Signature d'Auguste Lançon

Lançon vu par ...

 Auguste Lançon vu par Charles Léger (1920)

Charles Léger

AUGUSTE LANÇON
PEINTRE-GRAVEUR
(1836-1885)

 

« L'art est un témoin impitoyable quand il traduit
ce qu'il voit et comme il le voit. »
Bürger-Thoré

 

Charles Léger, né le 4 juillet 1880 à Versailles et mort le 14 avril 1948 à Meudon, était publiciste, historien et critique d'art.
Il écrivit notamment sur Gustave Courbet.

En mettant sous les yeux du public [1] un ensemble assez complet de l'œuvre de Lançon, il nous a paru intéressant de faire revivre cette figure très attachante, et les pages suivantes ne se proposent pas d'autre but que d'appeler l'attention sur un artiste méconnu. On verra déjà que l'estime où seuls quelques rares collectionneurs tiennent Lançon n'est pas suffisante et qu'il mérite mieux que l'oubli où il a glissé peu à peu [2].

Malgré tout l'intérêt qu'il porte à Lançon, l'auteur du texte semble ignorer que le prénom André ne figure pas à l'état-civil du peintre.

Auguste-André Lançon naquit le 16 décembre 1836 à Saint-Claude, terre de sorciers et pays des maîtres-tailleurs d'images : ville très pittoresque dominée par le mont Bayard qui peut être considéré comme le pivot d'une région rugueuse, bosselée, entaillée et bouleversée en un prodigieux chaos.

Dans ce Haut-Jura, le Franc-Comtois semble puiser à l'air pur des montagnes, en même temps qu'une âpre énergie, un vif amour de la liberté. Auguste Lançon était relié physiquement et moralement à son pays d'origine.

Son père exerçait la profession de menuisier. Il était établi rue Saint-Romain à Saint-Claude. Homme robuste, bâti à chaux et à sable, il avait les vertus et les défauts de sa race, notamment une indépendance fière et une humeur volontiers frondeuse. La mère de Lançon était également Jurassienne. Ceux qui l'ont connue s'accordent à dire qu'elle incarnait le devoir et le dévouement.

Auguste Lançon fit ses études au collège de Saint-Claude, et à l'âge de dix-sept ans il entra comme apprenti dans une imprimerie de Lons-le-Saunier. Ce fut un court apprentissage. À Lyon, où il se rendit en quittant Lons-le-Saunier, il se perfectionna dans son métier d'ouvrier lithographe. Entre temps, il prenait part au concours d'entrée à l'École des Beaux-Arts. Nous avons par ce fait l'explication de ce départ pour Lyon auquel ne devait pas être étranger le professeur de dessin du collège communal qui cultiva chez Lançon l'instinct artistique.

Reçu à l'École, il fut admis presque immédiatement à suivre les leçons du directeur, qui avait remarqué tout de suite ses dispositions pour le dessin. Le directeur de l'École des Beaux-Arts du palais Saint-Pierre était un peintre lyonnais nommé Bonnefond. Il s'était consacré à l'enseignement depuis l'année 1831, époque où il avait exposé Cérémonie de l'eau sainte, le jour de l'Épiphanie, dans l'église des catholiques grecs à Rome.

On s'imagine aisément quel stimulant fut pour Lançon ce milieu nouveau. À sa vive passion pour le dessin il ajouta la préoccupation de la peinture. Il avait tout à apprendre, et il se mit à la besogne avec ardeur.

Ce séjour à Lyon de 1853 à 1857, où, travaillant avec acharnement, il menait de front l'art et le métier, fut, nous n'en doutons point, assez pénible. La situation de ses parents n'était rien moins que brillante. En dehors des cours de l'École, il exécutait de nombreuses lithographies de commerce, des modèles industriels, voire des enseignes. Nous ne connaissons rien de cette époque qui soit digne d'être signalé, sauf peut-être une Vue de Saint-Claude, dessinée en lithographie durant de brèves vacances passées « au pays » en 1854. Cette lithographie motiva certainement la subvention accordée par le Conseil général du Jura. La somme était modeste, mais les ressources de Lançon étaient si précaires, qu'il accepta ces quelques centaines de francs comme une aubaine.

Plus sûr de lui, il vint à Paris et entra, en 1858, dans l'atelier de Picot, où, pour ainsi dire, il ne fit que passer. Les spectacles multiples constamment renouvelés de la rue, le Jardin zoologique, la Morgue, le sollicitent bien plus que l'enseignement froid et correct d'un membre de l'Institut qui répugnait à sa nature. S'il avait fait, à Lyon, quelques concessions à Bonnefond, dont il ne partageait ni la manière de voir ni les modes d'expression, il ne se croyait pas tenu aux mêmes obligations à l'égard de Picot. Aussi décide-t-il de ne plus fréquenter les écoles. Ce sont alors de longues stations au Louvre, pour copier les chefs-d’œuvre des vieux maîtres flamands et hollandais.

