Signature d'Auguste Lançon

Lançon, acteur de la Commune

 Auguste Lançon - L’affaire de l’Église Saint-Laurent

L’affaire de l’Église Saint-Laurent

Début mai 1871, les soutiens d'une Commune de Paris déjà à l'agonie cherchent par tout moyen à mobiliser le peuple qui ne cache plus sa défiance. Il faut se trouver de nouveaux ennemis et c'est ce que Jules Vallès s'emploie à faire dans Le Cri du Peuple avec son numéro daté du 10 mai 1871 en publiant un texte visant à déclencher la fureur contre l'Église et les prêtres.

En se joignant à cette opération, Lançon était peut-être en phase avec ses convictions (quoiqu'il bénéficia d'une intervention de l'évêque de Versailles auprès des autorités militaires durant sa détention à Satory) mais cela n'ajouta rien à son talent.

Par la même occasion, Lançon devenait un argument publicitaire permettant à Jules Vallès de vendre de la copie.

 

Les caveaux de l’Église Saint-Laurent

Le Cri du Peuple, 10 mai 1871

C'est ici l'autel de la Vierge.

Une petite église dans l'église, le tabernacle du Dieu femme, au pied duquel les femmes viennent prier. Elle est debout, la Madone, dans sa parure blanche, avec l'enfant Jésus entre ses bras.

Sur sa tête se déroule l'inscription :

Notre Dame des douleurs, priez pour nous !

Des tableaux des statues, des fleurs des cierges, entourent la consolatrice des affligés. À travers les vitraux rougis, le soleil de mai la caresse de sa chaude lumière. Ah ! si ce lieu tient ce qu'il promet, il doit être doux de venir s'agenouiller ici. Sans doute les âmes brisées y trouvent la force de vivre encore, et l'oubli, ou le don d'espérer.

Autel privilégié.

Cette inscription flamboie au-dessus des saintes et des anges. Et des plaques de marbre dans le mur la confirment en lettres scellées d'or.

Par la voix des mères reconnaissantes et des petits enfants sauvés de la mort, elles semblent déclarer que tout, dans ce coin solitaire, est douceur, paix, sainteté.

Mais quel est ce trou béant qui s'ouvre sous l'autel, obstrué à l'entrée par des bouts de cierge, des décombres, des ossements humains ? Douze, quinze marches, deux énormes piliers qui soutiennent les voûtes, et, au fond de tout cela, un souterrain.

C'est une cave demi-circulaire, placée juste sous l'autel de la Vierge, et en reproduisant les contours.

C'est la crypte, l'endroit mystérieux où, dans les vieux âges, on enfouissait les trésors de l'église ou du couvent.

Une odeur fade, indéfinissable, monte de là par bouffées d'épaisses ténèbres, des murs étroits, qui semblent vouloir se rapprocher pour se fermer autour de vous, et faire au visiteur un manteau de pierre à la mesure de son corps.

Pourtant des jets de lumière se détachent sur les murs. Des lampes brillent, des voix d'hommes se font entendre.

Ils déblayent les cendres, sans doute. Il doit y avoir là des tombeaux de saints, des os de martyrs.

 

Eh bien ! non…

Il y a quatorze cadavres, quatorze squelettes, méthodiquement alignés.

Quatorze squelettes de femmes !

De femmes jeunes, enfouies ici depuis dix ans, douze ans, quinze au plus.

C'est l'opinion unanime des médecins de toute nation, Français, Anglais, Américains, qui ont contemplé ce spectacle terrible.

On a retrouvé encore un peigne, une chevelure blonde, que les visiteurs peuvent voir et toucher.

On a constaté sur l'un des squelettes la présence d'un de ces petits vers blancs qu'on ne trouve que sur les chairs en décomposition.

Tous ces squelettes ont la même attitude les jambes écartées, les genoux serrés l'un contre l'autre comme par un mouvement convulsif, les mains rapprochées sur le ventre comme si elles avaient été liées.

Mais l'horrible, le monstrueux, ce qui défie toute description, c'est l'effort des muscles du cou, ce sont ces crânes tournés en sens contraire du corps, ces bouches ouvertes, béantes, affreusement grimaçantes dans un suprême effort pour aspirer le jour, la lumière, la vie ! Un des assistants, un ouvrier qui travaille ici depuis plusieurs jours, mène les visiteurs, la lampe à la main, à travers ces squelettes ; de temps à autre on trébuche contre un crâne ou un tibia.

