêt soit spécifiquement remarqué. Il n'en reste que des images saisies sur internet.

Auguste Lançon par Maximilien Luce<
Auguste Lançon par Maximilien Luce
L'atelier de Lançon par Maximilien Luce
Luce note "rue Vercingétorix" et non rue Vandamme où était effectivement le domicile et l'atelier de Lançon comme le confirme Arthur Bloche qui en donna une description en 1883.
L'atelier de Lançon par Maximilien Luce
L'atelier de Lançon par Maximilien Luce



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