Signature d'Auguste Lançon

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Auguste Lançon Vu par George Besson

George Besson

Un communard oublié
Le peintre Auguste Lançon

 

En ces journées où le souvenir de la Commune est célébré par tous les hommes dignes d'être des hommes (la revue Europe prépare un magnifique numéro commémoratif), quelques noms reviendront souvent et d'abord celui de Gustave Courbet. Un ami de Vallès, peintre et graveur dont le talent fut, lui aussi, « fait de ses convictions », le Jurassien Auguste Lançon sera peut-être oublié. Il a sa rue dans le XIIIe arrondissement de Paris, il a sa rue dans sa ville natale de Saint-Claude et nul ne fut plus passionnément fidèle à sa mémoire que le cher Maximilien Luce qui n'avait que treize ans en 1871 mais trouva dans le souvenir des effroyables journées de mai une foi révolutionnaire tenace, et dans les leçons et l'exemple de Lançon, devenu son maître, une exemplaire fierté de conscience et le souci du travail bien fait.

Né à Saint-Claude le 16 décembre 1836, Auguste Lançon, fils d'un menuisier comme Chardin, devient en 1863 apprenti lithographe à Lyon, entre en 1858 à l’atelier parisien du médiocre Picot, de l'Institut, d’où il s’enfuit pour travailler seul au Louvre, au jardin zoologique et dans la rue.

Il est alors en relation avec Delacroix, Corot, Millet, Courbet, collabore avec Daumier au Temps, illustrateur universel, fréquente la Petite Chaumière où la jeunesse républicaine discute d'art et de politique, est en juillet 1870 avec Jules Vallès, aux obsèques pré-révolutionnaires de son ami Victor Noir assassiné par Pierre Buonaparte. Et c’est la guerre. Lançon s’engage, fait pour l'Illustration et le Monde illustré des croquis d’un style très singulier de combats, d’ambulances, de villages Incendiés, de traînards en guenilles... témoignages d’une vérité poignante dont il tirera plus tard des tableaux et en particulier la magnifique Route de Mouzon avec ses charrettes culbutées, ses chevaux éventrés et ses cadavres.

1871 — La Commune — Lançon, membre avec Courbet de la Fédération des artistes, devient capitaine d'une compagnie de fédérés, échappe à la déportation, participe anonymement à l’exécution du Lion de Belfort signé par Bartholidi, est appelé à Londres par Vallès et prépare des illustrations pour des éditions de La Rue à Londres et de Jacques Vingtras.

Le 14 avril 1885, diabétique, Lançon meurt à l’hôpital Necker à 48 ans. Sur sa tombe, au cimetière Montparnasse, un petit monument est orné de son maque en bronze et d’un bas-relief exécuté d'après une de ses eaux-fortes : Le lion buvant.

Les souvenirs de la guerre, l’amour du peuple et des petits métiers, de la rue et des fauves inspirèrent à Lançon des œuvres nombreuses peintes et gravées. Ses eaux-fortes, modèles de sensibilité et d’observation, sont considérées par les gens du métier comme les créations d’un des plus grands virtuoses du burin au XIXe siècle. Sa peinture, qui pouvait toucher le vaste public des profanes n’a pas toujours résisté à l’épreuve du temps. Il employait le bitume avec imprudence et nombre de ses tableaux sont devenus célèbres.

Peu curieux des problèmes de la lumière pressentis par Delacroix, Lançon, bien que contemporain de Monet, resta fidèle au métier des peintres de 1830 et de Courbet. Aussi les amateurs qui aiment la peinture pour sa substance vivante et ses raffinements, ne furent-ils pas aguichés par une technique sans imprévu quant au grand public, il trouvait plus d’agrément aux animaux domestiques de l’insipide Rosa Bonheur qu’aux félins de Lançon et préférait la mièvrerie du Dôlois Faustin Besson, chouchou de Madame Badinguet, qu’aux cadavres de l’Enterrement à Champigny, aux soldats souillés du Combat de Bazailles, aux Pauvres de la Rue de la Santé...

Seuls les marchands de tableaux après la mort de Lançon spéculèrent sur ses dons plastiques en raflant ses études de fauves pour les signer Eugène Delacroix et les répandre dans les collections américaines.

Ce n’est pas impunément qu'un artiste évolue socialement et artistiquement à contre-courant de son époque et considère comme vertus majeures l’amour du vrai et le besoin de servir. C’est par sa vision aiguë du réel et sa puissance d’expression que survivra pour quelques initiés ce Franc-Comtois resté peuple comme son ami d’Ornans.

C’est par sa fol de républicain et de communard que Lançon a droit à une petite place dans le cœur des amis de Courbet et de Blanqui.

Ce Soir, 23 mars 1951



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