Signature d'Auguste Lançon

La Commune de Paris

Auguste Lançon - La colonne Vendôme (1871)

La colonne Vendôme après sa chute

La colonne Vendôme après sa chute
Le Monde Illustré, 27 mai 1871

[…] « L'exécution de la colonne, d'abord fixée au 5 mai, a en lieu le 17 mai.

Les journaux de la Commune avaient annoncé la « cérémonie » pour deux heures.

Dès midi, une foule immense se presse rue de la Paix, place du nouvel Opéra et rue Castiglione.

Les fenêtres et les balcons sont garnis de curieux.

Les ouvriers travaillent encore sur l'échafaudage, masqué par des toiles.

Les uns agrandissent l'ouverture en sifflet taillée dans la pierre jusqu'à l'escalier, et assez large pour livrer passage à un homme ; les autres scient horizontalement la pierre du côté de la rue Castiglione ; d'autres enfin, achèvent de préparer le lit de fascines, de sable, de madriers, de fumier, sur lequel doit s'étendre le monument.

Un câble relie la partie supérieure à un cabestan installé dans la rue de la Paix.

Quelques dessinateurs prennent des croquis ; des manœuvres balayent les débris de pierres réduites en poussière.

À deux heures, on enlève les toiles.

Bientôt un citoyen grimpe sur la plateforme et en fait le tour, en agitant un drapeau tricolore, sans doute pour indiquer que la chute de la colonne doit entraîner celle du drapeau. En tout cas, c'est un signal. La musique du 190e bataillon exécute la Marseillaise, à laquelle succède le Chant du Départ, exécuté par la musique du 172e bataillon.

Nous remarquons, au milieu de la foule, M. Glais-Bizoin, tête nue.

Les canons braqués sur la rue de la Paix sont retirés, et, par mesure de précaution, on a enlevé le milieu de la barricade construite en pavés.

Quelques membres de la Commune vont prendre place sur le balcon du ministère de la justice.

À trois heures et demie, le clairon sonne. Les ouvriers descendent de l'échafaudage. On fait éloigner tout le monde.

On fait manœuvrer le cabestan. Les trois câbles se tendent et se rejoignent ; on observe d'un œil avide et anxieux.

Les regards se portent alternativement sur la partie sciée et sur la statue. Un nuage blanc passe, et, dans sa marche, on croit voir tomber la colonne. Il s'écoulé quelques minutes. L'incertitude et la crainte du danger croissent en proportion de l'attente.

Tout à coup un fort craquement se fait entendre. Grande rumeur dans la foule. Est-ce la colonne qui cède ? Point ! C'est un cabestan qui casse, en renversant cinq ou six travailleurs attelés au moulinet. Un marin est blessé à la main.

On envoie chercher un nouvel appareil.

Cinq ou six ouvriers escaladent le piédestal et commencent à travailler de la pioche et de la pince sur le fût de la colonne, qui ne parait pas suffisamment entamé, besogne périlleuse et dont on suit les progrès en frémissant.

Pendant ce travail, trois corps de musique, qui ont pris position devant le ministère de la justice, l'état-major et le numéro 10 de la place, exécutent des fanfares militaires et des airs patriotiques.

Quatre heures et demie sonnent quand on hisse de nouveaux cordages. Les ouvriers redescendent. Le clairon avertit la foule qu'elle doit s'éloigner.

Les cabestans fonctionnent les câbles se tendent lentement.

Un cri, étranglé par la peur d'un accident dont il est impossible de mesurer l'étendue, part de toutes le bouches.

La colonne s'ébranle. Un silence d’épouvante se fait dans la foule anxieuse ; puis, après avoir oscillé un instant sur sa base, cette masse de bronze et de granit tombe sur le lit qui lui a été préparé. Un bruit sourd se mêle au craquement des fascines ; des nuages de poussière s'élèvent dans les airs.

Les aiguilles de notre montre marquent cinq heures trente-cinq minutes… » […]

extrait de l'article du Monde Illustré