Les vitrines des marchands de tableaux attirent aussi sa curiosité. Il s'enthousiasme devant les toiles de Delacroix surtout. Il admire les œuvres de Corot, de Théodore Rousseau, de Millet, de Courbet, qui répondaient au goût de nouveauté qui l'animait. Il satisfaisait ainsi son instinct, son génie positif et chercheur.

« Ma peinture marche et je suis content », écrivait-il à ses parents en 1860. Ce n'est que l'année suivante, cependant, qu'il produisait ses premiers tableaux : on vit à l'Exposition de Lyon des Turcos et à Paris, au Salon, le Portrait de M. Lançon père.

Heureux de ce début, il exagère visiblement dans cette autre lettre adressée à Saint-Claude : « Le portrait du père fait très belle figure... il tranche rudement avec tout le reste... Plus je vais et plus je suis sûr de mon fait en peinture ; seulement ma manière neuve et vigoureuse aura de la peine à s'imposer en commençant... » N'est-ce pas ici l'assurance de son compatriote Courbet, avec lequel sa nature, ses idées offrent de nombreux points de ressemblance ? Comme le maître d'Ornans, il est l'ennemi de la convention et de la routine.

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Dès 1860, Lançon collaborait au Temps, illustrateur universel aux côtés de Daumier, de Gavarni, de Henri Monnier, et à l’Illustration où, par la suite, il devait être si apprécié. Dans son Alphabet de troupiers et dans un Album de l'Armée française, publiés en 1861, on remarque ses modèles pris sur le vif. Il se plaisait à croquer les types militaires et préludait par ces essais aux scènes de la guerre de 1870.

II n'y eut pas de Salon en 1862. Le jury, en 1863, accepta une peinture de Lançon : le Cimetière de moines. Par contre, il refusait la seconde toile : La Sentinelle et le Clairon présentée par l'artiste. Lançon n'était pas seul à essuyer les réprobations du jury : il était en bonne compagnie avec Manet, Jongkind, Whistler, Pissarro, Fantin-Latour, d'autres encore. On fit quelque bruit autour de ces proscrits. La plupart étaient jeunes, remuants, et ils avaient des partisans fanatiques, peu nombreux, mais déterminés. L'empereur intervint. Les refusés obtinrent un emplacement au Palais de l'Industrie, une annexe, en somme, du Salon officiel, où ils purent mettre leurs œuvres sous les yeux du public.

Aux Salons suivants Lançon exposa un Ours dans un paysage (1864) ; Cuirassier en vedette (1866). Il s'ignorait encore, tâtonnait, se cherchait, quand, sous l'influence de Delacroix, il peignit un Arabe terrassé par une lionne et un Tigre buvant (Salon de 1868), lesquels révélèrent de réelles qualités : du mouvement, de la force, de la vie.

Le Tigre buvant a une sorte de beauté plastique originale. Il a grande tournure, et il suffisait dès lors à montrer quelle connaissance approfondie Lançon avait, à cette époque, de la musculature et du pelage des grands félins. Malheureusement, il n'arrivait point à éclaircir sa palette, objet de souci continuel : « Vous ne vous doutez pas », confiait-il à un ami, « du mal que je suis obligé de me donner pour sortir de ce sale noir, de ce cirage ». Lançon avait la maladie du noir et ne devait point en guérir.

Nous retrouvons son nom dans le catalogue du Salon de 1869, avec ses sujets de prédilection. Deux tableaux y figuraient : Mil huit cent treize et des Lions.

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Malgré de nombreuses recherches, nulle trace de la "Petite Chaumière" ni du "père et la mère Eugène " n'ont pu être trouvée.

Seul Charles Frémine, à trois époques différentes, évoque un  cabaret ou un restaurant de la "Grande Chaumière" tenu par une "mère Eugène".

En revanche, Charles Frémine associe Courbet et Lançon dans la fréquentation de cette "grande chaumière". Or Courbet fréquentait surtout la brasserie "Andler-Keller", rue Hautefeuille, tenue par une mère Grégoire dont il fit le portait.

Toute aide sur ces points est la bienvenue.

