Signature d'Auguste Lançon

Lançon vu par ...

Auguste Lançon vu par Poitiers-Blossacques

Poitiers-Blossacques

L’Intransigeant, 18 octobre 1899

Taureaux, bœufs, chevaux

Mises à part ses chroniques diverses et variées dans l'Intransigeant, la personne dénommée Poitiers-Blossacques ne semble pas avoir laissé de traces particulières. Évoquant parfois des souvenirs du début du second Empire, elle devait être très âgée en 1899.

Ces récits m’avaient tourné sur le cœur, de bêtes torturées, saignées, éventrées, non pour obéir-, à la fatalité — dont nous ne sommes pas' responsables — de nos estomacs de carnivores, mais pour le plaisir des yeux stupidement féroces des imbéciles ; alors je me suis mis, voulant changer le cours de mes idées, à regarder des images. Et mes regards sont tombés sur une eau-forte que-je tiens de la générosité amicale de feu Lançon.

Lançon dessinateur, peintre, aquafortiste, en résumé artiste animalier d’une réelle valeur, mort il y a quelques années, travaillait dans son atelier de la rue Vercingétorix, atelier qu'il qualifiait de « sa gendarmerie départementale » parce que la maison avait en effet un peu l’air de ces petites casernes, à la fois modestes et massives, où les quatre gendarmes du chef-lieu-de canton nichent avec leurs familles et arborent un drapeau en tôle fatigué d’être repeint.

Et pendant que Lançon travaillait à une toile ou commençaient à se laisser voir des tigres gigantesques, je furetais dans les cartons, sournoisement. Si bien qu’impatienté, l’artiste se leva et me lâchai cette phrase où son accent jurassien vibrait, comme une cloche :

— Allons, je vois « qu’il faut » que je vous donne une belle eau-forte.

Il me la donna, c’est certain. Et moi, confus d’avoir été deviné par ce gros montagnard perspicace, je m’en allai avec le produit de mon vol ; car vraiment, abuser ainsi de la bonté d’un camarade, j’appelle cela un vol.

Or, l’eau-forte de Lançon représente bien la plus funèbre tauromachie qu’il soit possible d’imaginer. Elle décrit avec une vigueur, avec une sobriété et en même temps avec une réalité incomparables, l'arrivée et la mise à mort, sur le boulevard Montrouge, en février 1871, des premiers bœufs amenés pour le ravitaillement de Paris. La grande Ville, après cinq mois d’un siège douloureux et glorieux, avait si faim ! Le temps manquait pour envoyer les troupeaux de bétail aux abattoirs ; il fallait fournir, tout de suite, du bœuf aux habitants, du bœuf aux défenseurs de la Cité ; les trente-trois grammes quotidiens de viande de cheval allaient manquer ; on s’était servi des beaux arbres du boulevard Montparnasse pour faire cuire les chevaux des omnibus ; on avait mangé le cheval qui, peu de semaines auparavant, promenait, au Bois de Boulogne, le compositeur Auber, alors octogénaire. On ne pouvait plus attendre.

CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Et la scène est d’une grandeur terrifiante : le pauvre bétail va, vient, sur les contre-allées du boulevard ; il est si las qu’on n’a pas jugé utile de l'attacher ; pas de danger qu’il prenne la fuite : au premier plan, trois grands bœufs, l’un est couché, le museau étendu sur les genoux, il veut dormir quoi qu’on fasse autour de lui ; le deuxième est debout et tourne le dos à la scène, de tuerie ; un troisième regarde stupidement égorger d’autres bœufs, un peu plus loin. Au fond du tableau, j’aperçois les grandes cours et les hangars interminables de l’ancien marché aux chevaux, qui occupait alors, entre le boulevard d’Enfer et le boulevard de Montrouge, d’immenses terrains aujourd'hui rendus à d’autres destinations ; une rue bordée de maisons neuves, passe sur leur emplacement.

