Signature d'Auguste Lançon

Lançon illustrateur de l'actualité (1872-1885)

Auguste Lançon - L'instruction primaire

L'instruction primaire

Une école primaire
L'Illustration, 24 février 1872

Jetez un regard sur notre dessin. Une chambre pauvre et blanchie à la chaux ; à droite, un tambour ; à gauche, un drapeau ; au fond, un lit ; au milieu, un poêle, deux tables et quelques bancs, voilà la scène. Cette chambre sert à la fois de chambre à coucher, de cuisine, de salle municipale et de classe pour les deux sexes. La scène se passe à Quoisrette, dans le Jura. Maintenant voici les acteurs : cinq ou six bambins et autant de bambines, entrant chacun avec une bûche sous le bras, plus un homme à l'air grave et résigné, l'instituteur. Et certes si quelqu'un a besoin de résignation, c'est bien l'instituteur de Quoisrette. II n'est qu'adjoint et adjoint d'une école de hameau, ce qui fait que son traitement, comme celui de tous les malheureux qui sont dans la même position que lui déterminé par le préfet sur l'avis du conseil municipal et du conseil départemental, est si misérable qu'il vaut mieux n'en pas donner le chiffre. Le lecteur le devinera sans peine, s'il sait combien peut s'élever le traitement du mieux partagé : de l'instituteur communal. Ce traitement, dans le plus grand nombre des communes, ne dépasse pas sept cents francs, tout compris, le fixe et l'éventuel, et même le produit de la rétribution scolaire. Dans les communes, les instituteurs adjoints sont moins misérables. Ils savent sur quoi compter ; ils touchent au moins un traitement fixe. Ceux de première classe ont 500 francs, ceux de seconde 400 francs. Et cela pour enseigner aux enfants la lecture, l'écriture, les éléments de la langue française, le système des poids et mesures, l'arithmétique pratique, les éléments d'histoire et de géographie, etc., etc. ; ce n'est pas cher, en vérité. Cu domestique, dans une bonne maison, est mieux payé, et il n'a pas charge d'âmes. II est vrai que l'instruction primaire n'a pas été, et pour cause, le premier souci des gouvernements qui se sont succédé en France jusqu'à ces derniers temps. Va-t-on s'amender sur ce point ? je me plais à l'espérer ; mais, quoi que nous fassions, nous aurons du chemin à parcourir avant d'approcher de l'Amérique, de la Suisse, et de cet autre vaillant petit peuple, le peuple danois, chez qui, depuis longtemps, sans parler de ses hautes écoles de paysans, la fréquentation des écoles est obligatoire de sept à quatorze ans. Aussi, dans ce pays, les instituteurs sont-ils nombreux et bien rétribués, car ils ont fort à faire. En 1867, la proportion des enfants de cet âge, ne fréquentant aucune école, n'y était que de 0,77 pour 100 !


L'obligation, voilà le secret, et tout est là.


L'obligation, voilà le secret, et tout est là. Malheureusement, si elle compte beaucoup de partisans en France, elle y compte aussi beaucoup d'ennemis. Le gouvernement de Juillet, pas plus que celui de la Restauration, ne s'y arrêta. Et le second empire n'en voulut pas davantage. En vouloir, il n'avait garde. II avait trop besoin pour cela de, faire parler à son gré le suffrage universel. Aussi, quand par trois fois une vaste pétition, partie de l'Alsace, sur la nécessité de rendre l'instruction obligatoire, vint frapper aux portes du Sénat, ce corps conservateur et ami de la sainte ignorance, montant ses chevaux des jours de grande bataille, par trois fois la repoussa avec perte. Et au Corps législatif, à propos de la même question, le Gouvernement s'écriait, par la bouche de M. Genteur, son commissaire : Ne nous demandez plus l'instruction obligatoire, elle n'est pas dans nos mœurs. Vous prétendez qu'elle a réussi en d'autres pays, en Amérique, en Suisse, en Prusse.... On nous a mis au-dessous de la Prusse !...

