Signature d'Auguste Lançon

Lançon vu par ...

 Auguste Lançon vu par Charles Castellani (1895)

Charles Castellani

Extrait de " Confidences d'un panoramiste : aventures et souvenirs " (1895)

 

Charles Castellani-Leonzi, né à Bruxelles le 26 mai 1838 et mort à Bois-le-Roi le 1ᵉʳ décembre 1913, est un peintre et auteur dramatique naturalisé français en 1874

J'assistai aux dernières bagarres montées contre le régime de celui qu'on a appelé le tyran Napoléon III. Hélas ! depuis, nous· en avons vu bien d'autres ; mais ne faisons pas de politique ; je reçus même quelques horions en compagnie du farouche Vallès, de Lançon etc., dans les derniers jours de l'Empire.

Puisque j'ai nommé Lançon, je profite de l'occasion pour en dire quelques mots, avant d'arriver à une série d'événements graves ou tragiques. Le peintre animalier Lançon était un artiste de grande valeur (tout le monde connaît ses eaux-fortes originales si puissantes) ; il était malheureusement féru de politique, et avait pris part positivement à la Commune. II est mort d'avoir échoué au Conseil municipal. Il avait également une plus innocente toquade, celle de la force physique. En outre, il adorait les animaux qu'il dessinait de main de maître. Il m'emmenait souvent au Jardin des Plantes, dans les ménageries dont il connaissait tous les patrons ; ni Bidel, ni Pezon n'avaient de secret pour lui. Un jour, ou plutôt un soir, nous nous arrêtâmes à la foire de Montrouge devant une baraque où l'on montrait un ours lutteur ; le barnum promettait une prime à l'amateur qui se chargerait de renverser la bête. Lançon se proposa et j'assistai dans l'intérieur de la baraque à une scène comico-tragique que je n'oublierai pas. L’ours était muselé et avait dans le nez un anneau où s’attachait une corde que le maître tenait toujours à la main afin de maîtriser l'animal encas de révolte. Les deux adversaires s’empoignèrent, et Lançon tenta vainement de décaler la bête dont la peau qu'il serrait à pleine main par les poils, tournait comme un manchon et déjouait tous les efforts.

Lançon s’avisa d'un truc et procéda par secousses d'avant en arrière ; l’ours, surpris, perdit un instant l'équilibre et les deux champions roulèrent ensemble sur l'arène renversant une table sur laquelle étaient posées deux chandelles qui éclairaient la scène ; il y eut un instant de tumulte dans l'obscurité ; la corde de l'anneau avait échappé au patron et pendant qu'on cherchait des allumettes : Dépêchez-vous hurlait Lançon ; j'étouffe ! et la bête de gronder. Cela cessait d'être comique. Heureusement, la lumière se fit, la corde fut ressaisie.

Lançon, débarrassé, se releva hérissé et abruti en s'écriant. « Nom de Dieu, que cette bête-là pue de la gueule ! »

Une autre fois, il paria avec un sculpteur nommé Julien qu'il descendrait dans la fosse aux ours. Il s'était préalablement entendu avec Bocquet, le gardien du Jardin des plantes. Celui-ci devait au matin le prendre avec lui pour rouler la brouette aux viandes, quand il irait faire la distribution et balayer la cour des animaux. Bocquet avait affirmé que dans ces conditions Lançon ne courrait aucun danger. Au jour dit, j'assistai avec Julien à l'épreuve, appuyés tous deux sur la balustrade en fer qui domine la cour. La grille qui ferme l'entrée de la fosse fut soulevée à l'aide de son treuil et nous vîmes Lançon coiffé d'une casquette, vêtu d'une blouse et d'un tablier, entrer dans la fosse poussant devant lui la brouette chargée. Les deux ours attendaient leur pitance en reniflant. Lançon blanc comme un linge, entra suivi de Bocquet qui écarta les ours à coups de balai. J'étais mal à l'aise pour mon pauvre camarade, d'autant plus qu'un des ours se mit à le suivre systématiquement, lui soufflant bruyamment plus bas que le bas du dos. Ce nouveau venu semblait intriguer l'animal ; pondant ce temps Julien se tordait. « Dis donc, Lançon ? » clamait-il. Le pauvre ami ne répondait pas.

