Signature d'Auguste Lançon

Mort d'Auguste Lançon

Auguste Lançon : L’Écho de la montagne, 25 avril 1885

L’Écho de la montagne, 25 avril 1885

L’Écho de la montagne, 25 avril 1885

Les journaux n’ont pas assez parlé d’Auguste Lançon, le dessinateur éminent, le peintre distingué, l’homme excellent qui vient de mourir. Les chroniques trop courtes qui lui ont été consacrées ne regardaient que l’artiste ; c’est du citoyen, du patriote que je veux vous dire quelques mots.

Attiré à Paris par sa vocation, Lançon y apportait une âme ardente, un esprit prêt à s’enflammer pour tout ce qui est généreux et grand. Il se fit rapidement connaître par des œuvres dont le principal caractère était la puissance et l’énergie ; il ne s’arrêta point à toutes les mièvreries trop appréciées de nos jours ; il voulut prendre place immédiate ment parmi les forts, et il y réussit.

La guerre éclata. Lançon s’engagea dans les rangs des ambulanciers, et on le vit toujours, au plus épais de la bataille, relever, au milieu d’une grêle de balles et d’obus, les malheureux soldats blessés. Parfois, souvent non satisfait de ce dévouement, il s’en allait aux postes dangereux, tout près des canons visés par les feux de l’ennemi, et il aidait nos artilleurs à recharger et à pointer leurs pièces. Puis il retournait secourir les mutilés et ensevelir les morts.

Après la guerre, Lançon se laissa, comme tant d’autres, entraîner par le mouvement de protestation contre la politique hésitante d’alors, et il s’engagea parmi les soldats de la Commune. Officier dans les rangs des Fédérés, il ne voulut esquiver aucune responsabilité et fit son devoir jusqu’au bout. Saisi par les troupes versaillaises, il allait être fusillé ; mais il fut sauvé par son sang-froid d’abord, et, plus tard, par l’intervention de quelques amis.

Quiconque a connu Lançon n’a jamais pu mettre en doute son honnêteté politique et sa bonne foi.

S’il s’emballa quelque peu pour une cause aujourd’hui discutée, il n’y fut poussé que par la franchise de ses convictions, de son républicanisme sincère, de son patriotisme toujours en éveil.

Ce patriotisme ne s’endormit jamais et se traduisit, même aux heures les plus tristes, par d’admirables productions. Lançon, pendant le siège de Paris et la Commune, a publié une série d’eaux-fortes, en représentant les plus glorieux épisodes. Elles resteront non seulement comme un document précieux, mais encore comme de vrais chefs-d’œuvre, qui seront appréciés de la postérité.

Depuis quelques années, l’excellent artiste travaillait plus que jamais. Plusieurs fois il avait ex posé au Salon des tableaux fort remarqués ; il avait entrepris en outre l’illustration de quelques grands ouvrages qui n’ont pas encore été édités, mais qui le seront prochainement, il faut l’espérer.

Il collaborait en outre à divers journaux d’art ; sa renommée était désormais bien assise, et son heureux caractère ne lui attirait que des amis.

Il fallait voir, en effet, dans l’intimité, sa bonne face ne s’épanouissant qu’au récit des grandes choses, qu’à de joyeuses et honnêtes pensées. Ceux qui ne connaissaient en lui que l’ancien révolutionnaire, eussent été bien étonnés et attendris.

Aux dernières élections municipales de Paris, Lançon avait brigué les suffrages des électeurs. Il n’échoua que faute de quelques voix. Les vrais amis s’en réjouirent ; car ils ont ainsi gardé jusqu’au bout, affranchi de préoccupations nouvelles, l’excellent compagnon, le probe et loyal camarade qu’ils pleurent aujourd’hui.

Sur sa tombe, M. Étienne Carjat, l’artiste-poète si connu et aimé des Parisiens, a prononcé un discours ému qui rendait à merveille les sentiments de tous.

Voici ce discours :

Messieurs,

Permettez-moi, comme ami et coreligionnaire politique de Lançon, de lui adresser un dernier adieu et de vous retracer rapidement sa vie d’artiste et de citoyen.

Auguste Lançon, né à Saint-Claude, appartenait à cette forte race de la Franche-Comté à laquelle nous devons tant d’illustrations — la terre des mâles, comme disait dans ses jours de bonne humeur, notre cher regretté Gustave Courbet. — Sa vocation pour la peinture se révéla de bonne heure ; il fit ses premières études à l’école des Beaux-Arts de Lyon ; mais ses débuts furent lents et pénibles : ce n’est qu’à force de privations, de courage et de volonté qu’il parvint à se faire connaître du vrai public parisien.

Lorsque l’homme au cœur léger eut déclaré la guerre. Lançon, patriote jusqu’aux moelles, dévoué jusqu’à l’abnégation, se lit enrôler un des premiers parmi les ambulances. En compagnie de Charles Habeneck — encore un de ceux partis trop tôt — il accomplit des prodiges d’héroïsme modeste en relevant les blessés de Bazeilles et de Mouzon sous le feu de l’ennemi, et ses pansements finis, allait aider les artilleurs à charger leurs pièces.