Avant d'arriver aux évènements de l'année 1870, pénétrons un instant dans l'un de ces cafés-restaurants littéraires de la rive gauche assez répandus à Paris sous le Second Empire. Nous voulons parler de la « Petite Chaumière », moins connue que la « Maison Laveur » où Napoléon III prépara le coup d'État. Les littérateurs, les artistes dédaignent aujourd'hui ces réunions où, peut-être, dans les discussions juvéniles, des idées prenaient naissance et des œuvres prenaient corps. Lançon était pensionnaire de la « Petite Chaumière ». Les propriétaires étaient connus sous le nom de « le père et la mère Eugène », braves gens qui devaient finir leurs jours à l'hôpital après avoir hébergé toute une pléiade d'avocats et d'artistes. Chez le père Eugène, les clients avaient une manière spéciale d'établir leur compte : chaque jour ils inscrivaient leur nom sur le mur et le faisaient suivre du montant de leur dépense ; mais ils ne s'inquiétaient guère du paiement.

Léger se montre ici très imprécis.

D'une part, le manège Jamin était situé rue Campagne Première, rue où Lançon habita plus de 12 ans.

D'autre part l'affiche en question, dont un exemplaire est conservé par la Bibliothèque Nationale n'était pas de Lançon mais d'un nommé Mary et pourrait être, semble-t-il, postérieure à la mort de Lançon.

Voir l'affiche

La « Petite Chaumière » se composait d'une pièce d'environ quatre mètres sur cinq, avec une soupente à laquelle on accédait par une échelle de meunier. Là, c'était le cénacle : des discussions s'échangeaient sur l'art, sur la politique du jour ; quelquefois, pour faire diversion, on amenait Lançon sur le terrain de l'équitation, où il n'avait jamais rencontré de meilleur écuyer... que lui-même. Les exercices équestres du peintre avaient pour théâtre le manège Jamin, rue de la Grande-Chaumière, dont le directeur était le type le plus original d'homme de cheval qu'on pût rencontrer. Entre autres excentricités, Jamin, comme réclame pour son « école d'équitation », avait fait apposer des affiches avec un grand dessin de Lançon : un cheval regimbant et ruant sur lequel un « pékin », chapeau haut de forme hors de son chef, se maintenait à grand-peine, en embrassant de ses bras l'encolure de la bête. Au-dessous, cette devise : « Le cheval est l'ami de l'homme ; il est le seul qui ne le flatte jamais. »

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Nous voici arrivés au seuil de l'Année terrible. La période de tâtonnement pour Lançon est passée. Il est maître de ses moyens. Les évènements tragiques qui vont suivre lui causeront une impression profonde, et son crayon d'abord, son burin et son pinceau ensuite, nous donneront une image fidèle des scènes vues sous leur aspect véritable, dans leur réalité la plus complète, qui resteront des documents sérieux et authentiques.

Léger exagère ici quelque peu.

On ne peut pas affirmer que Lançon s'est engagé dans une des ambulances de la Presse. En fait, il était l'envoyé spécial de l'Illustration auprès de l'ambulance et la suivait en qualité de dessinateur et ce contrairement à d'autres journalistes qui remplissaient un rôle fonctionnel dans l'ambulance tel F. Marinus du Gaulois qui était aide-comptable ou Charles Habeneck, ancien journaliste de la Marseillaise, dont l'engagement comme infirmier fut reçu sous la promesse de ne pas faire de journalisme et qui deviendra vite infirmier-major tant son investissement dans sa mission était fort.

Dès la déclaration de guerre à l'Allemagne, Lançon s'engage dans une des ambulances de la presse. Sous l'uniforme des ambulanciers, protégé par la croix de Genève, il put circuler assez librement. Il suivit les armées, il parcourut les champs de bataille à la recherche des blessés. À plusieurs reprises, il faillit être fusillé par les nôtres, pleins de méfiance, irrités de la défaite et croyant trouver des espions partout.

Lançon prit des croquis d'un intérêt vraiment poignant : épisodes de combats, convois de prisonniers, villages incendiés, enterrements des morts. Ces croquis étaient envoyés à l’Illustration et au Monde illustré. Pages d'histoire d'une vérité trop cruelle, sans doute, car on fit grief à l'artiste de dévoiler sans pitié notre débâcle...

