Signature d'Auguste Lançon

Lançon vu par ...

 Auguste Lançon vu par Emile Begerat (1875)

Emile Bergerat

Journal officiel de la République française, 23 décembre 1875

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Emile BergeratÉmile Bergerat, né à Paris le 29 avril 1845 et mort à Neuilly-sur-Seine le 13 octobre 1923, est un poète, auteur dramatique, considéré à son époque comme un « excellent chroniqueur ».

Émile Bergerat devient le gendre de Théophile Gautier (1811-1872) et le beau-frère de Théophile Gautier (fils). Émile Bergerat se maria en effet avec Estelle Gautier (1848-1914), fille cadette de Théophile Gautier. À la fin de la vie de Gautier, Émile Bergerat est son secrétaire.

Bergerat fut directeur de publication de La Vie moderne, revue éditée par Georges Charpentier à partir de 1879 qui accueillit de nombreux dessins d’Auguste Lançon.

M. Auguste Lançon est assurément l’une des personnalités les plus intéressantes de notre jeune école de peintres naturalistes ; il a depuis longtemps accoutumé la critique à compter avec lui, et ses expositions, surtout depuis la guerre, ont été fort remarquées. Au Salon de 1874, nous nous sommes bien souvent arrêté devant un tableau de l'artiste, représentant une scène terrible de la bataille de Bazeilles, et beaucoup de personnes se rappelleront encore ces cadavres étendus sur le sol, dans diverses poses, mais tous en ligne, qui produisaient une si vive impression d'horreur et de vérité tout à la fois. De pareilles scènes ne s'inventent pas, et l'on sentait que cela était pris sur nature par un témoin oculaire, peu enclin d'ailleurs à dénaturer ce qu'il avait vu dans un stérile intérêt de mise en scène.

À l'exposition de 1875, nous avons retrouvé la signature de M. Lançon sur une vaste toile, malheureusement placée un peu haut, mais qui ne le cédait en rien à la précédente pour l'énergique précision du dessin et la réalité profonde de l'effet.

Nous restâmes persuadé alors que l'artiste ne tarderait pas à nous donner l'expression définitive d'un talent arrivé à sa maturité. La série des soixante-dix-sept eaux-fortes hors texte qui illustre la magnifique publication de M. Eugène Véron, la Troisième invasion (1), non-seulement réalise, mais dépasse nos espérances : c’est par elle que M. Auguste Lançon aura mérité de compter parmi nos jeunes maîtres.

L'éditeur a soin de nous prévenir que chacune de ces eaux-fortes a été exécutée sur place, sous l'impression immédiate du fait qu'elle représente.

M. Lançon a suivi la campagne de 1870-71 en qualité d'ambulancier de la Presse ; il a pu, de cette façon, assister à toutes les péripéties de ce grand drame militaire qui va de juillet 1870 à mars 1871. Dès qu'il était témoin d'une scène caractéristique, d'un fait saillant et pittoresque, il le croquait sur ses tablettes aussi exactement que possible dans la mobilité fiévreuse des hommes et des choses. Ces notes au crayon, saisies au vol, ont pris déjà et prendront encore davantage une valeur historique à mesure que s'éloignera de nous l'époque terrible dont elles évoquent le souvenir ; elles ont servi à établir les eaux-fortes qui accompagnent le remarquable travail de M. Eugène Véron. « Que de fois, dit l'éditeur, l'artiste n'a-t-il pas failli payer de sa vie son amour de l'exactitude et de la réalité ! »

Le lecteur ni l'artiste lui-même ne sauraient s'attendre à ce que nous détaillions une à une les soixante-dix-sept pièces gravées de l'ouvrage. Sur le nombre, il y en a nécessairement d'inégales, mais toutes sont empreintes d'un caractère uniforme de sincérité et de puissance qui fait de l'ensemble une œuvre, et une œuvre hors ligne. Les dernières, notamment, nous ont frappé par leur accent de vérité extraordinaire et, pour nous servir d'un mot qui n'a pas d'équivalent, par leur vécu.

Route de Mouzon - 31 aout 1870

M. Lançon excelle à rendre les blessés et les morts. Il est telle scène d'ensevelissement, par exemple, où des cadavres rigides et blêmes, dépouillés de leurs souliers et de leurs casques, sont portés par leurs camarades sur des brancards - et déposés côte à côte dans la carrière abandonnée où ils doivent dormir éternellement, qui en dit plus que bien des livres sur les horreurs de la guerre. Telle autre étale aux yeux du spectateur la désolation d’une route bordée de peupliers, que jonchent des cadavres d'hommes ou de chevaux, ceux-ci abandonnés demi-nus par l'ambulancier, qui n'a pu constater que la mort, ceux-là s'agitant faiblement dans les dernières convulsions, au milieu d'un pêle-mêle de fourgons brisés, sous un d'un ciel chargé de neige, à la lisière d’un bois décharné, qui fait courir dans les os le frisson de l'épouvante. L’homme qui s’est installé devant une telle scène et qui l’a copiée dans tout son caractère effroyable, fidèlement, exactement, sans faiblir est certes un artiste courageux, mais il arrache au spectateur les larmes dont il a dû se défendre, et, par l’émotion qu’il nous cause, il prouve surabondamment que l'exactitude aussi peut être poignante.

Comme dessinateur, la valeur de M. Lançon, est incontestable : nul mieux que lui n'évoque d'un trait le type d’un personnage ou le caractère d’une scène ; sa ligne formule clairement ce qu’elle veut dire : geste, attitude ou physionomie. Quoiqu'il possède admirablement son cheval et son soldat, on sent qu’il n’abandonne rien à l'habileté et à ces ressources que l'on baptise du nom général de chair dans les ateliers ; sa science de l’espèce ne supplée pas chez lui à l’étude particulière du type.

Comme aquafortiste, M. Lançon est plus énergique que souple ; sa pointe est sobre, assurée et ferme, mais un peu rebelle aux surprises de la morsure et aux chances climatériques de la manipulation. En résumé, ces soixante-dix-sept planches commentent planches commentent magistralement la très belle étude de Monsieur Eugène Véron. Les deux œuvres vont de pair et n’y eut-il plus sur nos désastres d’autres documents que celui-là, celui-là, il suffirait à témoigner tant que dureront l'imprimerie, la gravure de l'héroïsme de notre armée.

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ÉMILE BERGERAT.



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