Signature d'Auguste Lançon

Lançon illustrateur de l'actualité (1861-1870)

 Auguste Lançon, ilustrateur de l'actualité - 1870 : Les incendies des Landes

Juillet 1870 : Les incendies des Landes

Sera-t-il dit que, cette année, toutes les calamités fondront sur nous ?

Sans parler des autres, nous avons la sécheresse. Voici maintenant le feu, sa conséquence naturelle. Des incendies partout. Les bois brûlent, les montagnes brûlent. Les Landes devaient aussi brûler.

On sait que les plaines de sable des Landes reposent sur une couche de tuf, composée de sables agglutinés par un ciment formé de matières organiques. C'est ce qu'on appelle alios, dans le pays. Si l'hiver, l'alios fait de ces plaines, dans leurs parties basses, des marais, l'été, cette couche s'échauffant, dégage, avec des miasmes délétères, une chaleur torride, et alors, Dieu sait avec quelle facilité tout cela peut s'embraser ! Et cette année, par une chaleur si grande... c'était inévitable...

À la première nouvelle de ces nouveaux sinistres, nous nous sommes émus. Nous avons dépêché sur les lieux un de nos dessinateurs, et les nouvelles qui nous parviennent sont lamentables.

Les départements limitrophes, sur lesquels les Landes débordent et empiètent, sont atteints par le fléau. Le Lot-et-Garonne, par exemple. À Casteljaloux, ce bourg où l'on voit les ruines du château des sires d'Albret, on est toujours sur le qui-vive. Feu à droite, feu à gauche, feu de tous côtés. À chaque instant on bat la générale. Les habitants accourent sur la place, anxieux. Ils interrogent l'horizon. Où est le feu ? Ici, là. On regarde ; et là-bas, là-bas, on voit soudain s'avancer l'incendie, développant, sur une ligne qui atteint parfois un développement de plusieurs kilomètres, son redoutable front de bandière rouge.

C'est comme cela à Damazan, à Castillonnet, comme cela sur la lande d‘Houillies, sur la lande de Lugatet, en cent endroits de la contrée.

Alors, les plus courageux s'arment à la hâte de tous les instruments nécessaires. Ils s'emparent des premières voitures venues et volent au devant de l'ennemi. Car c'est bien l'ennemi, un ennemi impitoyable qui dévore tout sur son passage, forêts, fermes, métairies, les broussailles, les récoltes, le sol même. À tout prix, il faut donc le combattre et le vaincre.

Pour cela, ils creusent à la hâte devant lui, ces malheureux paysans qui tombent de fatigue, une longue tranchée, large d'un mètre environ, profonde d'autant. Cette tranchée pourra seule arrêter le feu, que surveillent des postes placés de distance en distance. C'est le sujet de l'un de nos dessins.

A. Lançon : Les incendies des Landes
L'Illustration - 16 juillet 1870

L'autre dessin représente une seconde manière de le combattre.

Dans les forêts de pins, on allume feu contre feu. C'est le contre-feu. Et ce feu que l'on a allumé, c'est un allié que l'on chasse devant soi, en le battant de verges, et qui, lui aussi, fera merveille. Les deux feux courent l'un sur l'autre, sifflant, pétillant, furieux. Leur rencontre est un choc formidable. Du coup, les flammes jaillissent jusque par-dessus les cimes des arbres. Suprême effort ; anéanties, elles retombent. Et c'est fini. Il ne reste plus sur le champ de bataille que les rangées de sapins, verts naguère, à présent, toute résine brûlée, devenus noirs, blessés à mort, mais toujours debout...

Les plus courageux s'arment, avons-nous dit tout à l'heure. Il faut du courage, en effet, pour affronter ce feu de résine si vif, qu'à cinquante mètres de distance il fait hésiter les plus intrépides. Chaleur d'enfer, véritablement. Sur la tête on a le soleil, du feu ; sous le pied un sol qui brûle, encore du feu ; et, entre les pieds et la tête, une atmosphère embrasée qui vous ronge la gorge ; du feu, toujours du feu. Allez donc de l'avant avec cela ! Et la fumée ! Que dire de la fumée ! « La fumée de tourbe, nous écrit notre correspondant, noircit tout le monde ici. On dirait un pays uniquement peuplé de charbonniers. Cette fumée est tellement subtile qu'elle traverse les vêtements. J'ai des vêtements assez épais. Eh bien ! hier soir, en me déshabillant, j'ai trouvé ma chemise toute noire. »

Enfin, ce malheureux pays est ravagé, abîmé, ruiné. C'est une désolation. On ne voit, avec les gens occupés à combattre l'incendie, que des gens occupés à le fuir, et à sauver, du mieux qu'ils peuvent, le peu qu'ils possèdent. Mais où éclatera-t-il ? Où n'éclatera-t-il pas ? On ne sait. Cela dépendra de la direction du vent ; d'une étincelle qu'il déposera ici où là, au hasard. Quelquefois le feu couve un jour, deux jours, avant d'éclater, s'enfonce, s'élargit tout doucement, creusant son nid ; puis, tout à coup, un souffle, tout flambe et le voilà parti. En quelques minutes, tout le canton est en flammes. Et si rapide est sa marche que, tandis qu'il dévore tout sur le sol, il semble vouloir faire grâce aux arbres. Mais n'en croyez rien. L'écorce est brûlée, la feuille roussie ; il l'a touché, il est perdu. Et la flamme est déjà loin, courant toujours devant elle jusqu'à ce qu'on l'arrête ou jusqu'à ce, qu'elle s'arrête d'elle-même, faute d'aliment.

Dans cette impossibilité où l'on est de prévoir la marche du fléau, on comprend que chacun soit inquiet et prenne ses précautions. Précautions malencontreuses quelquefois. Ainsi, sur la lande d'Houillies, une famille, s'enfuyant, avait caché son linge dans un trou creusé dans le sol. À quelques jours de là, elle revint, plus rien, rien qu'un peu d'amadou. Le sol avait brûlé le linge. Il brûle lui-même ; tout brûle ; et c'est à croire que le pays entier y passera. Les habitants en sont persuadés, et c'est tant pis, puisque cette persuasion tend à leur ôter le courage dont ils ont tant besoin. Car, c'est triste à dire, mais il faut le dire, en présence du fléau sans cesse et de tous côtés menaçant, l'administration n'a pris aucune mesure. À peine sur quelques points la voit on représentée dans la défense commune. Ainsi, à Casteljaloux, la gendarmerie s'est admirablement conduite. Le maréchal-des-logis Chagrave, les gendarmes Pons et Faucher se sont particulièrement distingués. Mais ce sont là des faits isolés. En général, pas d'aide, pas le moindre souci de ce qui se passe. Ce sont les pauvres habitants qui se sont eux-mêmes embrigadés, qui se défendent eux-mêmes. Jusqu'ici ils ont multiplié leurs efforts, efforts surhumains quelquefois, qui les épuisent. Beaucoup déjà jettent le manche après la cognée. Il y en a qui, ruinés, ont quitté le pays. Ceux qui tiennent bon appellent à l'aide Ils demandent, non de l'argent, mais des hommes, de la troupe, pour pouvoir respirer un peu. Il faut donc envoyer à leur secours, il le faut, et cela presse.

Et voilà pourquoi, ici, de toutes nos forces, nous crions : au feu ! au feu ! Et nous voudrions que ce journal fût une cloche ; car jusqu'à ce qu'on nous ait entendus, nous ne cesserions de sonner le tocsin.

Louis Clodion.
A. Lançon : le contre-feu
L'Illustration - 16 juillet 1870



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