Signature d'Auguste Lançon

Guerre de 70 : avec l'ambulance de la Presse

Auguste Lançon : Journée du 12 août 1870

Journée du 12 août : de Châlons à Frouard

Départ de l'ambulance de la presse
Le Monde Illustré du 13 aout 1870 salua également le départ de l'aambulance de la Presse

Charles Habeneck :

À voir ces encombrements de trains, chargés d'hommes et de matériel, ces retards à toutes les stations, on se demandait si les chemins de fer ne sont pas plutôt nuisibles qu’utiles en temps de guerre, lorsque l'ineptie accumule les hommes sur un seul point.

À partir de Châlons jusqu'à Toul, nous ne fîmes plus que rencontrer d'immenses convois revenant vers l'intérieur, remplis de soldats de tous les corps, sans armes, épuisés de fatigue, parfois blessés même. C'étaient les débris de Würth que Mac Mahon allait reformer à Châlons : la déroute en chemin fer.

Le 12, à trois heures, c’est-à-dire vingt-quatre heures après notre départ, cela donne une idée de la vitesse, nous arrivâmes à Toul. Il y avait du monde à la gare et l'on y semblait fort inquiet. En effet, les uhlans venaient de se montrer à Frouard, c'est- à-dire à une demi-heure de là. Toutefois la ligne n'était pas encore coupée.

Outre notre ambulance, le train emportait un bataillon de turcos. C'était le dépôt du 1er régiment, arrivant d’Algérie pour venger leurs malheureux camarades de Voerth et de Reichshoffen. À l'idée que les Prussiens n’étaient pas loin, leurs yeux s'allumèrent.

Nous repartîmes. C'était assez drôle d'aller au combat en chemin de fer et de voir les chassepots aux portières interrogeant l'horizon.


Abbé Emmanuel Domenech :

En France, les nouvelles de huit jours sont déjà vieilles ; les détails qui vont suivre seront donc vieux, puisqu'ils remontent à plusieurs mois ; pourtant, il est bon de connaître des faits, aussi modestes qu'ils soient, lorsqu'ils révèlent une situation et peuvent être pour nous un enseignement utile.

Le 11 août, vers midi, M. Ville n'ayant plus aucun motif de retarder notre départ pour Metz, nous quittâmes, en colonne, le palais de l'industrie pour nous rendre à la gare de Strasbourg par les boulevards. En dépit de cette heure, à laquelle on voit encore peu de monde sur nos promenades publiques, nous fûmes chaleureusement acclamés sur tout ce long parcours. À droite et à gauche de notre colonne, dirigée par Albert Millaud, des infirmiers armés d'un petit sac placé au bout d'un bâton, collectaient de l'argent pour la « Souscription patriotique. » Ces collectes, répétées au départ de chaque ambulance, donnèrent lieu à des scènes fort touchantes. Nous avons regretté que les membres de la presse ne vinrent pas nous accompagner en masse jusqu'à la gare ; M. Tarbé, directeur du Gaulois, n'eut pas le temps de convoquer ses collaborateurs ; seuls, MM. de la Grangerie, Estor, Albert Millaud et Dardenne vinrent au nom du comité nous « faire la conduite » et nous embrasser avant notre départ.

Des encombrements de matériel ne nous permirent de partir qu'à 3 h. 50 m. de l'après-midi. La direction du chemin de fer de l'Est, mit à notre disposition ses meilleurs wagons ; elle ne négligea rien pour rendre le voyage rapide et confortable, malheureusement les évènements furent plus forts que sa bonne volonté.

À peine quittions-nous la gare que nous entendîmes crier : « Vive la France ! Vive la Presse ! » C'était le 25° de ligne qui nous saluait, en attendant avec impatience la formation du train qui devait le transporter sur nos frontières. En Bretagne et sur les côtes du Morbihan, j'avais déjà vu des détachements de ce régiment, accompagnés au chemin de fer par la population bretonne ; paysans et soldats avaient noyé les chagrins de la séparation dans le cidre et le vin ; leurs jambes titubaient, leurs gosiers hurlaient des chants impossibles ; quant aux femmes, elles essuyaient avec un coin de leur tablier, leurs yeux trempés de larmes. Oh ! le vin, quel mal n'a t-il pas fait à nos armées !

À la station de Lagny-Thorigny, les hommes et les femmes de tout âge et de tout rang vinrent nous distribuer du pain, du vin, des prunes et du saucisson. Quand nous voulûmes payer ce que nous prenions, ces braves gens nous répondaient : « Nous donnons tout ; nous ne vendons rien. » Ils avaient déjà fait pareille distribution à dix-huit trains de militaires passés dans la journée. Honneur à la population de Lagny-Thorigny ! Elle a pu s'obérer par patriotisme et pour des Français ; elle ne s'est point ruinée pour les Prussiens et par lâcheté !

Nous fûmes également accueillis avec enthousiasme à Château-Thierry. À presque toutes les stations où nous nous arrêtions, le peuple et même l'armée nous criaient : Vive la France ! Vive l'ambulance ! Vive la Presse ! »

Tant de popularité parmi nos troupes ne laissa pas de m'étonner un peu ; les « pékins » et les « journalistes » étaient alors à l'armée, dans une si mauvaise odeur de sainteté ; mais une minute de réflexion fit cesser mon étonnement ; n'allions-nous pas au feu, sans y être obligés, uniquement pour servir les blessés ?

À Commercy, nous vîmes se renouveler les distributions gratuites de vivres, faites par toute la population, et qui nous avaient si profondément touchés à Lagny.