Théophile Gautier, au nom de l'art, revendiqua le privilège de la vérité. Il fit remarquer quel était l'intérêt nouveau de ces dessins malgré les évocations sombres qu'ils relataient : « C'est la vérité », écrivait-il, « dans son horreur imprévue, dans sa sinistre bizarrerie. De telles choses ne s'inventent pas. L'imagination la plus noire n'irait pas jusque-là. »

On pouvait reprocher à Lançon, on lui reprocha, de s'être enfermé dans des descriptions purement épisodiques, au lieu de retracer le vaste panorama d'une bataille. Mais il était facile de répondre aux « vieilles perruques » (se rappeler le récit de la bataille de Waterloo dans la Chartreuse de Parme) qu'un dessin, un tableau de bataille est toujours œuvre de fantaisie et d'imagination, attendu que, de nos jours surtout, on ne voit pas une bataille complètement. Lançon a, de parti pris, tout sacrifié au respect de la plus scrupuleuse exactitude. Il condensa dans des fragments la vérité d'actions plus vastes. Plus tard, par un scrupule qui était dans sa nature, il revint aux lieux où s'étaient produites les scènes qu'il avait décrites, pour vérifier, ses dessins et en obtenir une représentation fidèle dans leur cadre.

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Son talent, en plein développement, allait se donner libre carrière dans l'eau-forte. Il se servit de ses dessins pour illustrer La Troisième Invasion [3]d'Eugène Véron (juillet 1870 - mars 1871). À coup sûr c'est le commentaire le plus saisissant et le plus lugubre sur la guerre. Le nom de Goya fut prononcé lorsqu'on vit exposée au Salon de 1873 une première suite de dix-sept eaux-fortes consacrées à la campagne franco-allemande. Les connaisseurs ne se trompaient point. Et, sans essayer de faire ici un parallèle entre les eaux-fortes de Lançon et les planches des Désastres de la Guerre du maître espagnol, nous pouvons affirmer que notre graveur, avec plus de précision, atteint la puissance dramatique de Goya.

Il s'agit en fait d'une médaille de deuxième classe. De ce fait, les années suivantes, Lançon était hors concours pour les récompenses au titre des dessins et gravures.

Le jury, cette fois, accordait à Lançon une seconde médaille. Ce devait être sa seule récompense.

Aux Salons des années suivantes il produisit de nouvelles séries d'eaux-fortes qui achevèrent de consacrer sa réputation. Ce sont divers aspects de Metz (juillet 1870), Sierck, Thionville, Saint-Avold, Dieulouard, Toul, Pont-à-Mousson, Remilly (août). Puis, abandonnant la Meurthe et la Moselle pour la Marne et les Ardennes, il nous transporte à Rethel (26-27 août), au Chêne Populeux (28 août). Des combats furieux de Beaumont et de Mouzon, il nous rapporte, dans un langage pittoresque, des pages magistrales tant par l'exécution que par l'émotion qu'elles provoquent : L'Affaire de Mouzon ; Rive gauche de la Meuse ; Charge du cinquième régiment de cuirassiers, et cette terrifiante Ambulance dans l'église de Mouzon ; enfin, pour terminer par la plus éloquente : La Route de Mouzon, que l'aquafortiste traduira sur la toile.

Dans toutes ses planches se remarquent la conviction du travail, la domination de l'effet général. Lançon cherche surtout à exprimer le caractère du lieu et de la scène, à donner à ses types le cachet qu'on appelle le style, sans s'attarder à dessiner avec minutie l'uniforme et l'armement des troupiers. Tous ces soldats sont là comme l'artiste les a vus avec un esprit clair et précis qui ne subtilise pas l'idée.

La même manière, le même accent hardi se retrouvent dans d'autres séries de planches : Paris assiégé, qui demeureront comme l'histoire pittoresque et vivante de ces mois tragiques. Dans son ensemble, le récit est palpitant et saignant, sans emphase, sans déclamation héroïque et sentimentale. Parfois le trait est rude, brutal même. Lançon est un réaliste. Toute son âme est dans son œuvre. Sous des apparences frustes, une affectation de langage vulgaire et des exaltations politiques qui débordaient en mots violents, Auguste Lançon cachait un cœur sensible et bon. Très accueillant, il tenait volontiers table ouverte, non seulement pour ses amis, mais également pour les infortunés, qu'il soulageait de son mieux. Son portrait, qui est sous nos yeux, nous représente un homme de taille ramassée avec de petites jambes. Il avait la tête d'un ancien Romain, ses yeux vifs dénotaient l'intelligence ; l'allure était preste, la compréhension prompte, le jugement sain, quand il n'exagérait pas ses sentiments et ses opinions, ce à quoi il inclinait volontiers en politique.

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Tout comme le témoignage rapporté par Charles Prost sur le sort de Lançon à l'issue de la Commune, celui d'Etienne Carjat rapporté par Charles Léger est sujet à caution.

Rien ne permet d'affirmer que Lançon fit le coup de feu contre les Versaillais d'autant plus que le 46e bataillon fédéré, auquel Lançon appartenait en qualité de capitaine, s'est rendu dès l'approche des troupes régulières à la barrière de Passy vers lesquelles il avait envoyé des émissaires.

