Signature d'Auguste Lançon

Le Paris pittoresque de Lançon

 Auguste Lançon : Le marché aux chiens (1872)

Le marché aux chiens

Auguste Lançon : Le marché aux chiens du boulevard d'Enfer (1872)
Le marché aux chiens — Le Monde illustré, 7 septembre 1872

Le marché aux chiens se tient où se tenait jadis le marché aux chevaux, — sur le boulevard d’Enfer. Il a lieu tous les dimanches de une heure à quatre heures.

Ce n'est point là que se recrutent les chiens de grande meute ni les chiens de luxe. On n'y trouve guère que des chiens de garde, des bouledogues, des terriers, avec quelques chiens de chasse (pour la plupart volés en province). Aussi le prix d'un chien dépasse-t-il rarement une cinquantaine de francs. C'est là que le chasseur parisien va se monter pour la saison.

Naturellement, le marchand ne tarit pas sur les qualités de la bête qu'il ne connaît souvent que de la veille ; il débite au besoin une généalogie. Il est muni d'une peau de lapin ou de lièvre bourrée de paille, pour faire voir au client avec quelle ardeur ses chiens se jettent sur le gibier. On lance le mannequin avec fracas : le chien se précipite et rapporte… quelquefois ; — alors applaudissent, les compères.

Si le chien est bien vendu, on les retrouvera tous chez le marchand de vin à la fin du marché, et la séance sera longue.

Les chiens payent en entrant au marché un droit de 15 centimes.

On apporte aussi des portées tout entières dans des paniers. Celles-ci se vendent alors très bon marché. Les marchands ont soin de ne pas amener la mère, si elle n'est pas belle ; dans ce cas, ou vous débite de longues histoires sur la chienne absente.

Par la suite des temps, l'acquéreur naïf d'un prétendu havanais ou d’un griffon garanti, est tout étonné de voir son chien continuer de grandir et tourner au caniche, à l’épagneul, au barbet ou à un degré de croisement qui ne permet guère de lui assigner un nom plutôt que l'autre.

Les chiens de la fourrière vendus par le Domaine viennent aussi au marché. Il y en a quelquefois de beaux ; mais on ne peut jamais être édifié sur leurs qualités, parce que le nouveau propriétaire s'en défait le plus vite possible. La criée a lieu tous les lundis à dix heures du matin, derrière la fourrière, au coin des rues Saint-Victor et du Cardinal-Lemoine. Une fois arrivé à, il est difficile de retirer un chien perdu, les marchands demandant toujours la mise en vente. Si le chien est beau, son maître le payera, une seconde fois et souvent très cher.

Sur toute cette racaille aboyeuse, la race dominante .au marché est celle du terrier. C'est un chien pris au sérieux par le marchand qui discute ses qualités avec ses confrères, non pour la galerie, mais avec passion.

Les défis s'engagent quelquefois, et il s'ensuit des querelles où les maîtres, aussi bien que les chiens, en viennent aux prises. Le terrier est là chez lui. On est obligé de le tenir assez court ou de le museler, tant, ce vacarme l'excite et lui donne une vivacité et une allure suffisantes pour la vente, tandis que les chiens de race douce, ou les pauvres bêtes qui furent gâtées chez le maître qu'ils ont perdu, sont là tremblantes et terrifiées. Aussi le marchand leur distribue-t-il de temps en temps quelques coups de fouet ou quelques coups de pied pour leur donner de l'allure.

À quatre heures, le marché se vide. Toute cette ménagerie s'en va, remorquée par des ficelles, traînant le maître ou traînée par lui, se jetant dans les jambes des passants, se précipitant sur chaque tas d'ordures, se battant pour chaque os trouvé en route. Quelques aristocrates emmènent, leur marchandise dans des voitures ou des charrettes à bras. — Il ne reste plus alors que l'élite des amateurs.

Le marchand de rats entre alors en scène. — Les paris engagés vont se vider sur le boulevard ou chez le marchand de vin. Un entend dire : « Mon chien l'aura sur la route en tant de secondes. » — Ou bien : « Il en tuera tant dans l'enclos chez le marchand de vin. »

Et la chasse commence avec les gamins formant galerie au premier rang. On lâche le rat et le chien. Le rat se sauve dans les jambes de la foule qui serre les rangs ; … enfin le chien lui casse les reins au grand applaudissement des spectateurs.

Le chien qui, dans ces occasions-là, se couvre de gloire, se fait un nom sur le marché et il monte de prix ainsi que sa progéniture.

A. L.
Le Monde illustré, 7 septembre 1872

Les Paris de Lançon