Signature d'Auguste Lançon

Les bas-fonds parisiens, l'envers de Paris

Auguste Lançon - Démolition de la butte des Moulins

Démolition de la butte des Moulins

 

Démolition de la butte des Moulins : aspect des travaux
L'Illustration - 9 décembre 1872

Les démolitions, la nuit, à la butte des Moulins

Nous avons reproduit, dans un précédent numéro, la physionomie des principales rues condamnées à disparaître pour livrer passage à l’avenue de l’Opéra.

Depuis lors, les travaux de démolition concédés à cinq entrepreneurs sont poussés, nuit et jour, avec la plus grande activité. C'est donc sur cinq points à la fois que la butte des Moulins est attaquée sans relâche par une armée de travailleurs. Ces démolitions, la nuit, à la clarté tourmentée de grands feux de planches allumés sur des monticules de décombres, présentent des effets d'un caractère puissant et vraiment fantastique. C'est un de ces effets que nous mettons aujourd'hui sous les yeux de nos lecteurs.

La lueur rouge des bois résineux qui répandent dans le quartier comme un jour d'incendie, les brouillards de novembre se roulent sur les toits avec des torsions de nuées au-dessus d'un couchant d’orage. Entre les rues embrumées de vapeurs Rousses, les hauts pignons éventrés, plaqués de papier peint, rayés de bandes de suie, brillent illuminés de reflets écarlate.

Des groupes ouvriers, massés en pleine lumière, se dessinent comme frappés à l'emporte-pièce, sur un fond ténébreux ; d'autres vus de profil, un madrier sur l'épaule, découpent en ombres chinoises leur corps solides sur le front ardent des brasiers. De lourds tombereaux chargés de lames de zinc et de tuyaux de poêle aux formes bizarres défilent en jetant des silhouettes étranges sur les murailles ; des torches font étinceler au loin le fer à l'outil, l'angle d'une porte, l’arrête d’une corniche ; et ça et là, par l'ouverture d'une cloison brutalement trouée, la rosace d’or d'un plafond, apparaît vaguement épanouie dans l'ombre.

À minuit, les travaux ont cessé. Les feux s'éteignent l’un après l'autre. Il ne reste que quelques fumées qui montent lentement des charbons et des décombres. Toute la tristesse morne qui se dégage des maisons abandonnées enveloppe ces rues désertes, silencieuses où le gaz n'arrive plus, où la circulation est interdite et ce quartier, hier si bruyant, aujourd'hui frappé de mort, fait de loin comme une grande tâche d'ombre au front de la ville illuminée.

Charles Frémine

Les Paris de Lançon