« Ces femmes, dit-il, ont dû être endormies, par le chloroforme peut-être, puis violées. On leur aura lié les mains et les jambes, et on les aura apportées ici pendant leur sommeil. Les vêtements ont dû être brûlés dans quelque coin. »

 

La voyez -vous, cette scène horrible, ces jeunes femmes, ces jeunes filles, attirées par des promesses ou l'espoir du plaisir, qui se réveillent ici, liées, scellées, murées vives ? Dans ces ténèbres, dans cette horreur, adossées à des cadavres, avant de devenir cadavres elles-mêmes, se sentant lentement mourir, et râlant, et hurlant, sans que personne entende, sans que personne vienne, pendant que là-haut, dans la rue, les voitures roulent, le soleil brille sur les vieilles murailles, pendant que les enfants chantent, et que l'homme de Dieu, les yeux baissés, le bras étendu, bénit les âmes dévotes agenouillées au pied de l'autel !

Le certain, c'est qu'il y a eu crime.

Quiconque verra cela dira :

Ces femmes ont été liées ;
Elles sont mortes ici ;
Elles ont affreusement souffert avant de mourir.

Aucune d'elles n'a été déposée dans un cercueil, car, le bois fût-il pourri, on aurait retrouvé les clous et les ferrures. D'ailleurs, il n'y a pas entre deux de ces cadavres l'espace suffisant pour contenir les parois de deux cercueils.

Quatre sont à l'extrémité droite, toutes la tête au mur, la bouche tournée vers l'escalier, par où filtrait peut-être un peu d'air. Elles ont encore à peu près toutes leurs dents. Celle qui se trouve le plus à droite était d'une grande taille. La bouche pleine de terre a dû rester ouverte dans un cri suprême d'agonie désespérée.

Au centre, deux autres couches de cadavres, dont un seul est tourné différemment ; celui-là a la tête séparée du tronc, c'est là que le caveau atteint sa plus grande largeur.

La partie gauche n'est pas encore déblayée ; mais sous la couche de terre qui la recouvre, passent des extrémités de bras et de jambes contre lesquelles le pied se heurte avec un bruit sec. Il faudra creuser six pouces peut-être ou guère davantage.

En attendant, on vient contempler ces restes. On regarde avec effarement ces piliers noirs, ces soupiraux bouchés, tant de drames entassés sur un espace si étroit.


Etienne Carjat vers 1865 (autoportrait)

Étienne Carjat né le 28 mars 1828 à Fareins et mort le 8 mars 1906 à Paris 10e, est un photographe, journaliste, caricaturiste et poète français.

Carjat prononça l'éloge funèbre de Lançon lors de ses obsèques.

Le citoyen Carjat s'apprête à photographier cette scène à l'aide de la lumière électrique. Un ouvrier, penché à terre, dépose successivement sur chaque squelette une couche légère de poudre de riz.

Il le faut, pour que la lumière bleue ait plus d'action sur ces pauvres débris !

De la poudre de riz sur ces crânes et ces vertèbres dénudés !

Pour peu qu'on séjourne ici, la tête et les yeux se troublent. L'escalier était obstrué d'une couche de chaux et de vieux ossements provenant de l'ancien monastère qui se serait avisé d'aller soupçonner là-dessous des cadavres récents, des crimes d'hier peut-être ? Qui aurait ajouté foi au témoignage de Verger, protestant sur la guillotine qu'il avait entendu des voix plaintives sortir des profondeurs de l'église Saint-Laurent ?

Mais, après le 18 mars, en soulevant le tapis qui recouvrait l'escalier, à l'entrée de la nef, on vit une dalle mal scellée, percée de deux trous.

On fouilla.

On trouva trois cadavres de femmes.

Ainsi vint l'idée de fouiller de fond en comble ce lieu maudit.

Tout le clergé de Saint-Laurent avait à l'avance disparu. Et maintenant ces vierges et ces anges, ces ex-voto, ces tableaux de saints, ces fleurs en carton, bons petits Jésus, petits agneaux mystiques, toute cette défroque hypocrite, tout cet appareil jésuite et félin, soulève le cœur et le remplit de dégoût.

