Signature d'Auguste Lançon

Lançon vu par ...

 Auguste Lançon vu par Alfred de Lostalot (1887)

Alfred de Lostalot

Un peintre animalier
Auguste Lançon

Gazette des beaux-arts : courrier européen de l'art et de la curiosité, juillet 1887

Il y a deux ans, mourait sans tapage un artiste français d'une réelle valeur. Les Salons annuels de Paris l'avait accueilli comme un hôte de peu d'importance ; il ne jouissait d'aucun crédit auprès des marchands de tableaux et cependant son nom était bien connu du public ; la librairie et les revues illustrées l'avait rendu presque populaire.

Nous avons déjà eu l'occasion de nous occuper d’Auguste Lançon, mais ce n'a été qu'en passant, à propos d'un album d’eaux-fortes ou d'une peinture perdue dans la cohue des expositions ; il nous semble aujourd'hui que l’œuvre de cet homme de talent, mort à un âge où l'on n'a pas dit son dernier mot, vaut d'être examinée de plus près. Il était le plus digne représentant en France d'un genre presque tombé dans l'oubli actuellement la peinture d'animaux ; cela seul mérite considération. Lançon a, d'ailleurs, d'autres titres à notre estime ; nous lui devons de robustes et sincères images de la dernière guerre ; il a célébré sans lyrisme les misères de la défaite ; cette manière vaut mieux que d'autres où l'enflure pathétique ne va pas sans teinter d'une nuance de ridicule le malheur des vaincus.

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Auguste lançon naquit le 16 décembre 1836 à Saint-Claude dans le Jura :  son père était menuisier et c'est dans l'établi paternel qu'il a pris de lui-même les premières règles du dessin. On le fit entrer au collège de la ville et il y reste jusqu’à sa dix-septième année. Les ressources de sa famille ne pouvaient le mener plus loin. C'est à cet âge, à peine frotté de littérature mais déjà maître de son crayon, qu'il entama résolument la lutte pour l'existence. Apprenti dans une imprimerie lithographique de Lons-le-Saunier le jeune Lançon n’y fit qu'un court séjour ; l'École des beaux-arts de Lyon n'était pas loin, il y fut bientôt admis. Une vue de Saint-Claude dessinée en lithographie, attendrit le conseil général du Jura qui vota quelques subsides au jeune artiste ; lithographies de commerce équilibrèrent tant bien que mal son modeste budget et lui permirent de continuer ses études à l'École pendant les quatre années consécutives.

En somme, si pénible qui ont été les débuts de Lançon, il n'y a pas à s’étonner qu'il soit venu à bout de tous les obstacles ; l'amour de l'art et de l'indépendance que l'on entrevoit au bout des efforts élève les cœurs et rend les privations moins dures. Beaucoup d'artistes parmi ceux qui ont fait leur chemin ont passé par les mêmes déboires et n'en tire aucune vanité. Je n'en citerai qu'un, Bracquemond, dont les commencements ressemblent étonnamment à ceux de Lançon. Ce n'est pas, du reste, cette raison seule qui amène sous ma plume le nom du célèbre graveur : il y a des analogies très sensibles dans l’œuvre de l'un et de l'autre ; on y retrouve la même volonté opiniâtre de sortir de la routine des Écoles, la même sincérité d'expression et aussi une certaine rudesse dans la forme qui déconcerte un peu les partisans exclusifs des « travaux châtiés ».

Auguste lançon passa en 1858 de l'École des beaux-arts de Lyon à celle de Paris ; l'atelier de Picot lui fut ouvert, mais il profita le moins possible des leçons qu'on y donnait ; il préférait installer son chevalet au Louvre devant les toiles des maîtres. Quant à ses compositions personnelles, son esthétique un peu hésitante, au début, ne tarda pas à se fixer. Lyon l'avait vu peindre des sujets de genre italien et des tableaux empruntés aux romans de Châteaubriant ; à Paris dès 1861, il entame la série des études militaires et des peintures d'animaux qu'il a continuées jusqu’à sa mort et où il a donné probablement la mesure de son talent.