Compte tenu des conditions de la reddition du 46e bataillon, la menace d'une exécution sommaire de ses hommes apparait peu crédible.

En 1871, dans l'insurrection communiste, son exagération politique l'avait entraîné loin. Il s'était laissé élire capitaine d'une compagnie de fédérés ; il avait fait le coup de feu contre les Versaillais, contre les troupes de l'ordre dans ce déplorable malentendu qui avait des causes si multiples et diverses. Lançon, comme d'ailleurs la grande majorité de ses contemporains dans les deux camps, était trop passionné pour discerner les vilains dessous de la politique.

Fait prisonnier à Passy, il allait être fusillé avec bon nombre de ses camarades, quand un mot les sauva, au témoignage de Carjat. Un commandant s'adressant à Lançon lui dit brutalement : « Il n'y a pas de droit de la guerre avec des canailles comme vous ; je vais vous faire fusiller comme des chiens ! » Lançon haussa les épaules et, désignant le sol, lui répondit : « Un peu plus tôt, un peu plus tard, chacun son tour. Vous aurez sauté avant d'en fusiller d'autres. » Le commandant, croyant le terrain miné et redoutant l'explosion si les fédérés apprenaient l'exécution des prisonniers, dirigea ceux-ci sur Versailles.

Dans une lettre datée du 1er juin 1871 adressée à l'autorité militaire, M. Marc, directeur de l'Illustration écrivait :

"Dès le début des troubles de Paris, j'ai eu l'occasion de constater que les sentiments de M. Lançon étaient loin d'être sympathiques à l'insurrection."

En réalité, Lançon a été libéré une fois purgée la peine prononcée par le Conseil de Guerre. M. Marc n'y était pour rien.

Lançon resta six mois à Satory et, plus heureux que beaucoup d'autres, grâce à ses antécédents pendant la guerre et à l'intervention du directeur de l'Illustration, Marc, fut rendu à la liberté.

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Pour se remettre de ses émotions, il gagne, aussitôt après son élargissement, le pays natal. Et, de Saint-Claude, il recherche les amis.

Voici une lettre écrite, le 2 janvier 1872, à l'un de ses anciens compagnons d'armes : le journaliste Charles Habeneck. Cette lettre mérite d'être reproduite presque tout entière, car elle achève de faire connaître l'homme et nous éclaire sur l'artiste :

Charles Habeneck (1836-1879) avait été journaliste à La Marseillaise au moment où il s'engagea dans l'ambulance de la Presse en qualité d'infirmier. Il publia dès 1871 un récit de la guerre avec l'ambulance dans le quotidien La Cloche repris en volume dès 1871 sous le titre Les régiments martyrs.

Dans ce quotidien, il lança un appel en faveur de Lançon alors détenu :

— On m'apprend qu'à l’entrée des troupes de Versailles à Paris, mon camarade d’ambulance Lançon, le dessinateur de l’Illustration, que tout le monde connaît, a été arrêté. Je ne sais pas ce qu’on lui reproche, mais je sais qu’artiste de grand talent, c’est le plus honnête et le plus brave cœur que je connaisse. Il est parti des premiers porter secours au 88e, à Villemontry. Il a sauvé, à cet endroit, la vie et la liberté au capitaine Thomas, du 3e ou 4e lanciers. Lançon, bon, gai, franc, courageux, était le meilleur consolateur des blessés.

Dans ceux qui le gardent à Satory sous ce soleil de plomb, dans les officiers qui pourraient être condamnés à le juger, il y en a peut-être dont il a pansé les blessures et dont le sang, quand il les portait, coulait sur sa loyale figure. Un autre jour, je vous raconterai comment, pendant que Napoléon se rendait, Lançon fut forcé, par les Bavarois, de servir la messe des morts.

Au nom des soldats qui lui doivent la vie : Liberté pour Lançon !

 

Après la guerre et la Commune, il quitta le journalisme pour l'Administration et fut nommé sous-préfet à Carpentras, poste dont il fut révoqué. Il tenta également une carrière politique.(

Mon cher Habeneck,

Je n'ai pas eu le temps, à mon retour de Versailles, d'aller vous remercier moi-même de ce que vous avez dit en ma faveur dans la triste situation où je me trouvais.

J'ai fait deux écoles terribles. Comme à Sedan, j'ai été un naïf et j'ai cru que de beaux programmes pouvaient s'exécuter à la lettre, ou, du moins, que ceux qui les affichaient y iraient de leur peau dans la bonne ou la mauvaise fortune de ces fameux principes ; j'ai dû me convaincre par expérience que je ne devais pas plus croire à la vertu des uns qu'au patriotisme que j'attendais de l'armée de Sedan.