C'est en vain qu'un rayon de soleil traverse les fenêtres de l'église, se colore à travers les vitraux, et inonde d'une chaude lumière violette les dalles et les piliers.

L'odeur du crime est ici.

Mères de famille crédules, vous qui confiez aux prêtres l'honneur et la vie de vos enfants ; vous pour qui toute attaque contre le clergé est calomnie ou blasphème, venez voir ce que renferme dans ses hideux caveaux la vieille église de l'enclos Saint-Laurent. Vous vous plaignez que les actes et les paroles de vos saints soient méconnus par les révolutionnaires ou travestis par eux.

Ici, rien de pareil n'est possible.

Le prêtre a travaillé seul,

À son aise,

Dans les ténèbres…

 

Ici le catholicisme est à l'œuvre :

Contemplez-le !

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LES TRAGÉDIES SOCIALES

Le Cri du Peuple, 14 mai 1871

 

Il y a quelques jours, le Cri du Peuple donnait à ses lecteurs la description des cadavres découverts dans les caveaux de l'église Saint-Laurent.

Aujourd’hui est mis en vente un magnifique dessin du citoyen Lançon, représentant cette scène funèbre.

Tous ceux qui, dans l'Illustration ont suivi depuis quelques années le développement du talent du jeune artiste, l'ont vu sans cesse s’affirmer par des œuvres plus saisissantes, plus frappantes.

Tous ont gravées dans la mémoire, son Église de Bazeilles, ses Obsèques des morts de Champigny.

Mais jamais encore il n'avait rien fait de plus énergique, rien ainsi le spectateur à s’écrier : C'est vrai !

Ce n’est pas avec la main, c'est avec le cœur n'est que Lançon a composé ce dessin.

Il est bien l’homme de son œuvre : nature énergique, franche, toute d'élan et de dévouement.

Lançon n'en restera pas là. Après les cadavres de Saint-Laurent, il nous doit autre chose encore. Il y a dans Paris des mystères, des crimes cachés, des tragédies inconnues, qui exigent, pour être mis au jour, le crayon de l’artiste et la plume de l'écrivain.

Il y a toute Une histoire à écrire, l'histoire des coupables puissants, coupables de toutes les couleurs, de tous les régimes, qui s'endormaient dans leurs palais et se réveillaient au milieu des jouissances de la vie tandis qu’au-dessous, bien bas, inconnu, étouffé, le Paris souterrain, le Paris de la misère, se tordait sur sa couche d'agonie.

Prisons, couvents, hôpitaux, étouffoirs des corps et des âmes, fardés d'appellations discrètes et de noms polis ; formes diverses hypocrites du bagne social.

Aujourd'hui les ténèbres s'ouvrent, les morts crient.

Il faut que les déshérités aient leur histoire, que les morts ressuscitent dans la conscience des vivants et leur pitié.

Il faut que la malédiction universelle perce les voutes des tombes et les murailles des cachots.

Ce qu’un journal peut faire pour contribuer à cette œuvre de réparation et de justice, le Cri du Peuple le fera.


Dans le genre, Le Mot d'ordre, le journal d'Henri Rochefort, dans son numéro daté du 10 mai en rajoutait :

"Nous venons de voir un excellent dessin du citoyen Lançon, représentant les cadavres de l'église Saint-Laurent : c’est épouvantable. Les squelettes tous du sexe féminin, ne sont rangés dans aucun ordre ; —- ils ne portent pas la trace de fracture — ils sont épars sur le sol ; il n’y a absolument trace d’aucun vêtement. L’enquête semble donc devoir établir que les victimes ont été jetées nues et vivantes dans ce caveau, et quelles sont mortes de faim, à la place même où l’épuisement les a fait tomber."