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Je crois superflu de relever une à une toutes les toiles de Lançon ; ce n'est d'ailleurs pas comme peintre qui nous intéresse. Atteint de la maladie du noir, il ne parvint jamais à s'en guérir ; lui-même se connaissait cette infirmité et il se consuma en de vains efforts pour en atténuer les effets : le « cirage », comme il disait, semblait se produire spontanément sur sa palette et venait assombrir toutes ces combinaisons de coloriste. On connaît cependant de lui de belles ébauches où les tons ne chantent pas la mélancolie ; ardent admirateur d’Eugène Delacroix, il parvint à suivre son modèle de prédilection jusqu’à l'esquisse, jamais au-delà. Ce fut le gros chagrin de sa vie, sa conscience d'artiste le perdit toujours par ses exigences ; elle n’admettait ni les compromis ni les à peu près mais en voulant franchir bravement, honnêtement, le pas énorme qui sépare de l'esquisse du tableau, l’artiste était pris de vertige et voyez trouble.

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L’œuvre dessiné et gravé de Auguste Lançon est disséminé un peu partout ; pour se rendre compte de l'énorme production de cet artiste, il faut consulter la collection de l'Illustration, de l'Art, du Monde Illustré, de la Chasse illustrée, du Journal pour tous et une quantité d'albums édités par Hachette, Hetzel et Cadart. C'est là, et non dans ses peintures qu'il a imprimé la marque indéniable d'un talent robuste et personnel. Il a une écriture à lui, un peu sèche, nous l'avons déjà dit, mais bien virile ; ses compositions sont équilibrées sans qu'il force la main à la nature ; on sent que tout ce qu'il peint il l'a vu et étudié de près, en artiste certainement, mais avant tout en témoin sincère.

On a beaucoup peint et beaucoup dessiné à propos de la guerre de 1870, et des misères sans nombre dans notre malheureux pays fut accablé. De tous les peintres et de tous les dessinateurs de cette époque néfaste, je n'en vois qu'un dans les œuvres méritent d'être consultées à la distance où nous en sommes, c’est Lançon. Lui seul a dit la vérité ; lui seul a laissé parler les événements sans mêler à leur cruelle éloquence des prétentions personnelles au style ou à une infection de sensiblerie qu'ils en affadissent l'effet. Il faut revoir dans l'Illustration, dans le Monde illustré les rapides croquis où sont retracés sur le vif les divers épisodes de ces tragiques événements : le combat, les morts et les blessés, l'incendie, la misère des survivants, les angoisses des populations assiégées. L'accent étrange et profondément vrai de ces esquisses frappa Théophile Gautier ; on nous saura gré de reproduire ici quelques lignes de l'article où le merveilleux écrivain a consigné ses impressions :

Il ne s'agit pas ici de bataille officielle avec un état-major piaffant autour du vainqueur et quelques morts de bon goût faisant académie au premier plan, le tout se détachant sur un fond de fumée bleuâtre pour éviter au peintre la peine de représenter les régiments. Ce sont de rapides croquis dessinés d'après le vif sur un carnet de voyage, par un brave artiste, à la suite d'une d'ambulance. Pas un objet qui n'ait été vu, pas un trait qui ne soit sincère. Aucun arrangement, nulle composition, c'est la vérité dans son horreur imprévue, dans sa sincère bizarrerie. De telles choses ne s'inventent pas. L’imagination la plus noire n'irait pas jusque-là. L'artiste à qui l'on doit ces dessins, M. Lançon, est un naïf, il fait bonhomme comme on dit dans les ateliers, c'est-à-dire qu'il ne cherche ni le style ni la tournure ni le chic à la mode. Il rend ce qu'il voit, rien que ce qu'il voit, et, comme un témoin, il raconte les faits en termes brefs et précis. On peut se fier à lui. Il y a dans ces esquisses sommaires une qualité remarquable : le sujet y est toujours attaqué par la ligne caractéristique. Les détails peuvent manquer où n'être indiqués que par un trait hâtif mais l'important y est et l'impression en résulte profonde et certaine…