L'expérience m'a coûté un peu cher, mais vu les situations dans lesquelles je me suis trouvé je dois m'estimer heureux d'en avoir été quitte à si bon marché ; car pendant quinze jours ma peau n'avait pas grande valeur, ayant été pris les armes à la main.

J'ai eu une chance incroyable de n'être pas fusillé et surtout d'être condamné ensuite à quinze jours de prison seulement.

Je ne suis pourtant pas fâché d'avoir vu tout ça, puisque ça s'est bien terminé. À mon retour à Paris, je vous conterai des choses bien curieuses et dont on ne se doute guère... » [4]

Lançon, sorti sain et sauf de l'échauffourée, entend bannir la politique de ses occupations — du moins pour un moment ; il ne pense alors qu'à son art, seul consolateur de toutes ses misères. Orienté définitivement dans sa voie, il va travailler ferme sur un riche fonds et bientôt utilisera ses notes, ses études, qui serviront pour les grandes compositions auxquelles il songe.

Il reprit la palette, et l'on vit de lui au Salon de 1872 Lion et Lionne. Il fondait beaucoup d'espoir sur une grande toile qu'il termina pour le Salon de 1873 ; mais les jurés refusèrent l'Enterrement des soldats morts le lendemain da combat de Champigny. Et pourtant le peintre avait fait des progrès incontestables ; il avait éclairci sa vision ; il tendait vers la lumière.

Castagnary prit vigoureusement la défense de L’Enterrement à Champigny, mettant le jury au pied du mur, si j'ose dire, le secouant d'importance, lui déniant tout jugement : « Pourquoi », écrivait-il, « a-t-on refusé ce tableau où tout est irréprochable : la composition, la couleur, l'effet, et qui contient de si remarquables parties de coloris et de dessin, les frères notamment, dont le mouvement est si juste, les morts, dont le raccourci est si fortement exprimé ? Est-ce à cause du rendu ? Ce n'est pas admissible. » Et le critique concluait en proposant le tableau au Musée Carnavalet.

Au fond, ce qui choquait le jury : c'était la sincérité même de la peinture de Lançon, ces uniformes souillés, ces faces blêmies, toute la scène enfin, enlevée sur un fond de neige boueuse. Rien n'était artificiel dans le faire de cet observateur attentif et réfléchi.

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Quoi qu'il en soit, les juges du Salon de 1874, mieux éclairés peut-être, acceptèrent Morts en ligne (champ de bataille de Bazeilles). En 1876, son tableau Les Échappés de Sedan était également reçu. Scène pathétique, rendue avec une vigueur de touche très émouvante. L'expression est puissante : elle vous étreint et vous pénètre.

Lançon : Morts en ligne
Morts en ligne (Actuellement au Musée départemental de la guerre de 1870 et de l'Annexion à Gravelotte.)

Le public familier des Salons ne fut pas conquis tout de suite. Il était quelque peu dérouté par ce réalisme trop fidèle, lui qui, jusque-là, avait réservé son admiration aux imagiers, aux peintres représentatifs des batailles officielles, aux peintres à panache tels que Protais, si peu soucieux de la réalité ; Dupray, qui donnait des représentations des grands états-majors avec un art tout conventionnel ; Meissonnier, l'illustrateur de l'épopée napoléonienne ; Yvon, avec ses tableaux de grande dimension. Plus voisin du pittoresque, Guillaume Régamey dessina des cuirassiers et des tirailleurs, de simples soldats. Détaille, peintre sec et froid, faible dans le paysage, recueillit la popularité de Meissonnier et n'eut pas, tant s'en faut, la vigueur d'Alphonse de Neuville.

L'art de Lançon, comme celui de Neuville, est naturel, avec plus de fougue, plus de mouvement. La vision est plus intense, beaucoup plus aigüe et spontanée, mais la tonalité est souvent lourde et trop uniforme, malgré la valeur d'expression. Le ton, dans les tableaux de Lançon, ne vibre pas. L'artiste se rendait parfaitement compte de ce qui lui manquait et quand on lui objectait qu'il faisait trop noir, il ne répondait point, car il avait confiance dans son énergie et sa ténacité.