Auguste Lançon : Les cadavres découverts dans les souterrains de l’église Saint-Laurent (détail)
Les cadavres découverts dans les souterrains de l’église Saint-Laurent (détail) - Auguste Lançon
Rouge frères, Dunon et Fresné , Imprimeur
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris

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Annonce parue dans le Cri du Peuple, le 13 mai 1871

 

Lançon : Annonce parue dans le Cri du Peuple, le 13 mai 1871
Lançon : Annonce parue dans le Cri du Peuple, le 13 mai 1871

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Annonce parue dans le Cri du Peuple, le 15 mai 1871

Lançon : Annonce parue dans le Cri du Peuple, le 15 mai 1871
Le Cri du Peuple
Auguste Lançon : Les cadavres de l'église Saint-Laurent
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris

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La manipulation du Cri du Peuple fut vite éventée moins de trois jours après la première publication. La fin de l'histoire fut rapportée plus tard comme il suit :

Cette prétendue révélation donna lieu à une instruction dont les pièces ont été publiées plus tard. Le dossier de cette affaire comprenait :

1° Une ordonnance du citoyen Moiré, juge d'instruction, autorisant la constatation médico-légale sur les cadavres ;

2° Un ordre du commissaire de police Blond, enjoignant au docteur Piorry d'aller constater le genre de mort et l'état actuel des cadavres trouvés, dit le fonctionnaire, par ses soins ;

3° Une lettre du juge d'instruction Lelong au docteur Piorry : le magistrat demande le rapport médico-légal sans retard ;

4° Le rapport du docteur Piorry, que nous donnons dans sa teneur :

 

COPIE DU RAPPORT MEDICO-LÉGAL DE L'AFFAIRE DITE DE SAINT-LAURENT, ENVOYÉ LE 13 MAI 1871.

 

« Je, soussigné, professeur de la faculté de médecine, médecin honoraire de l'Hôtel-Dieu, membre de l'Académie de médecine, etc., etc., déclare qu'en vertu d'une ordonnance de M. Moiré, juge d'instruction, en date du 6 mai dernier, j'ai été requis par M. Blond, commissaire de police du quartier, 10e arrondissement, à l'effet de me rendre à l'église Saint-Laurent, faubourg Saint-Martin

« II s'agissait de déterminer à quelle époque les squelettes qui viennent d'être découverts dans un caveau situé au-dessous du chœur de ladite église avaient été inhumés. Je me suis transporté ce matin à dix heures dans le lieu où ils avaient été déposés, et j'ai constaté les faits suivants :

« Dix-huit squelettes de femmes étaient couchés les uns près des autres sur le sol du caveau dont il s'agit l'un d'eux était encore en partie couvert de terre. Les ossements étaient ceux de dix-huit femmes la plupart fort âgées et ayant presque toutes perdu pendant leur vie plusieurs dents ; un seul squelette les avait toutes conservées les os étaient profondément altérés par un séjour prolongé dans la terre. Deux de ces restes de cadavres avaient appartenu à des femmes rachitiques.

« Toutes les parties molles étaient détruites, et la décomposition était si complète et avait si bien formé un terreau, qu'on ne sentait aucune odeur méphitique ; du reste, un ou deux soupiraux ouverts sur la rue avaient suffi pour renouveler l'air, du caveau.

« Il me parut impossible de déterminer positivement et précisément l'époque à laquelle l'enterrement de ces corps a eu lieu, mais à coup sûr il date d'un grand nombre d'années. Il ne peut s'agir ici d'un événement ou d'un crime récent, mais bien de l'ensevelissement de gens qui ont voulu être enterrés dans l'église Saint-Laurent et dans le caveau sépulcral dont il vient d'être fait mention. Il est à croire que cette sépulture a eu lieu du temps où il était d'usage d'être enseveli dans les églises et au temps aussi où les cadavres auxquels avaient appartenu d'innombrables ossements avaient été déposés dans les autres parties du monument, et ces ossements, en énormes proportions, ont été aussi retirés du sol de l'église, et forment par leur volume une masse considérable. »

Signé Piorry.

 

À ce rapport déjà si concluant, le docteur Piorry a cru devoir ajouter un extrait de l'Histoire de Paris par Dulaure.

Ce passage établit que l'église actuelle de Saint-Laurent fut bâtie sur l'emplacement du cimetière de la première église ; qu'au XVIIe siècle, on découvrit sous l'église même « plusieurs tombeaux en pierre et en plâtre, contenant des cadavres vêtus d'habits noirs, semblables à ceux des moines tombeaux qui furent alors jugés avoir neuf cents ans d'antiquité. »

La Commune n'a pas cru devoir publier ces documents mais, les possédant, c'est évidemment avec la plus insigne mauvaise foi qu'elle a laissé s'égarer l'esprit surexcité de la population.

Source : Journal des journaux de la Commune :
tableau résumé de la presse quotidienne,
du 19 mars au 24 mai 1871 (1872)