Signature d'Auguste Lançon

Lançon vu par ...

Auguste Lançon vu par P. Leroi (1875)

Paul Leroi

[…] après avoir à deux reprises et très instamment signalé déjà à l'attention des connaisseurs M. Pierre Gavarni, je prends aujourd hui la liberté de leur recommander non moins vivement, en le plaçant sous vos auspices, un vaillant qui a mille titres sérieux à leur faveur. Vous avez la main, l'intelligence tellement heureuse, vous êtes à ce point un porte-bonheur tout ce que vous organisez réussi avec tant de succès mérité que votre patronage servira mieux M. Auguste Lançon, — car c'est de lui qu'il s'agit — que tout le bien que j'en ai à en dire.

M. Lançon est jurassien ; son enfance n'a pas été précisément bercée sur les genoux d'une duchesse ; il a connu la misère et il l'a durement et longuement connue ; il n'en parle qu'avec plus d'attendrissement de ses parents, de braves et honnêtes gens, —  son père était menuisier, — qu’ils s'imposaient au milieu de leur vie de privations, des privations nouvelles pour lui faire faire ses études jusqu'en seconde au collège de Saint Claude et l'envoyer ensuite à l'école de Lyon dans le directeur, — le père Bonnefond, comme l'appelaient ses élèves, — se désespérait de l'entêtement de l'enfant des montagnes du Jura à être personnel et original en dépit de toutes les exhortations professorales. « Ah ! mon cher ami, lui répétait-il à tout propos, c'est une pitié d'avoir à instruire des gens qui n'en veulent faire qu’à leur tête. Quel malheur que vous ne soyez pas plus docile ! »

M. Lançon, qui avait commencé à peindre à seize ans, quitta Lyon pour entrer en 1859 à l'École des beaux-arts où il faut reçu premier ; mais l'enseignement de M. Picot était aussi peu que possible son idéal, et si, pendant 7 ans, il dessina la figure d'une manière très serrée, il fit maintes fois l'école buissonnière au Jardin des Plantes où l'étude des animaux le passionnait. Dieu sait qu'il y reçut de rebuffades ! Le Muséum d'histoire naturelle à des Cerbères fort mal embouchés qui ont l'Art et les artistes en sainte horreur ; le grand nom de Barye lui-même ne trouve pas grâce devant eux

Le jeune artiste, repoussé les trois quarts du temps du Jardin des Plantes, fréquentait les ménageries interrogeait les dompteurs sur les mœurs de leurs sauvages compagnons et tantôt dessinant, tantôt pétrissant la glaise, se préoccupait toujours et avant tout de la ligne, de la tournure, du caractère, et arrivait à traduire ses modèles avec un sentiment très individuel, à être neuf surtout dans une voie signalée déjà par tant et de si éclatants succès.

Arriva la funeste déclaration de guerre de 1870 ; M. Lançon, après cet acte de folie gouvernementale qu'il considérait comme le plus grand malheur qui pût frapper la patrie, entra dans une ambulance et y fit dignement son devoir sur tous les champs de bataille jusqu’à la chute de l'empire. Aussitôt après Sedan, il regagna Paris pour prendre sa part active à la lutte et fit la campagne du siège en qualité de sergent dans la deuxième compagnie du 46e de marche. Les innombrables dessins qu'il fit d'après nature depuis le commencement jusqu’à la fin de la guerre, constituent des documents les plus précieux et lui ont permis de réunir une admirable suite de cent cinquante eaux-fortes qui seront bientôt publiées avec un texte de M. Véron sous le titre plein de deuil : la troisième Invasion.

L'intérêt que les remarquables travaux de M. Auguste Lançon ont justement inspiré notre rédacteur en chef l'a engagé à s'assurer la collaboration du jeune artiste. L’Art commence aujourd'hui la publication d'études animaux composé de six eaux-fortes et de six grands bois ; à cette série en succédera une autre entièrement composée d'épisodes de la vie de Paris.

Ours, bronze de LançonNous donnons aussi la gravure d'un bronze de M. Lançon, d'après un ours du jardin des plantes et sept de ses croquis exécutés d'après nature :

Deux dromadaires montés par des nègres du Soudan, dessiné en 1869 au Jardin d’Acclimatation ; — une jeune Éléphant (sept ans) de la grande race de l'intérieur de l'Afrique qui était la même époque où Jardin d’Acclimatation et qui a été mangé pendant le siège ; — un ours mâle du Taurus du Jardin des Plantes ; — un Âne étalon pour la reproduction des mulets ; — un Lion du Sénégal, dessiné en 1867 à la ménagerie Schmitt ; — une Lionne du Sénégal de la même ménagerie. Quant au Lion gravé à l'eau-forte, c'est celui qui fut donné au Jardin des Plantes par le roi Victor-Emmanuel ; on le regardait comme provenant du Sénégal, mais lorsqu'il devint adulte, c'est-à-dire au moment où l’artiste l’a dessiné, il montrait des caractères tels, que sa longue et sérieuse étude des mœurs de chaque race lui permit de constater que celui-ci devait être né en cage d'un croisement de race sénégalaise avec une race plus grande. La pauvre bête fut, pendant le siège, blessée d'un léger éclat d'obus qui tomba devant sa loge et elle mourut quelque temps après.

La Lionne, gravée par M. Lançon, est de pure race du Sénégal. Le dessin remonte à 1868 ; il a été fait à la ménagerie du dompteur Cooper.

Examinez ces divers travaux de M. Auguste Lançon, mon cher ami, si comme moi, vous les trouvez en tous points remarquables, je compte entièrement sur vous pour lui prêter ce chaleureux appui qui n'a jamais manqué aux bonnes causes ; vous êtes de ceux qui ont l'habitude d'aller à elles, de les encourager, de les soutenir, de les faire triompher.

Paul Leroi
L’Art (Tome 1 - 1875)



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