« Laissons de côté, messieurs, tous ces rêves d'imagination. Vraiment, on ne devrait plus en parler... » Ainsi s'exprima M. Genteur, et on laissa de côté ces rêves, après en avoir beaucoup ri. M. Duruy lui-même eut beau faire, il n'en fut plus question. Il fallut la révolution du 4 septembre, et la guerre, qui prouva que nous étions bien réellement hélas ! au-dessous de la Prusse, précisément parce que nous étions des ignorants, pour que la question revînt sur l'eau et parût tous les yeux ce qu'elle est réellement pour nous : une question capitale, la première question, puisque c'est une question de vie ou de mort. D'un livre que vient de publier M. Amédée Guillemin, bien connu pour ses ouvrages de science populaire, il résulte que sur cent personnes en France, il y en a en moyenne quarante-deux absolument illettrées. A ce nombre on peut joindre hardiment celles qui, sur nos vingt-cinq lettres, en possèdent bien... une demi-douzaine, et sont obligées de s'y reprendre à plusieurs fois pour tracer une panse d'A, cc qui élève la moyenne des illettrés à soixante pour cent au moins, fait lamentable, et qui suffit, à lui seul, pour mettre en lumière l'évidente nécessité de l'instruction obligatoire. En effet, comme le dit excellemment M. Élisée Reclus, ce n'est pas à la bonne volonté des gens qu'on peut remettre le soin de leur instruction, lorsqu'il est démontré, par l'exemple de tous nos voisins, que l'ignorance n'a été extirpée nulle part sans un effort énergique de la société. » Cette nécessité de l'obligation, peu de personnes la contestèrent dans le premier moment, où l'on n'était frappé et préoccupé que d'un seul intérêt : celui du pays, jusque-là que M. Eugène Rendu, dont l'opinion est considérable, reproche aujourd’hui au parti conservateur, dans une brochure intitulée : L'obligation légale de l’enseignement, d'avoir commis une lourde faute en laissant ses adversaires prendre l'initiative des projets de réforme scolaire dont le point de départ est l'obligation. Et il ajoute qu'il en commettrait une plus irréparable encore, en les combattant aujourd'hui. Mais voilà plus d'un an que la guerre est terminée, et depuis lors nous avons, dans cet ordre d'idées, fait beaucoup de chemin... en arrière. L'intérêt du pays a fait place à l'intérêt du parti. Et tous les partis ne s'arrangent pas également de la lumière qui, à la fin rayonnant, les ferait à jamais disparaitre pour n'en laisser debout qu'un seul : celui de la France ! Aussi est-ce en vain que le ministre de l’Instruction publique, M. Jules Simon, dans son projet de loi de l'instruction primaire, déposé vers la fin du mois de décembre dernier, s'est montré, au chapitre des concessions, accommodant, un peu, beaucoup, et même trop, certainement.

Ce projet consacre le principe de l'obligation, il suffit. Toutes les forces du parti des ténèbres se ligueront contre lui. La commission, chargée de l'examiner, lui sera hostile. On agitera les départements, les brochures pleuvront, et, au milieu des éclats du tonnerre de M. l'évêque Dupanloup, M. l'archevêque de Rouen proclamera que ce projet de loi, si timide cependant, si peu radical, si insuffisant, serait, s'il était voté, un malheur public, plus grand que tous nos désastres !

Telle est la situation aujourd'hui. Qu'eu adviendra-t-il ? Dieu le sait ! En attendant, pauvre instituteur, j'en ai peur pour toi : tu n'es pas au bout de tes peines ; et toi aussi, France malheureuse, si profondément que tu sois descendue dans l'abime du malheur, je crains bien que tu n'en aies pas encore touché le fond !

C. P.
Enfants se rendant à l'école
L'Illustration, 24 février 1872



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