Entre temps, il envoyait à L’Illustration une série d’admirables dessins, d’un réalisme si poignant, qu’ils inspiraient à tous les esprits élevés la haine et l’horreur profonde de la guerre. Théophile Gauthier, qui se connaissait en art, loua comme elles le méritaient, dans un feuilleton émouvant, ces superbes pages d’une facture originale et puissante.

Rentré à Paris après Sedan, Lançon fit vaillamment son devoir dans les rangs de la garde nationale, tiraillant aux avant-postes, et dessinant au corps-de-garde ces bois d’une allure si pittoresque et si mouvementée, qu’ils semblaient comme l’histoire animée du siège.

Au Dix-Huit Mars, enfiévré comme tant d’autres cœurs généreux qui voyaient justement dans l’assemblée de Versailles l’ennemie jurée de la République, il servit en qualité de capitaine dans les rangs des Fédérés, luttant bravement jusqu’à l’entrée des troupes versaillaises.

Arrêté à Passy un des premiers, après avoir échappé comme par miracle aux fusillades sommaires, il fut conduit à l’Orangerie, d’où il sortit de longs mois après, plus heureux que nombre de ses chers compagnons, emportant l’estime du conseil de guerre appelé à le juger.

Dès lors, sans rien renier de sa foi politique, fidèle à tous les amis vaincus qu’il aida de sa bourse et réconforta de sa bonne et chaude parole, il se livra complètement à la peinture et à l’eau-forte, ce genre primesautier où il était passé maître, étudiant sans cesse, progressant chaque jour, mais jamais content de lui-même, recommençant dix fois un tableau pour arriver à l’effet voulu et à l’émotion rêvée.

Comme dessinateur et peintre d’animaux, personne, depuis Barye, ne sut donner aux grands fauves autant de caractère et d’expression.

Encore quelques années, et l’acharné lutteur, à force de travail et de persévérance, allait arriver à la gloire et à la fortune.

Hélas ! le pauvre ami n’aura connu ni l’une ni l’autre. Les vrais artistes seuls, les amateurs délicats lui rendront justice, et ses modestes funérailles nous prouvent qu’il est mort pauvre.

Qu’importe ! À défaut d’héritage, il laisse un nom sans tache, une réputation d’honnête homme et de bon citoyen, et tous ceux qui se pressent au tour de sa tombe pour lui dire le dernier adieu, garderont le cher souvenir de sa vie militante tout entière, consacrée à l’amour de l’art, au culte de la Patrie et de la République.

*
*     *

Nous avons déjà reçu la semaine dernière de M. F. Crétin, bibliothécaire au Lycée Henri IV, la lettre suivante que nous sommes heureux de publier :

La perte de notre compatriote, artiste de talent, homme de cœur et de caractère, républicain austère et inébranlable, sera vivement ressentie par la population de St-Claude, qui s’honorait à juste titre de le compter pour l’un des siens.

Le mal qui l’a emporté n’avait fait que précipiter sa marche depuis le jour où, dédaignant les soins que des mains amies lui prodiguaient avec dévouement au-dessus de tout éloge, il avait voulu mettre la dernière main à son « Salon » qu’il préparait, cette année, avec une prédilection toute particulière.

Ses nombreux amis auxquels il n’a pas été donné de le saluer une dernière fois sur le bord de la tombe, auront du moins la consolation d’apprendre qu’une assistance considérable d’artistes, d’hommes de lettres, de journalistes, est venue témoigner par sa présence de l’estime et de la sympathie qu’elle avait pour notre compatriote.

Les obsèques d’Auguste Lançon ont eu lieu jeudi au cimetière Montparnasse, où une concession à perpétuité est destinée à recevoir son corps. Une couronne a été déposée sur sa tombe par le groupe républicain socialiste du quatorzième arrondissement.

Outre les membres du comité radical, nous avons remarqué parmi les assistants MM. Camille Pelletan, député ; Jacques, Deschamps, Hubbard, S. Pichon, conseillers municipaux ; Étienne Carjat, Callet, Dumoulin, Sutter, Laumann, Noirot, Bergerol, F. Crétin, Albert Pétrot, A. Frémine, Buffenoir, Berthier de la Petite Tribune de Saône-et-Loire, Champoudry, etc.

MM. Albert Pétrot, Jacques et Deschamps ont fait l’éloge de Lançon comme citoyen, comme artiste et comme patriote.

MM. Camille Pelletan et Étienne Carjat, avec une éloquence émue, ont retracé les principales phases de sa vie qui pourrait se résumer en ces mots : travail, honneur et abnégation.

Auguste Lançon avait 46 ans. Il avait fait ses premières études à l’école des Beaux-Arts de Lyon.