Il exposa au Salon de 1877 [5] Le 5e Cuirassiers à Mouzon. C'est la charge en colonne, dans tout son élan et sa puissance d'attaque. Puis, cherchant son inspiration dans les sujets de la rue, comme naguère, il produit au Salon de 1879 Les Pauvres au coin de la rue de la Santé ; viennent ensuite des Lions au Salon de 1880 ; La Dompteuse, souvenir de la foire aux pains d'épices et La Tranchée devant le Bourget figurèrent au Salon de 1882. Enfin, successivement, on vit aux Salons suivants : Le Lion amoureux ; Le repas des tigres, etc. Ajoutons à son œuvre peint des aquarelles — pour la plupart, des animaux auxquels il infusa de la vie et du sang, — des sites du Jura et des portraits. [6]

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Malgré ce labeur — la vente de son atelier fait foi de son activité — et bien qu'ayant essayé tous les procédés, épuisé toutes les préparations, Lançon ne fut jamais satisfait. Très difficile pour lui-même, il disparut sans avoir trouvé le ton cherché, lequel devait lui assurer la maîtrise. Il a passé sa vie — il le disait avec quelque amertume — à tâcher d'obtenir le ton des anciens peintres. Cependant nous connaissons de lui, des études d'une étonnante venue, et un contemporain a décrit jadis [7] deux grands panneaux : L'Afrique et L'Asie, qui furent admirés lois de l'Exposition des tentures artistiques à l'École des beaux-arts en mai 1881. Lançon ne poussa pas plus loin ces tentatives. Il reprit le tableau de chevalet et mena la lutte, sinon avec entrain, du moins avec persévérance jusqu'au dernier jour, fidèle à sa devise : Labor omnia vincit improbus.

Lançon fut chargé de l'Illustration (dessins et eaux-fortes) des Animaux chez eux, ouvrage publié en 1882 chez Baschet. Sans se répéter jamais, il a saisi les allures des animaux, pénétré leurs instincts et leurs sentiments. Il les a épiés et surpris dans maintes attitudes ; ils sont dessinés avec solidité et une rare puissance d'observation. Là, encore, il est entré profondément dans la réalité [8].

Avec le même bonheur, il fit une eau-forte, désir qu'il caressait depuis longtemps, d'après le Combat de cerfs de Courbet. Cette planche fut exposée au Salon de 1882. La pointe du graveur était digne du pinceau de son modèle. Interprétée largement, d'une richesse décoloration achevée, poussée à un haut degré de perfection, cette eau-forte est très recherchée.

L'Ours assis figurait au catalogue de la vente après décès en 1888 sous le numéro 179.

L'artiste s'essaya aussi dans la sculpture [9]. Son admiration pour Barye l'y fit renoncer. Une Lionne d'Égypte et un Lion de Barbarie furent exposés au Salon de 1879. Nous possédons une petite terre cuite, un Ours assis, d'une facture très personnelle.

Dans la composition d'un grand nombre de ses dessins, de quelques-unes de ses toiles, de beaucoup de ses eaux-fortes, Lançon glissait volontiers une note sociale. Il se plaisait parmi les ouvriers et trinquait avec eux fraternellement. Les scènes populaires, les métiers singuliers, les quartiers pittoresques où fréquentait le bas peuple l'enchantaient. L'œil et le crayon en éveil, il était toujours à la recherche de la réalité surprise sous un aspect caractéristique. Son goût le conduisit dans les bas-fonds parisiens. Un de ses meilleurs dessins dans ce genre représente un cabaret de chiffonniers, à l'enseigne de « La Casserole », situé route de la Révolte. Quatre murs ; ni banc, ni table, ni tabouret, ni chaise ; par une ouverture pratiquée dans le mur arrive la lumière, et par là passe aussi la « casserole », une boite en ferblanc ou la « mère Ponisse » verse l'« eau d'affe » et le « sacré chien ». Ces bas-fonds, Lançon en a fait vivre la piquante physionomie.

Lançon : La Casserole, cabaret des chiffonniers
La Casserole - L'Illustration, 26 aout 1871

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Des bas-fonds parisiens aux bas-fonds londoniens, il y a de grandes analogies. En 1881, Jules Vallès emmena Lançon à Londres d'où ils rapportèrent, le premier, un livre : La Rue à Londres, le second des dessins pris sur nature pour illustrer l'ouvrage de Jacques Vingtras. Ces deux artistes s'apparentaient. Leur collaboration devait avoir d'excellents résultats. Vallès et son style net, tranchant, son observation aiguë, sa soif de justice sociale, avait beaucoup d'affinités avec Lançon. Celui-ci, crayon d'une saveur âpre, talent nerveux, robuste et sincère, partageait d'ailleurs les doctrines de l'auteur des Réfractaires.