Plus tard, quand le cauchemar de la guerre et de la Commune se fut enfin dissipé, Lançon entreprit de résumer ces souvenirs en des pages plus achevées. Il grava successivement une suite de 17 eaux-fortes accompagnant un texte de M. Eugène Véron : La Troisième invasion (1873), et, dans les années suivantes, d'autres planches ayant trait au même sujet, entre autres un album contenant 17 nouvelles compositions réunis sous ce titre : Guerre de 70 et Siège de Paris (imprimé chez un Salmon).

Ayant été distingué pour ses gravures en 1873, Lançon se trouvait hors concours les années suivantes. Il ne pouvait donc plus espérer de récompenses à ce titre et étant trop mauvais peintre ou sculpteur, il n'avait rien à espérer de ce côté là non plus.

Exposées au salon de 1873, les eaux-fortes de l'Invasion fut honoré d'une 2e médaille : c'est la seule récompense officielle que Lançon ait obtenu de ses travaux.

À la suite de ce tableau de la guerre nous devons, historien fidèle, énumérer des œuvres de moindre importance ; citons des dessins de tout genre gravés sur bois ou à l'eau-forte : scènes de la rue prise dans les bas-fonds de la société de Paris et à Londres ; scènes monacales, entre autres une curieuse étude de la vie des trappistes gravée sur cuivre (série de 10 planches, Quantin 1883).

Si minime que soit la valeur artistique de certains de ces ouvrages aucun d’eux n'est indifférent; la marque d'un esprit alerte, curieux, toujours original, s’y fait partout sentir. Lançon ne savait pas dessiner pour ne rien dire jamais ; il ne donna un coup de crayon pour le plaisir, toujours à l'affût d’idées plastiques, il notait d'une écriture rapide les incidents de forme, le mouvement, où réside la caractéristique des êtres et des choses et que seuls les artistes vraiment doués savent dégager du chaos des détails complémentaires. Dans ces travaux à main levée, où artiste se borne à fixer le souvenir de ce qu'il a vu ou plutôt de ce qu'il l'a frappé quand il regardait, sa personnalité s'affirme toujours.

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Mais un peintre de réelle valeur ne peut passer sa vie à prendre des notes ; Lançon a dû s'inquiéter, comme les autres, de faire œuvre de matériaux accumulés ; il devait à sa renommée de tenter de sérieux efforts ; d'ailleurs les éditeurs, et le public dont ceux-ci reflètent les goûts, s'accommodent difficilement des travaux hâtifs ; pour les séduire il faut peiner sur l’ouvrage et n'y laisser aucun sous-entendu. En devenant plus explicites, les dessins de Lançon restent quelquefois à la hauteur de ses croquis, mais jamais ils n'y gagnent une éloquence nouvelle ; son talent n'est pas de ceux que mûrissent le travail et la réflexion. En voulant châtier son langage, il dépouille malgré lui sa pensée d'artiste d'une partie des qualités viriles dont l'expression première était revêtue. Nous aimons mieux l'ébauche, si brutale qu'elle soit ; elle nous prend par l'énergie de l'écriture, par ses accents heurtés et anguleux qui mettent l'image en saillie.

