Signature d'Auguste Lançon

Lançon et les Trappistes

Auguste Lançon - Les Trappistes

Les Trappistes

Sous ce titre, les Trappistes, M. Auguste Lançon publie chez A. Quantin un album in-folio composé de dix dessins graves à l’eau-forte. Cinquante exemplaires, avec suite de deux planches sur vergé et sur japon impérial, s'adressent aux amateurs de raretés. Après le tirage, les cuivres ont été biffés.

M. Lançon n’indique point à quelle Trappe il a pris ses croquis. Ils ont une physionomie intense, et il les a fait mordre sur le cuivre avec sa crânerie habituelle.

La discrétion était de règle. Qui est entre dans un de ces établissements mi-religieux, mi-agricole, les a vu tous.

Nous en avons visité un non loin de Mulhouse, dans un site plantureux. En approchant, derrière une haute haie, nous entendions deux moines parler avec animation en chargeant une charrette de foin. Peu après le portier, qui lui aussi parlait volontiers, nous apprit que le silence était de règle, mais non de pratique essentielle. Tout nous révélait, à ne s’y pas méprendre, une austérité soutenue. Aussi le portier sourit-il à notre question, si le couvent recueillait parfois des gens du monde ? « Ils ne pourraient supporter longtemps le travail manuel, la nourriture fade et abrégée, la fatigue des nuits courtes coupées encore par les heures de Matines dans une chapelle glaciale, sur la dalle froide ; quelques-uns viennent, qui, au bout d’un mois, sont surmenés. Le tête-à-tête avec leurs propres pensées les ramène vite à la vie avec ses tempêtes et ses accalmies. La presque totalité de ces trappistes sont d’anciens soldats, des sous-officiers sans fortune et sans famille, rompus à toutes les privations ». Du reste, ils ne se disent jamais, en se croisant : « Frère, il faut mourir », et la fosse béante dans le petit cimetière n’a rien de plus amer que la tranchée commune.

M. Lançon a suivi ses modèles dans leur vie âpre et sèche. Un vieillard adossé frileusement à un mur lit ses Heures en gardant des cochons ; un autre donne à manger aux poules et les caresse. Le dortoir étend sa double file de cellules ouvertes quand le rideau de grosse toile n’est point retombé, garnies d’un grabat avec une planche et, à la muraille, des images dévotes. Ici, l’on rase : on rase les crânes ou les visages qui ne veulent point conserver ce que Gautier qualifiait « la moisissure du fromage humain ». Voici la fromagerie, puis l'office où se lavent les gamelles en étain qu’on a retirées des longues tables qui s’alignent dans le réfectoire. Le voici, le réfectoire : les trappistes, penchés sur leur petite assiette, le capuchon noir dressé en pointe, tandis qu’un groupe vêtu de blanc se tient au pied de la chaire où la lecture se fait à haute voix.

Un frère est mort : le visage découvert, drapé dans sa robe de bure, il est étendu sur la civière, éclairé à revers par un gros cierge, veillé par deux compagnons qui marmottent des prières ou somnolent les mains croisées. On l’enterre avec croix, falots, crosses, chants, génuflexions, encens, eau bénite. Un vrai jour de fête ! Enfin, à la chapelle — cette scène est particulièrement émouvante — les moines reviennent s’étendre tout de leur long devant leur stalle et baiser la dalle en souvenir de la séparation d’avec un être dont ils ont ignoré le nom mais qu’avaient fait vaguement ami les incidents de la vie monacale et l’hébétude de la vie en commun.

Rien de sentimental ni de théâtral, mais rien d’irrespectueux dans ces pages. Le dortoir, la rasure, sont des morceaux d’une allure saisissante et d’une couleur superbe.

M. Lançon a envoyé au Salon la peinture d’une de ces scènes, le Trappiste gardant des cochons. Pour se débarbouiller de ces visions passablement funèbres, il a joint à cet envoi une étude faite à la Ménagerie, le Lion amoureux : un lion de l’Atlas qui lèche les pattes de sa compagne.

Ph. B.
La République Française — 16 juin 1883