Mais ce que je remarque surtout, dans cette œuvre qui garde la sincérité d’une note prise sur place, rapidement, d’un crayon précis, sur le grand boulevard ou vert à tout venant, c’est l’absence complète, radicale de badauds, de curieux, de passants. Il n’y a là que les gens qui, professionnellement, sont dans la nécessité d’y être, les ouvriers des abattoirs, encore coiffés du képi de la garde nationale ou de la mobile. Personne parmi les habitants-du quartier n’a jugé qu’il fût décent de se repaître la vue des souffrances inévitables des pauvres bêtes sacrifiées aux nécessités vitales ; et l’on deviné très bien que les mères logées dans les environs ont fait rentrer leurs enfants, leur ont épargné l’affreuse vue de cela. Le Parisien qui aime tant les spectacles de tout genre a tenu à se priver de celui-là, qui ne coûtait rien.

Or, avouons-le, s’il y avait, dans la population de Paris, le moindre goût pour les représentations sanglantes, il y aurait eu foule, en ces jours funèbres, et à cette époque où tous les travaux étaient arrêtés, sur ce boulevard où le sang coulait à flots. Je le répète, il n’y avait personne. Le peuple de Paris est bon.

Je n’insiste pas, je ne fais ces réflexions qu’en passant, car je n’ai voulu ici que rassembler deux ou trois souvenirs de l’époque de notre grande diète obsidionale d’il y a vingt-neuf ans.

Chose curieuse, cette mémorable abstinence de nourriture commença par une sorte de « coulage » des choses qui se mangent. Je vais rappeler un détail qui montrera que la population n’avait pas si tort, dès le début du siège, de réclamer le rationnement des vivres ; ce rationnement, on s’y prit trop tard pour le faire, et on dut, beaucoup d’approvisionnements étant à la veille d’être épuisés, en passer par des distributions de famine. Exemple :

Ceux qui étaient ici en septembre 1870 n’ont pas oublié l’arrivée douloureuse, par toutes les routes aboutissant à Paris, des cultivateurs de nos grandes banlieues, qui venaient chercher, à l’abri de nos bastions, un refuge contre l’invasion. Sur des carrioles, sur des charrettes, ils apportaient une partie de leurs mobiliers, et aussi ce qu’ils avaient pu enlever de leurs récoltes. Une fois à Paris, la plupart de ces pauvres gens s’aperçurent que le cheval qui les avait amenés les ruinait. En effet, les grains et fourrages furent une des premières marchandises dont le prix monta dès les premiers jours de l’investissement. Je suppose que l’armée, que les industries aussi — omnibus, petites voitures, etc. — disposant d’une nombreuse cavalerie avaient prévu le cas et s’étaient approvisionnés, mais il n'en était pas de même des simples particuliers, et, à plus forte raison des réfugiés ; ces derniers durent s’adresser aux grainetiers, et ceux -ci, voyant qu’ils ne pouvaient pas renouveler leur stock, élevaient leurs tarifs. On me cita alors le cas de propriétaires d’un ou deux chevaux, qui avaient pris le parti de nourrir leurs bêtes avec des pains de quatre livres ; ayant arbitré le prix du pain de froment avec le cours de l’avoine, ils y trouvaient un avantage. Ce simple fait indique suffisamment que les administrations s’y prirent trop tard pour parer au moyen de la taxe à de semblables abus.

Mais, en résumé, la plupart des cultivateurs réfugiés essayèrent, par tous les procédés possibles, de se débarrasser de leurs chevaux ; le marché du boulevard d’Enfer fut, pendant une semaine ou deux, encombré de ces malheureuses bêtes encore exténuées du voyagé qu’elles-venaient d’accomplir et comme on ne prévoyait pas encore que le cheval allait constituer le fond de notre nourriture, ces animaux, jugés inutiles, ne trouvèrent acquéreurs qu’à des prix misérables. On m’a raconté l’aventure d’un paysan, qui, sur le boulevard, céda son cheval à un passant pour... cinquante centimes. Il y en eut même qui enlevèrent le licol de leur limonier et qui s’en retournèrent, laissant à celui-ci le soin de se chercher un maître, comme l'eût fait un chien perdu.

Quelques semaines plus tard, pain et cheval coûtaient les yeux de la tête, et, même à ce prix, on n’en trouvait pas à son appétit.

Poitiers-Blossacques.

Le dessin de presse ayant servi de base à l'eau-forte évoqué par Poitiers-Blossacques n'avait pas été publié en son temps et était détenu par le Monde illustré qui le publia en avril 1885 à titre d'hommage à Lançon faute de disposer d'un portrait de l'artiste.

Le Monde illustré, 25 avril 1885



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