Signature d'Auguste Lançon

Lançon vu par ...

Auguste Lançon vu par Louis Vauxcelles

Louis Vauxcelles

 

LES MÉCONNUS

 



Louis VauxcellesLouis Vauxcelles (1870-1943) était l'un des critique d'art les plus influents du début du XXe siècle. Il est notamment à l'origine des mots "fauvisme" et "cubisme".

Ses articles sur Lançon véhiculent, néanmoins, tous les poncifs formulés avant lui et reprennent inexatitudes et contre-vérités.

Il se prépare, m’assure-t-on, une exposition Auguste Lançon. La mode est aux exhumations de maîtres méconnus. Excellente occasion fournie aux jeunes gens de la critique d’apprendre un peu leur métier. Ce n’est pas que Lançon soit ignoré, surtout depuis qu’on vit un panneau de ses puissants fauves à la cimaise des « Indépendants », lors de la rétrospective. Mais il n’a pas de cote, les marchands ne s’étant guère souciés de son œuvre.

Je me souviens d’un temps où l’on trouvait dans les cartons des boutiques de la rue de Seine des fusains magnifiques d’Auguste Lançon pour quelques francs ; c’était l’époque où nous payions cent sous des croquis authentiques de Guys (aujourd’hui les amateurs donnent trois mille francs d’un faux Constantin Guys), Lançon obtiendra-t-il le rang qu’il mérite ? Je ne sais, toujours est-il que son excellent biographe Charles Léger, l’historien de Courbet, aura contribué à glorifier son nom.

Il était, comme Courbet, comme Théodore Rousseau, natif de cette admirable région de forêts, de montagnes et de rochers que l’homme d’Ornans a si puissamment décrits. C’était un simple ouvrier typographe, doué pour les arts graphiques. Il passa à l’École des Beaux-Arts de Lyon, vint chercher fortune à Paris, entra à l’atelier Picot en 1858.

Le portrait du père de Lançon aujourd'hui, propriété de l'État est vraisemblablement celui peint dans les années 1870 et présenté au salon de 1885.

Il n'y eut pas de Salon en 1862.

En 1863, Lançon se fit refuser " La Sentinelle et le Clairon " mais accepter "Le cimetière des moines" selon Bernard Prost.

Lançon ne figure pas au catalogue du Salon des refusés de 1873 (qui était un salon officiel voulu par Napoléon III) mais cela ne signifie pas que Lançon n'y présenta pas son tableau. 

Sa nature ardente ne s’accommoda pas des poncifs d'Institut ; il préférait copier au musée les Flamands et les Hollandais, ou s’arrêter rue Laffitte, devant les Corot et les Courbet. Pour gagner son pain, il publia des dessins dans les journaux ; il envoya au Salon le portrait de son père aujourd'hui au Luxembourg). Évincé par le jury de 1862, Lançon fut des exposants du « Salon des Refusés » en 1863 avec Whistler, Chintreuil, Manet, Legros, Bracquemond, Pissarro et Pantin. Puis il continua de soumettre au jury du Palais de l’Industrie des toiles d’un franc et robuste réalisme, scènes militaires, études de fauves.

La critique ne l’ignorait point ; on appréciait le caractère de ses félins, dont il avait étudié la musculature et le pelage au Muséum. Mais, en dépit de ses efforts pour éclaircir sa palette, il peignait noir : « Je ne parviendrai donc jamais à me dépêtrer de mon sale cirage ! » écrivait-il à un ami.

Entre temps, Lançon se lança dans la politique, assidu des clubs républicains, et fréquentant, avec une poignée d’intellectuels opposés à l’Empire, cette étrange « Petite Chaumière » où de futurs députés prononçaient des philippiques enflammées.

Aucun élément ne peut conforter cette assertion de Vauxcelles quant à une méprise sur Lançon.

Mais il ne négligeait pas son art, tout en s’adonnant, comme jadis Géricault, a sa passion pour le sport hippique. La guerre éclate. Lançon s’engage dans une ambulance de la presse, et, protégé par la croix de Genève, circule dans les lignes, dessinant sans trêve. Il s’en fallut de peu, un soir qu’il ramenait un blessé, qu’il ne fût fusillé comme espion.

Les critiques fusèrent effectivement sur la noirceur des scènes retracées par Lançon mais bien après la guerre. Le tableau l'enterrement à Champigny fut refusé au salon de 1873 pour ces raisons. Mais Théophile Gautier ne le soutint pas à cette occasion étant déjà mort depuis un an. Vauxcelles confond ici avec le texte de Gautier "Études rétrospectives" 

Ses croquis de 1870, épisodes de combats, convois de prisonniers, villages incendiés, enterrements sont d’une vérité cruelle. On fit grief à l’artiste de dévoiler sans ménagements les horreurs de la débâcle, mais Théophile Gautier le soutint avec énergie.

Peintre et aquafortiste militaire, Lançon était de la lignée Géricault, Boissard de Boisdenier, Guillaume Régamey, et non de celle des Protais, Meissonmer ou Detaille ; il ne s’attarde pas au rendu minutieux du détail et masse largement ses ensembles. Certaines de ses eaux-fortes, destinées à illustrer la Troisième invasion de Véron, sont dignes d’être placées, sinon pour la fougue, du moins pour le pathétique, à côté des planches de Goya.

On rappellera que Lançon ne fit pas le coup de feu contre les Versaillais, qu'il ne fut pas menacé du poteau d'exécution et qu'il fut remis en liberté une fois sa peine de 15 jours d'emprisonnement  purgée.

En 1871, la politique reprend celte âme sincère et violente ; capitaine des fédérés, il fait le coup de feu contre les Versaillais et n’échappe que par miracle au poteau d’exécution ; après six mois de captivité a Satory, il est mis en liberté sur les démarchés pressantes de l’un de ses directeurs de journaux, Marc, de l’Illustration.

Sorti sain et sauf de l’échauffourée, Lançon se remit à ses pinceaux ; mais, malgré l’appui de la critique indépendante, de Castagnary entre autres, les jurys refusaient ses toiles dont le naturalisme brutal choquait les amoureux du factice ; on lui reprochait ses uniformes souillés, ses cadavres rigides sur la terre durcie. Ce sont de beaux morceaux d’une pratique savante, sobre, aux accords graves, d’un sentiment profond. On fit meilleur accueil à ses fauves, à ses paysages jurassiens. Lançon produisait sans relâche, vendant peu et mal.

On a prétendu qu’il collabora de très près à la maquette du Lion de Belfort. Certains croquis autorisent à croire au bien-fondé de cette hypothèse. Mais les amis de Bartholdi se sont relayés contre elle avec énergie. Controverse confuse, qui fit couler des flots d’encre.

Lançon, par ailleurs, est un coloriste de classe qui mérite toujours l’estime, parfois l’admiration.

Louis VAUXCELLES
Le Carnet de la semaine, 22 décembre 1929



Lançon vu par...