À Bar-le-Duc, je payais pour la première fois, au nom de la presse, le frugal déjeuner de quelques militaires qui ne savaient comment me remercier de ma modeste générosité. Leur gratitude se traduisit par d'interminables poignées de main, et de ces expressions chaleureuses du cœur que les lèvres interprètent très-imparfaitement. Pauvres gens ! ils trouvaient fort simple le sacrifice de leur vie qu'ils faisaient à la patrie et me regardaient avec étonnement en me voyant dépenser quelques francs pour leur conserver les modiques épargnes enfermées dans leur bourse graisseuse ! De tels soldats ne lèvent jamais la crosse en l'air ; ils ne désertent point le danger, car ils ne raisonnent pas ; ils obéissent et meurent avec la même simplicité, simplicité héroïque que les poltrons et les « politiquards » ignorent.

Sur le canal près de Bar-le-Duc
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Dans la soirée du 12, nous arrivâmes à Frouard ; notre train s'arrêta au disque, c'est-à-dire à un kilomètre environ de la station. La cause de cet arrêt n'était autre que ... l'arrivée des Prussiens à la gare.

[...}

Après une heure d'attente, nous arrivâmes à la gare de Frouard, en même temps que nos tirailleurs qui n'avaient rencontré les Prussiens nulle part. Une trentaine de uhlans étaient descendus des bois voisins, au moment de notre arrêt près du disque ; ils avaient longé une longue file de wagons vides et parurent subitement à la gare, après avoir tué ou blessé deux hommes dans la plaine ; voyant quelques soldats boire au buffet, ils déchargèrent leurs armes à travers les fenêtres et se sauvèrent au galop, Nos troupiers en entendant le feu des uhlans, sortirent aussitôt du buffet, tirèrent sur eux quelques coups de fusil, tuèrent deux chevaux, un uhlan, en blessèrent un second et firent prisonnier un officier. Les soldats et nos infirmiers dépecèrent ces deux chevaux pour le repas du soir.

Quand la panique, causée par ce petit drame, fut passée, on vint nous dire que le chemin de fer de Frouard à Metz était coupé, et que, ne pouvant continuer notre route, nous étions obligés d'aller au camp de Châlons. Cette retraite, nous paraissant une lâcheté, nous décidâmes que nous nous arrêterions à Toul, et que de là nous irions à Metz à pied.

À Toul, nous trouvâmes des logements pour tout notre personnel. Les mobiles se préparaient à bien recevoir les Prussiens, et l'on se rappelle, en effet, que cette petite garnison, électrisée par le général commandant la place, maltraita d'une telle manière la brigade d'assaut de la 7e division du 12e corps allemand, que l'ennemi, après avoir subi des pertes importantes, laissa Toul se reposer sur sa victoire, et ne revint à la charge qu'avec une forte artillerie qui bombarda la ville.


Le Gaulois (17 août 1870)

Toul, vendredi [12 août] minuit.

Vous connaissez déjà par ma dépêche les ovations qui ont été faites à l’ambulance de la Presse sur le parcours de Paris à Bar-le-Duc.

Cependant je dois vous signaler tout particulièrement la petite ville de Lagny-Thorigny, où nous avons été reçus au milieu d'un enthousiasme indescriptible. C'était à qui nous accablerait le premier, d'amabilités. Les dames nous couvraient de fleurs et distribuaient à profusion aux infirmiers des fruits, du vin, des grogs, etc., sans compter l'argent que la population nous remettait pour venir au secours des blessés.

À Meaux, à la Ferté-sous-Jouare, même enthousiasme, et l’arrivée de notre ambulance est saluée partout par les acclamations les plus chaleureuses de la foule qui nous entoure et se presse sur notre passage.

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La marche de notre train est très lente à cause de l'encombrement de la voie remplie de convois emportant des troupes vers Metz. À Blesme, petite ville située à environ 40 kilomètres de Bar-le-Duc, nous sommes rejoints par le 2e régiment des tirailleurs algériens venant d'Oran. Ces braves soldats, qui ont quitté cette dernière ville le 2 août, voyagent conséquemment jour et nuit depuis dix jours, et malgré les fatigues, les privations d'un pareil trajet, ces troupes d'élite font preuve d'une ardeur admirable.

Après 23 heures d'une locomotion interrompue à chaque instant, l’ambulance de la Presse Française arrive à Frouard. Une heure avant notre arrivée en gare, une reconnaissance prussienne, composée de 30 hulans à cheval, a été battue, et mise en fuite par huit fantassins, qui ont fait un prisonnier, tué deux chevaux et blessé quelques hommes.

Cet engagement a eu lieu dans la gare même.

Il est six heures du soir ; l’ambulance s'apprête à prendre la direction de Metz. Nous sommes en wagon ; le train part et tout à coup on nous fait rétrograder. Une dépêche, nous apprend que la voie est coupée et nous recevons l'ordre de nous rendre immédiatement au camp de Châlons.

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Nos médecins, nos infirmiers sont désolés, car ils ont hâte de soigner les blessés, mais il faut obéir, et l'ambulance de la Presse française s'apprête à revenir sur ses pas.

Heureusement, quelques instants après, nous recevons l'ordre de camper à Toul, d'où je vous écris.

On dit qu'une grande bataille est imminente dans ces parages.

Tous, chirurgiens, médecins, administrateurs déploient un zèle, un courage qui font plaisir à voir, et, déjà nous avons soigné des blessés trouvés sur notre route.

La presse française n’aura qu’à se louer de son ambulance, j’en ai la ferme conviction, tous feront leur devoir et répondront à la généreuse et noble initiative prise par le Gaulois.

En terminant, permettez-nous de constater, ce qui du reste n'a jamais été mis en doute par personne, l'accueil chaleureux, enthousiaste, fait par l'armée à. L’ambulance de la Presse française. Les nombreux régiments que nous avons rencontrés sur la route nous ont reçus aux cris de Vive l’ambulance, vive la société des secours.

F. Marinus