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Auguste Lançon vu par Lucien Descaves

Lucien Descaves

L'art et la guerre

 

Lucien DESCAVES

Lucien Descaves, né à Paris 14ᵉ le 18 mars 1861 et mort à Paris 16ᵉ le 6 septembre 1949, est un écrivain naturaliste et libertaire. Journaliste, romancier et auteur dramatique français, il a fait partie, en 1900, des dix premiers membres de l'Académie Goncourt et en fut le président de 1945 à 1949.

En 1907, il crée, après la mort de l'écrivain, la Société J.-K. Huysmans, dont il est l'exécuteur testamentaire. 

Il y a décidément des renommées auxquelles le cinquantenaire ne réussit pas. Le peintre Henri Regnault est du nombre, aujourd'hui, comme en était, hier, Prosper Mérimée. Celui-ci nous apparut en décadence dans l'admiration des lettrés, et voilà que pareille mésaventure arrive à Henri Regnault dans le monde des Arts.

Il semble que le héros tombé à Buzenval ait abusé, ses contemporains sur la valeur du peintre. Il avait vingt-huit ans, et il annonçait déjà le personnage officiel qu'il serait certainement devenu. Il peignait pour les Salons et les récompenses. C’était le metteur en scène de beaux tableaux d'opéra. Il entra au Louvre. Il serait sans doute entré d'abord, s'il avait vécu, à la villa Médicis, et comme directeur, comme va l'être M. Denys Puech.

Henri Regnault à la fois le malheur et la chance d'être tué par une balle prussienne en 1871, dans le parc de Buzenval. Il fut désormais proclamé Hors Concours, dans la suprême acception du mot.

En réalité, il « promettait » beaucoup moins qu'un autre artiste, Bazille, l'ami de Manet, de Monet, de Renoir et de Zola, lequel Bazille figure dans l'Atelier aux Batignolles, de Fantin-Latour. Bazille aussi fut tué ; mais il ne profita pas d'une mort héroïque, lui. C'est le héros obscur, partant un peintre oublié ! Il n'y a plus que Claude Monet qui parle de lui avec émotion. Il est vrai que l'estime de Claude Monet a du prix et que la peinture officielle n'a que des Prix la plupart du temps.

On a raison de rendre hommage à la mémoire d'Henri Regnault ; mais il faut faire deux parts de sa gloire et ne pas mêler les médailles, la médaille militaire — et les autres. Il n'est pas nécessairement un grand peintre, parce qu'il est resté sur le champ de bataille. Après une guerre meurtrière qui a fauché en fleur tant d'espérances, on penche naturellement à donner une plus-value à quelques victimes parmi celles que leurs prémices signalaient. Mais l'École française, en peinture, est autre chose que l'École de guerre, et le temps remet chaque chose à sa place. Le patriotisme de Henri Regnault n'a rien à voir avec son œuvre, et aujourd'hui, à distance, on peut dire, sans manquer de respect au soldat, que le peintre n'est pas une illustration de l'École française. Il ne s'est pas bonifié en cave, et ce n'est pas l'éclairage du Louvre, en salle particulière, qui l'améliorera.

Le cinquantenaire, en revanche, va tirer de l'ombre un autre artiste, Auguste Lançon, dont je déplorais l'effacement, car ce fut un soldat aussi, sous les deux drapeaux de la Croix-Rouge et de la Commune. Il est admirablement représenté à l'Exposition d'artistes animaliers de la Galerie Barbazanges ; Charles Léger vient d'écrire sa biographie pour la Gazette des Beaux-Arts ; enfin, il n'a tenu qu'à un cheveu, un cheveu de sa tête, que la Semaine de Mai, la Semaine sanglante, ne fût, à lui aussi, le terme de sa vie, il y a cinquante ans.

Enfant du Jura, Lançon ne vint à Paris qu'à l'âge de vingt-deux ans ; il en avait trente-quatre et s'était vu refuser (en même temps que Manet, Whistler, Pissarro et Fantin-Latour) une toile au Salon de 1863, lorsque la guerre de 1870 éclata. Il s'engagea dans les ambulances de la presse et envoya des dessins au Monde Illustré et à l'Illustration, à laquelle il collaborait déjà. Un Album de l'Armée française, publié par lui en 1861, l'avait familiarisé avec les types militaires : la guerre allait les lui présenter sous un nouveau jour et révéler à Lançon lui-même le puissant réaliste qu'il était. J'ai sous les yeux, en écrivant cet article, une collection de belles eaux-fortes, qu'il exécuta pour la Troisième Invasion, d'Eugène Véron. Il s'était servi des croquis de campagne qu'il avait pris et qui sont des documents de premier ordre par la facture et la sincérité.

L'aquafortiste les a fixés sur le cuivre : ils dureront. Devant une planche représentant un cadavre à l'abandon, le ventre ouvert, je comprends que le nom de Goya ait été prononcé. Lançon traduisait les désastres de la guerre en homme qui ne les avait pas seulement vus des yeux : il en tremblait encore d'horreur et de colère.

Il le témoigna en se jetant à corps perdu dans le mouvement communaliste. Il ne fut pas que « de la musique », avec ses camarades de la Commission fédérale des artistes, Courbet, André Gill, Picchio, Raoul Pugno. ; il alla, comme capitaine, aux avant-postes et fut fait prisonnier à l'entrée des troupes de Versailles dans Paris. Par bonheur, il ne tomba ni sur Galliffet, ni sur de Cissey, ni sur Garcin… On ne le fusilla pas, et après une détention de six mois à Satory, il fut rendu à la liberté. Il se remit à la peinture et à l'illustration. Il fut encore refusé au Salon, avec une toile militaire. Il illustra La rue à Londres de son frère d'armes, l'insurgé Jules Vallès. Il envoya aux expositions des portraits d'hommes et des portraits de bêtes : ses études d'animaux sont surtout belles. Son album : Les Trappistes (ce sont ceux de Laval) contient pourtant les plus remarquables eaux-fortes de son œuvre.

Et puis il mourut, âgé de 48 ans, à l'hôpital Necker, où il s'était fait transporter.

Il n'avait rien renié de ses opinions, de son idéal. C'était un vieux révolutionnaire. Il n'y gagna point les honneurs ni une fortune ; mais il y gagne de revivre aujourd'hui en participant au Cinquantenaire de la Commune, qui s'apprête…

LUCIEN DESCAVES.
La Lanterne, 2 février 1921



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