On se souvient que, lors de ses débuts, Lançon dessina des moines. Il devait, dans les dernières années de son existence, reprendre ces motifs et aboutir au chef-d’œuvre dans son album Les Trappistes [10], composé de dix planches sur la vie des trappistes de Laval. La première, le Gardeur de cochons est une des plus remarquables. Un frère convers velu de bure est appuyé au mur et lit son bréviaire en gardant des pourceaux. Dans son souci d'exactitude, le dessinateur exagère le relief d'une forme au point d'en oublier les proportions : ainsi, il a fait à ce frère porcher des mains démesurées ; mais dans son ensemble le dessin est serré et minutieux. Puis, ce sont : Les Poules, Le Dortoir, La Rasure, La Fromagerie. La planche VI, Le Réfectoire, n'est pas moins belle que le Gardeur de cochons [11]. Les moines sont à table devant leur maigre pitance. C'est le silence, et pourtant comme ils vivent sous leur capuce tandis que juché dans une tribune un Père leur fait la lecture !

Lançon : Les Trappistes - le gardeur de cochons
Les Trappistes - le gardeur de cochons

Nous avons encore La Vaisselle, L'Exposition du corps : deux vieux de la Trappe veillent, méditatifs ou somnolents, le cadavre d'un des leurs ; une croix, un cierge, et, sur une civière, le défunt étendu. L'effet est tragique, extraordinaire. L'Enterrement et Le Retour de l'enterrement complètent cette série de compositions dont il n'existe aucun équivalent dans l'art contemporain.

Lançon fut un travailleur infatigable jusqu'au dernier moment. Très malade du diabète, il se fit transporter à l'hôpital Necker, où il mourut le 14 avril 1885. Il avait quarante-huit ans. Il fut inhumé au cimetière Montparnasse ; sur sa tombe fut inauguré en novembre 1891 un petit monument élevé par souscription : une stèle surmontée du masque de l'artiste en bronze par son compatriote Charles. Gautier, avec un bas-relief reproduisant une de ses eaux-fortes : le lion buvant

CHARLES LÉGER

[1] Une exposition rétrospective d'œuvres d'Auguste Lançon aura lieu à la galerie Choiseul en janvier prochain. On verra aussi au début de l'année, à la galerie Barbazanges, dans une exposition d'artistes animaliers, toute une série d'animaux par Lançon.

[2] Il m'est agréable d'inscrire ici les noms de MM. Gustave Geffroy, Léon Hennique, Maximilien Luce, Stephen Pichon, Martin de Condé, anciens amis de Lançon ; puis ceux de MM. Arsène Alexandre, George Besson, Lucien Descaves, Louis Vauxcelles, qui sont parmi les admirateurs convaincus du peintre-graveur. Tous m'ont donné témoignage de leur estime pour l'artiste disparu depuis trente-cinq ans et dont nous avons essayé d'esquisser la biographie.

[3] L'ouvrage comprend cent cinquante-quatre eaux-fortes d'Auguste Lançon et quinze grandes cartes d'après les cuivres du « Dépôt de la guerre ». — Librairie de l'Art, 1876-1877, 2 vol. in-folio colombier. Tiré à 550 exemplaires.

[4] Lettre communiquée par M. Lucien Descaves.

[5] . En cette année 1877, Lançon fut envoyé comme correspondant de guerre par le journal L'Illustration en Orient, lors de la guerre russo-turque. Ses croquis, avivés par la gravure, rapportés de cette campagne, n'ont pas la même valeur dans l'ensemble que ceux de 1870-71.

[6] Le Musée du Luxembourg conserve le Portrait du père de Lançon, tableau terminé l'année de la mort de l'artiste.

[7] Dans la Revue franc-comtoise (avril 1887) : Auguste Lançon, par Bernard Prost.

[8] La Gazette des Beaux-Arts (1er octobre 1887) a publié une étude d'Alfred de Lostalot : Un peintre animalier : Auguste Lançon, ornée de reproductions d'animaux. En conséquence, nous ne nous étendrons pas sur le talent de Lançon à ce point de vue.

[9] Malgré nos recherches, il nous a été impossible de retrouver la maquette du Lion de Belfort exécutée, a-t-on dit, par Lançon en collaboration avec Bartholdi. Mais nous avons vu chez un collectionneur, M. Charles Auzon, des dessins du Lion qui ne laissent aucun doute sur cette collaboration.

[10] Paris, Quantin, 1883, in-folio. Tiré à 250 exemplaires ; planches détruites après tirage. Signalons en outre une très belle estampe : Trappistes au labour, non comprise dans l'album.

[11]  Une toile semblable à la gravure fut exposée au Salon de 1883.




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