Nous n'avons encore rien dit des dessins d'animaux, l’œuvre capitale de l'artiste dont nous nous occupons Lançon lui devra d'occuper une place à part et des plus honorables dans l'art contemporain. Leur étude eût été peut-être mieux placée en tête de cet article, ne fût-ce que pour justifier notre titre, mais nous avons préféré déblayer le terrain avant d'en parler. Nous considérons tous les autres tous ses autres travaux comme des manifestations fort intéressantes toujours, d'un talent qui se cherche, et en dépit de l'ordre chronologique, nous voulons y voir les débuts du peintre. Pour nous, pour la postérité qui en réalité date de la mort de l'artiste, Lançon est et restera un dessinateur d'animaux : au point de vue de la force et de l'originalité du talent, il s'est dépensé tout entier dans cette spécialité. Le meilleur de son œuvre de peintre — et nous l'avons dit ce ne sont pas ces peintures que l'on qui le recommandent particulièrement à l'attention, — et dans les quelques toiles où il a étudié les grands fauves. Les modèles y vivent un peu à l'étroit dans les horizons bornés, mais il conserve une remarquable fierté d'allures. Les formes exprimées avec autant d'énergie que de réel savoir nous montrent toujours l'animal dans une habitude corporelle qui lui est propre. Ce serait parfait si Lançon avait eu à son service un véritable tempérament de peintre : malheureusement il n'en fut rien ; en voulant trop préciser le caractère de ses modèles, il était fatalement conduit à sacrifier le charme de la peinture. Des hardies conceptions de coloriste si bien exposées dans ses esquisses, on retrouve à peine une trace dans l’œuvre réalisée ; la beauté et l'harmonie des tons ont disparu ; il ne reste plus qu'une imposante silhouette d'animal qui s’enlève en vigueur sur le fond et semble sculptée plutôt que peinte.

Cette impression est assez marquée pour que l'on se soit demandé bien souvent en présence des peintures et des dessins de Lançon si l'artiste ne ferait pas mieux de se donner complètement la sculpture. On invoquait à ce propos le nom de Barye et on ne manquait pas d’observer que le plus grand sculpteur avait lui aussi été possédé du démon de la peinture, et n’en retira, non plus, aucun profit pour sa renommée.

Barye a mis sans effort dans les rares peintures que l'on qu'on connaît de lui tout ce que Lançon a réussi à exprimer dans les siennes, mais il n'y avait aucune ambition de peintre ; la sculpture suffisait à sa gloire. Cette gloire est tellement éclatante que bien des artistes en ont été éblouis ; Lançon fut du nombre. Il faut voir certainement dans l'exemple de l’illustre maitre la raison déterminante des quelques incursions passagères tentées par notre dessinateur sur le domaine de la sculpture. Nous avons gardé le souvenir de deux plâtres exposés par lui au salon de 1879 et qui passèrent inaperçus : une lionne d’Égypte et un lion de Barbarie. Au dire de ses amis, ce qu'il aurait fait de mieux en sculpture ne porte pas son nom : on lui doit une maquette très complète, dit-on, pour le Lion de Belfort exécuté par M. Bartholdi. N'ayant jamais vu l’œuvre de Lançon, il nous est impossible de déterminer jusqu’à quel point il peut être considéré comme l'auteur de la sculpture que tout le monde connaît.

Au demeurant les sculpteurs, non plus que les peintres, n'ont à revendiquer la renommée de Lançon, il la doit à ses eaux-fortes et à ses dessins illustrations : c'est là qu'il a mis les rares qualité d'observateur et d’artiste que chacun lui reconnaît. Cependant si cette partie de son œuvre nous paraît d'autant plus précieuse aujourd'hui que sa mort prématurée l'a brusquement interrompue, nous ne devons pas lui sacrifier complètement les autres ouvrages dont nous avons fait une succincte analyse : il y a du talent partout et mieux que cela un vif accent d'originalité.

On fait volontiers crédit à ceux qui meurent jeunes : Lançon, mort à 48 ans, a eu le temps de produire mais il était encore à l'âge où l'on apprend quelque chose ; peut-être lui eût-il été donné de réaliser un jour son rêve de peintre. En tout cas ce qu'il a fait suffit à sauver son nom de l'oubli. Combien de peintres parmi nos plus célèbres, sont assurés de survivre dans leurs œuvres ?

Alfred de Lostalot



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