Signature d'Auguste Lançon

Lançon l'animalier

Auguste Lançon - Les animaux chez eux

Les animaux chez eux

Le XIXe siècle, 31 décembre 1881

Page 59Voilà, à coup sûr, un volume qui n'a nul besoin des trompettes de la réclame pour trouver excellent accueil auprès des artistes et des lettrés. Cependant, à travers l'avalanche actuelle des livres d'étrennes annoncés à grand fracas, nous nous reprocherions de ne pas consacrer une mention spéciale à une publication de cette importance ; ici, du moins, l'éloge ne sera pas de commande et s'adressera à une œuvre d'incontestable valeur.

Le nom seul de M. Lançon est pour les Animaux chez eux la meilleure garantie d'originalité, d'observation, de saisissante vérité. À la fois peintre, sculpteur, dessinateur, graveur, M. Lançon s'est créé une place à part dans l'interprétation des épisodes militaires, des types de la rue et des fauves. Peintre, il allie à un accent très personnel, à une manière énergique et fière, le respect de la sincérité, l'entente du mouvement et du caractère, le sentiment de la grande décoration et surtout un tempérament exceptionnel de coloriste ; les derniers Salons et l'exposition des tentures artistiques à la salle Melpomène ont définitivement mis hors de pair ce vigoureux talent. Aquafortiste, il s'est révélé il y a dix ans par un chef-d'œuvre, la Troisième Invasion, et, depuis, le graveur a tenu toutes les promesses d'un pareil début ; sa pointe fouille le cuivre avec une âpreté incisive, y imprime, à ne pas se méprendre, la griffe du maître. Pour ne parler que de l'animalier, personne n'a étudié autant que lui et ne possède mieux les fauves, personne n'en traduit plus superbement la majesté sculpturale.

Les cochons
Hors texte illustrant Le Cochon par Bernard Prost

Dans les Animaux chez eux, M. Lançon affirme une fois de plus sa supériorité en un de ses genres de prédilection. À côté du tigre, du lion, de l'éléphant, de l'ours, du renne, du buffle, du singe, pris sur nature, vivants, typiques, chacun chez soi, il anime et fait successivement défiler le chien, le chat, l'âne, la chèvre et le cochon, représentés au vif, saisis au bon moment, tous d'une étonnante réalité. Les eaux-fortes, dessins et croquis dont l'auteur a orné chaque feuillet sont une vraie évocation du monde des animaux. Nous sommes loin avec lui de la convention de la fantaisie, du poncif des images d'histoire naturelle ; ses bêtes ne sont pas empaillées, elles se meuvent dans leur milieu sous tous leurs aspects, en plein exercice de leurs fonctions. Scènes pittoresques ou dramatiques, groupes, individus isolés, chaque sujet traité forme tableau et souvent en dit plus qu'une longue monographie ; il n'est pas une figure qui n'emprunte un intérêt varié à quelque trait caractéristique ou à quelque particularité curieuse.

Pour accompagner les dessins de M. Lançon, l'éditeur a tait appel à des écrivains aimés du public. Théodore de Banville s'est chargé de décrire le chat, Jules Vallès, l'ours ; G. de Cherville, le chien ; Louis Figuier, l'éléphant ; Ed. Drumont, l'âne ; René Delorme, le singe, etc., etc.

C'est dire qu'en regard des planches on trouve une série de pages exquises où l'esprit, l'humour, la finesse, le disputent à l'originalité de la forme, à la richesse du coloris, à toutes les magies du style.

Quel contraste avec la science pédante, ennuyeuse, qui se déclare satisfaite quand elle a étiqueté, classé et disséqué les animaux !

Illustrations, texte, exécution typographique, tout concourt à recommander cet ouvrage non seulement, nous le répétons, aux artistes et aux lettrés, mais aussi aux amateurs de beaux et bons livres, qui cherchent autre chose que le médiocre ou le banal, tant prôné soit-il dans les publications de ce genre. Les Animaux chez eux sont un joyau de prix à ajouter aux magnifiques collections de la Librairie d'art de M. Baschet.

H. PREVOST.

L'Ane
Hors texte illustrant L'Ane par Édouard Drumont