Signature d'Auguste Lançon

La Commune de Paris

Auguste Lançon - L'inhumation des cadavres

L'inhumation des cadavres des victimes de la guerre

L'Illustration, 8 avril 1871

L’inhumation des cadavres des victimes de la guerre

Tous les hygiénistes sont d'accord pour admettre que l’inhumation d'un corps dans une fosse où il est recouvert de plusieurs pieds de terre n'empêche pas des gaz putrides de pénétrer le sol et de s'échapper dans l'air, et ce dégagement dure selon certaines conditions quelquefois pendant plus d'un an.

Si ces phénomènes se produisent quand on a pris les précautions que nous venons de dire, à plus forte raison doit-on les redouter dans les inhumations précipiter où toutes les règles de l'hygiène sont méconnues, comme cela est arrivé pour les cadavres des soldats tués dans les combats livrés autour de Paris.

On comprendra donc facilement que l'administration a dû prendre les mesures impérieuses que nécessitent dans l'intérêt de la santé publique, l'état déplorable où ont été laissés les corps de tant de victimes dans les environs de la capitale.

Le comité consultatif d'hygiène publique composé de MM. Bussy, Fauvel, Michel Lévy, Bouley, Reynaud et Amédée Latour, a été chargé de présenter au ministre un rapport sur les travaux exécutés dans ce sens et nous allons en donner un aperçu au lecteur.

La première question résoudre est de savoir si l'élévation d'un tumulus en terre sur les tombes renfermant un plus ou moins grand nombre de cadavres offre les garanties assez sérieuses.

Le comité, sur ce premier point, a pensé que, vu la saison dans laquelle nous entrons et le temps écoulé depuis l'inhumation, il est impossible de penser à l’exhumation d'un aussi grand nombre de cadavres, qui répandraient dans l'air des émanations meurtrières.

On a donc pensé que le moyen le plus praticable et le plus sûr est d'élever sur ces fosses ou les tranchées renfermant un plus ou moins grand nombre de cadavres un tumulus de terre ne dépassant pas 40 à 50 centimètres de hauteur : « Ce tumulus devrait être d'ailleurs dit le rapport du comité, immédiatement ensemencés et de graines de plantes à végétation rapide et surtout avides d’azote telles que l’helcantus (grand soleil), le gallina officialis, la moutarde, le topinambour ou quelques graminées qui, coupéesen vert, seraient employées comme fourrage. Ce moyen facile qui, d'ailleurs, pourrait être pourrait n'être que provisoire en permettant d'attendre l'hiver prochain pour procéder, si c'était nécessaire, au déplacement des sépultures, paraît au comité présenter des garanties sérieuses pour la sauvegarde de la santé publique. »

Le rapport du comité mentionné un cas qui se présente fréquemment aux environs de Paris, et qui ne permet pas d'appliquer les mesures précédentes. Dans un jardin clos, un champ, on rencontre plusieurs tombes ne renfermant chacune qu'un cadavre inhumé à une profondeur insuffisante. Il a paru, dans ce cas, difficile d'imposer au propriétaire un ou plusieurs tumulus. Voici la mesure proposée par le comité :

Creuser parallèlement à la fosse qui renferme le cadavre et aussi près que possible d'elle une fosse de 1 mètre 50 à 2 mètres de profondeur, dimensions prescrites par le décret du 23 prairial an XII ; enlever la couche de terre recouvrant le cadavre ; répandre sur celui-ci une quantité suffisante de chlorure d'oxyde de chaux pour le désinfecter, puis le faire glisser dans la fosse nouvellement creusée ; placer le cadavre sur un lit de chaux vive dont il serait recouvert avant de le couvrir de terre .

Le comité d’hygiène a renoncé dans tous les cas à l'emploi de moyens chimiques sur place, cet emploi exigeant le déterrement des cadavres et exposant, par conséquent, aux inconvénients dont nous avons parlé plus haut.

Et si l'on songe d'ailleurs à la quantité énorme de matières désinfectantes qui serait nécessaire pour obtenir un résultat, on comprend que le procédé est peu praticable.

En somme, les mesures dont vous nous venons de parler peuvent se résumer ainsi :

1° Élévation d’un tumulus en terre de 40 à 50 centimètres de hauteur sur les fosses ou les tranchées renfermant un plus ou moins grand nombre de cadavres et ensemencer de plantes à végétation rapide et avides d'azote ;

2° Exhumation rapide des cadavres isolés, désinfectés et placés dans une fosse creusée parallèlement, le plus près possible de la fausse ancienne, et couchés sur un lit de chaux vive ;

3° Culture et plantation dans les terrains de la zone la plus rapprochée des sépultures.

Les personnes qui ont parcouru les environs de Paris dans ces dernières semaines ont compris qu'il y a urgence exécuter les mesures prescrites par le comité d'hygiène. Nous espérons bien que le désarroi qui règne en ce moment dans les divers services de l'administration n’arrêtera pas d'un instant les travaux commencés. Il y va de la santé et de la vie de la population parisienne et des communes suburbaines.

L’Illustration, 8 avril 1870