Signature d'Auguste Lançon

Lançon, acteur de la Commune

Auguste Lançon - L’affaire de l’Église Saint-Laurent

À propos d’une récente trouvaille

 

Je ne passe jamais devant le portail de l'église Saint-Laurent sans que revienne à ma mémoire l'extraordinaire histoire qui fit courir tout Paris, il y a bientôt quarante années, aux jours d’avril 1871. On était alors en pleine Commune, quand, un beau matin, une stupéfiante nouvelle se propagea, comme une traînée de poudre. On venait de découvrir, dans l'église Saint-Laurent des cadavres ! Non pas un cadavre, mais tout un cimetière. Tout comme ces jours derniers à l'Abbaye au Bois, où, d’après un de nos confrères on aurait trouvé enfouis dans la chaux vive, des restes à demi consumés, mêlés à une chevelure de femme et à un peigne d'écaillé. D'où viennent ces restes, cette chevelure et ce peigne : nous n'en savons rien, et nous n'avons nullement l'intention d’ émettre sar ce chapitre la moindre opinion. Nous ne voulons relever ici que certaines ressemblances, entre la trouvaille récente et la découverte de jadis.

L'église Saint-Laurent, comme d'autres sanctuaires, avait été, en 1871, fermée au culte. Le 7 avril, le vendredi de la semaine de Pâques, un capitaine fédéré, nommé Godefroy, y était entré avec une cinquantaine d'hommes du 104e bataillon. Il avait, pour la forme, procédé à un semblant de perquisition. Les prêtres desservant l'église n'avaient pas été inquiétés. Beaucoup plus tard, le jour même de rentrée des troupes de Versailles, le sacristain Gartmann, qui choisissait mal son moment pour traiter les fédérés de canailles et de voleurs avait été coffré et relâché après quelques heures de cachot. Le vendredi 14 avril devait être fertile en événements. L'église est cernée. Le commissaire de police du quartier du Temple, nommé Blond, celui du quartier de Saint-Laurent, Vinchon, le juge d'instruction Moiré, trois délégués de la mairie du Xe et le capitaine adjudant-major Gustave Tribalet, procèdent à une perquisition en règle, non-seulement dans l'église, mais dans la crypte souterraine.

Il paraît que, depuis quelques jours des bruits étranges couraient dans le quartier. Le peuple sera toujours avide de mystères. Une porte fermée doit toujours cacher quelque crime inconnu. Cette fois, on accusait sourdement les prêtres de Saint-Laurent de cacher des cadavres. Et on en trouva des cadavres. Non pas des cadavres, mais des squelettes. Tout un tas.

Squelettes de morts enterrés à des époques lointaines, dans les chapelles souterraines. Il suffit de quelques coups de pioche pour en mettre au jour des dizaines. En temps normal, la moindre réflexion eut suffi à convaincre le plus ardent ennemi des curés. Mais, sous la Commune ! Quand la fameuse fièvre obsidionale chauffait les cerveaux ! Quand le canon tonnait ! Quand on imprimait tous les jours que les curés trahissaient ! Quand ils étaient déjà à Mazas, bientôt à la Roquette !

Voici donc la lettre qu'à la sortie de l'église, après avoir visité la crypte, le capitaine d'état-major Gustave Tribalet, adressait aux journaux. Ceux qui voudront en contrôler le texte n'auront qu'à ouvrir la collection du Cri du Peuple, que dirigeait Vallès, en date du 26 avril 1871.

Citoyen rédacteur.

Hier, on apprenait que des faits étranges se passaient dans l'église Saint-Laurent. Un officier d'état-major reçut la mission de s'y rendre et de la visiter exactement.

À son entrée dans l'église, il vit différents souterrains ouverts, et grand fut son étonnement quand il aperçut un espace de plus de vingt mètres cubes remplis d'ossements humains.

Plus loin, quelques squelettes, remontant à une date plus récente, furent trouvés. Après une minutieuse perquisition, on remarqua que ces squelettes appartenaient au sexe féminin. Un d'eux surtout avait encore une chevelure abondante d'un blond cendré.