« Dis donc, Lançon ! insistait Julien, te rappelles-tu le dernier que nous avons été voir guillotiner ?… Eh bien ! il avait une tête comme toi ».

Lançon ne soufflait toujours pas. Quand enfin la séance fut terminée, nous pûmes tranquillement nous moquer de notre ami et de sa tête. Décidément, Lançon avait l'ours malheureux. Il se vengea du reste peu après de nos quolibets et ce fut moi qui payai les frais de sa revanche. Il me proposa malicieusement d'aller un jour visiter, à l'hippodrome, la ménagerie d'un dompteur connu qu'il avait élevé à la hauteur d'un ami. II me vanta particulièrement un singe ou plutôt une guenon extraordinaire, qui à elle seule valait le dérangement. Empêché de partir en même temps que lui, nous nous donnâmes rendez-vous pour l'après-dîner et quand j'arrivai là-bas je le trouvai dans une grande galerie avec plusieurs copains et le dompteur, faisant demi-cercle autour d'un tonneau échancré par le haut ; de l'échancrure émergeait une tête de singe tout à fait formidable. La bête était accroupie au fond du tonneau ; elle devait debout mesurer au moins 1 m. 60. Elle était hideuse, mais n'avait pas l'air méchant. Je m'approchai d'elle et lirai doucement une espèce de couverture qui lui cachait le corps. Elle me regarda avec curiosité, en ramenant pudiquement la couverture. Nous nous entretînmes un instant de cette jolie personne et Lançon, qui était très gaulois, se livra à des plaisanteries et à des suppositions de fort mauvais goût à propos de moi et de la guenon. S'interrompant tout d'un coup, il s’écria : « Tu es fort, n'est-ce pas, toi ? eh bien ! je te parie que tu ne parviens pas à soulever cette bête-là ? Je viens d'essayer vainement et je n'ai pas pu on venir à bout. — Allons donc ! repris-je, piqué ».

« Il n'y a pas de danger ? fis-je en me tournant du côté du patron. — Absolument aucun, répondit celui-ci ; elle est douce comme un agneau. »

J'écartai la couverture et passant mes bras sous les aisselles de la jeune personne qui me laissa faire tranquillement, je parvins avec peu d’efforts à la mettre debout. Sors-la du tonneau, me dit Lançon, c'est là le difficile. J'attirai la guenon à moi et la sortis de son logis, sans grande difficulté ; je dois dire qu'elle y avait mis une certaine complaisance. « Oh ! s'écria Lançon, ça n'est pas de jeu, elle s'y prête ; tu es à son goût : elle te gobe. — Oui, oui, s'écrièrent-ils tous en chœur : elle le gobe ; ça se voit. » Je voulais m'en tenir à ce succès et j'essayai de replacer la bête dans sa boîte ; mais je rencontrai de sa part une résistance sérieuse ; elle ne voulait plus me lâcher, ses mains étaient passées autour de mon cou et quand je voulus la soulever elle m’empoigna avec ses pieds par le bas des jambes ; j'essayai de la secouer ; mais ce fut elle qui me secoua à son tour et sa face violette se mit à grimacer, me montrant des crocs formidables ; j'étais à doux pouces de cette horrible face. J'entendais tout le monde rire et j'étais furieux. « Je vais l'étrangler, m'écriai-je avec colère ; — C'est inutile, dit doucement le patron, vous n'y arriveriez pas ; embrassez-la plutôt sur le museau et elle vous lâchera d'elle-même. » Après des hésitations j'allongeai les lèvres et je baisai l'affreux museau. La bête ôta tranquillement ses pattes et réintégra lestement son domicile. Elle était dressée à cet exercice. Je me retournai exaspéré. Le patron avait disparu et j'aperçus Lançon qui fuyait à toutes jambes vers le fond de la galerie, où je faillis l'atteindre ; mais il ouvrit une porte qu'il eut le temps de fermer et verrouiller. On parlementa quelque temps et il ne sortit que quand il comprit que j'étais complètement calmé.

En somme, il avait pris une revanche légitime et désormais je ne lui parlai plus des ours.

Le Monde illustré - 27 mars 1875



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