Signature d'Auguste Lançon

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 Auguste Lançon vu par Albert Pétrot (1890)

Albert Pétrot

Discours prononcé lors de l'inauguration du monument Lançon au cimetière du Montparnasse
L’Écho de la montagne, 27 décembre 1890

« Dimanche dernier, nous étions une centaine dans la partie nouvelle, séparée récemment, du cimetière Montparnasse, entre la rue des plantes prolongée et le boulevard Raspail.

Là, s’élèvent, poétique et charmante la tombe du peintre Yundt, une bonne tête de bronze riante et échevelée qu’une enfant, une petite Alsacienne sans doute, s’efforce d’atteindre du bout des pieds pour la couronner, — et un marbre grave, beau, inachevé, où le nom du défunt n’est pas gravé encore, mais qui doit lui aussi s’adresser à un artiste, — et la sépulture, plus neuve, du Rapin ; à côté de celle-ci, se dresse maintenant une colonne quadrangulaire, surmontée d’un moulage en bronze représentant la tête énergique et loyale de mon brave ami le peintre animalier Auguste Lançon, tel qu’il était à son lit de mort, à l’hôpital Necker.

En fait, Lançon était né en 1836.

Il n’avait pas cinquante ans, étant né en 1838, quand nous le perdîmes en 1885, et lorsque j'essayais l’autre jour de résumer le caractère si entier, si un, de Lançon, comme artiste, comme homme, comme citoyen ; j’en étais encore à me demander s’il était possible que la maladie eût eu pour toujours raison de cette vigoureuse et ardente nature.

Lançon peignait comme il parlait ou agissait, net, carré, sans ambages, le crayon ou le pinceau robuste aussi bien que l’expression oratoire, le faux-fuyant n’avait pas d’ennemi plus décidé, de même que la mièvrerie artistique le mettait en rage.

Franc-Comtois au tempérament de granit, il offrait de nombreux rapports avec son illustre compatriote Courbet, dont il partageait les opinions presque en tout points.

Quand le hasard nous avait faits tous deux (et de ce jour nous fûmes deux francs amis que seule la mort du pauvre artiste est venue séparer) les porte-drapeaux de la même idée républicaine dans deux quartiers voisins du 14e arrondissement où il demeurait depuis son arrivée à Paris, nous sortions le soir, à des heures tardives de nos réunions, et il venait me ramener une partie de ma route. Alors il parlait, s’épanchait ; car en public, il n’aimait guère les discours, et se proclamait homme d’action, non diseur de phrases. C’est vrai. Mais dans l’intimité, il se laissait aller avec une franchise toute sympathique, portant des jugements, souvent sévères ou ironiques, mais justes, honnêtes et d’une frappante exactitude.

Les sujets que ses toiles, ses dessins, ses merveilleuses eaux-fortes se plaisaient à re produire, étaient l’image de la force unie à la grandeur. Les admirables fauves de la Savane ou du désert, les lions, les tigres ou les scènes sanglantes de la guerre, soit à l’heure lugubre de la défaite soit dans les luttes du Danube et de la Turquie, n’ont pas eu d’interprète plus passionné et fidèle.

Vous les connaissez tous, ses magnifiques albums, où sont merveilleusement étudiés, dans leur mœurs les plus secrètes, ces grandioses et terribles géants des forêts qu’il ne cessait de contempler et d’observer jalousement au Muséum, dans les ménageries chez Pezon son ami, chez Bidel, lorsqu’il n’allait pas leur rendre visite de l’autre côté de la Méditerranée.

Un bel et sincère artiste, un honnête et loyal ami, un concitoyen vaillant, tel a été Auguste Lançon.

Rien d’étonnant donc au nombre considérable d’admirateurs ou de compagnons de labeurs qui, après cinq ans écoulés, assistaient l’autre dimanche à l’inauguration de sa tombe, émus et respectueux comme le mérite la mémoire d’un homme de bien qui a été en même temps un brillant artiste. »

Albert PÉTROT
Secrétaire du Conseil municipal



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