Il y a là un mystère qu'il faudra éclaircir, une série de crimes qu'il faudra dévoiler, pour l'édification des timorés et la confusion des hypocrites et des gens de mauvaise foi qui blâment la mesure relative à la fermeture des églises.

Il faut bien, enfin, que les aveugles ouvrent les yeux, et que la lumière jaillisse sur les ténèbres que font autour d'eux les hommes noirs.

Salut et fraternité.

Gustave Tribalet.

 

Le capitaine Tribalet, y allait carrément. Sa lettre, reproduite partout, attira à Saint-Laurent la foule crédule, et aussi la foule curieuse. Pendant huit jours, la crypte ne désemplit pas. On s'écrasait pour voir la jeune femme à la chevelure blond cendré, victime de la luxure cléricale. J'allais, comme tout le monde, à Saint-Laurent. Je descendis dans les souterrains. Je vois encore, couchés sur la terre fraîchement remuée, une douzaine de squelettes, aux os déjà recouverts de l'horrible rouille rougeâtre des os anciens, éclairés par deux lampes à pétrole accrochées à la muraille suintante. Quelques-uns étaient décapités. C'était lugubre. Ne voyant pas la chevelure blond cendré annoncée partout, j'interrogeai l'homme qui, assis, a l'ouverture de la crypte, semblait être le gardien officiel de ce cimetière ; mais il n'en savait rien.

Je m'enfuis au plus vite. L'odeur de nécropole fraîchement remuée me suivit jusqu'au porche de l'église, où les camelots vendaient un placard dont j'ai conservé un exemplaire. En tête, un dessin sur bois signé des initiales A L. Auguste Lançon, le peintre connu, mort il y a une vingtaine d'années. Les amateurs se sont disputé ses eaux-fortes. Lançon faisait en 1871 partie du comité la Fédération des Artistes, dont était aussi le sculpteur Dalou l'auteur du monument de la République qui est place du trône. Ah ! ce placard ! Faut-il eu donner un tout petit extrait ?

Il y a quatorze cadavres, quatorze squelettes !

DE femmes jeunes enfouies ici depuis dix ans, douze ans, quinze au plus.

On a retrouvé encore un peigne, une chevelure blonde, que les visiteurs peuvent voir et toucher.

Tous ces squelettes ont la même attitude : les jambes écartées comme par un mouvement convulsif, les mains rapprochées sur le ventre comme si elles avaient été liées...

La voyez-vous, cette scène horrible, ces jeunes femmes, ces jeunes filles, attirées par les promesses ou l'espoir du plaisir...

C'est assez. Parfois, quand il me tombe sous la main, au cours d'une recherche des pièces de ce genre — et il y en a d'autres — je me demande vraiment si nous avions alors toute notre raison. Mais, pas de commentaires. Une remarque seulement… J'ai promis des ressemblances avec la trouvaille de l'Abbaye au Bois- À Saint-Laurent aussi, il y a le peigne, à côté de la chevelure blonde. Et aussi la chaux vive. « L'escalier, lit-on dans le placard, était obstrué d'une couche de chaux. Qui se serait avisé d'aller soupçonner là-dessous des cadavres récents, des crimes d'hier peut-être ?

Après la prise de Paris, une commission fut nommée pour examiner les ossements. Le rapporteur de la commission. Tardieu, déclara, en son nom et au nom de ses collègues, qu'ils remontaient au moins à cent-cinquante ans.

Quant au peigne et à la chevelure blond foncé, nous ignorons ce qu'ils peuvent être devenus, s’ils ont jamais existé. J'ai dit plus haut que, pour mon compte, je ne les avais pas vus lors de ma visite à Saint-Laurent.

L'église et la crypte furent consciencieusement gardés jusqu'à la bataille des rues. Le presbytère, dont le mur longe le boulevard, fut défendu par les derniers hommes du poste qui y avait été installé. Quand le 3e bataillon du 4e de ligne, commandé par le capitaine Héron, fit irruption, les défenseurs du presbytère s'échappèrent par une porte donnant dans le faubourg Saint-Martin. Mais, là, ils se trouvèrent encore en face des soldats, ils avaient à peine fait quelques pas, qu'ils tombaient, fusillés à bout portant.

MAXIME VUILLAUME.
L’Aurore, 10 février 1908