Signature d'Auguste Lançon

Vente Lançon

Auguste Lançon : catalogue de la vente

La vente Lançon

La succession d'Auguste Lançon, le peintre animalier, mort il y a deux ans, vient d'offrir à la Ville de Paris la Tranchée devant le Bourget, janvier 1871, qui obtint un grand succès au Salon de 1882, et à l'État, pour le Musée du Luxembourg, la Lionne en arrêt, du Salon de 1881.

Ces deux toiles importantes figuraient parmi les tableaux d'Auguste Lançon, dont la vente aura lieu à l'hôtel Drouot lundi et mardi.

L'œuvre laissée par ce peintre est considérable. C'est ainsi qu'on pourra voir exposés dimanche, dans les salles 8 et 9, plus de huit cents tableaux, aquarelles, dessins, eaux fortes et sculptures.

Le Temps, 2 mars 1888
Lionne du Sénégal
Illustration extraite du catalogue

Une collection de tableaux à laquelle un amateur a apporté tout le goût et le soin dont il est capable, qu’il a formée en y mettant tout le temps et la patience nécessaires, offre sans contredit au public un très grand intérêt ; cependant je crois que la réunion des tableaux, d'esquisses et de dessins tels que l’artiste les laisse après sa mort, offre encore un attrait plus vif et un intérêt plus puissant pour le véritable amateur. Et cela est encore plus vrai quand cet artiste est un homme de la valeur d’Auguste Lançon, qui était le plus digne représentant en France d'un genre presque tombé dans l’oubli actuellement, la peinture d’animaux.

Auguste Lançon naquit le 16 décembre 1836 à Saint-Claude, dans le Jura ; son père était menuisier et c’est dans l’atelier paternel qu’il commença à dessiner. Il entra au collège de la ville où il resta jusqu’à l’âge de dix-sept ans.

Les ressources de la famille ne pouvaient le mener plus loin. C’est à cet âge qu’il entama résolument la lutte pour l’existence. Apprenti dans une imprimerie lithographique de Lons-le-Saulnier, le jeune Lançon n’y fit qu’un court séjour ; il fut bientôt reçu à l’École des Beaux-Arts de Lyon et, grâce aux subsides que lui vota le Conseil général du Jura, il put continuer ses études.

Les débuts furent pénibles, il dut pour vivre faire des lithographies pour le commerce. Hélas ! combien d’artistes, avant d’arriver à la réputation, n’ont-ils pas dû lutter pour se procurer les besoins de la vie matérielle !

Heureux ceux qui doués parla fortune peuvent, sans avoir à faire la chasse a la pièce de cent sous, se consacrer librement à l’art !

Auguste Lançon entra en 1858 dans l’atelier de Picot ; mais il n’y resta pas longtemps, il préféra aller au Louvre et copier librement les toiles des maîtres. Puis il se mit courageusement à l’œuvre. Je crois intéressant de citer ici les tableaux qu’il envoya aux Salons annuels, depuis l’année 1861 où il exposa le Portrait de M. ; en 1863 il envoya un Cimetière de moines ; en 1866, Cuirassier en vedette (1813) ; en 1868, Arabe terrassé par une lionne et Tigre buvant ; en 1869, Mil-huit-cent-treize et Lions ; en 1870, Tigre et Lions ; en 1872, Lion et lionne ; en 1874, Lionne et ses petits et un épisode de la bataille de Bazeilles : Morts en ligne ! en 1875 ; les Échappés de Sedan , et Lionne terrassant un nègre ; en 1876, Arabe terrassé par une lionne; en 1877,  5e Régiment de cuirassiers à Mouzon, le 30 août 1870 ; en 1878, Au moment de quitter l'étape ; en 1879, les Pauvres au coin de la rue de la Santé en 1869 et les Lions ; en 1880, La Guerre et les Lions ; en 1881, Lionnes en arrêt et Avant la chasse; en 1882, la Tranchée devant le Bourget , janvier 1871 , et la Dompteuse; Souvenir de la Foire au pain d'épice; en 1883, Trappiste gardant des cochons et le Lion Amoureux ; en 1884, le Repas des tigres et Après la charge du 5e cuirassiers, Mouzon, 30 août 1870 ; et enfin, en 1885 , Portrait de M. L... et Tigre dévorant un chevreuil.

Lion
Illustration extraite du catalogue

Cette longue énumération était nécessaire ; le public retrouvera réunis la plupart de ces tableaux à l’exposition qui aura lieu à l’hôtel Drouot la veille de la vente. Auguste Lançon était à la fois peintre, dessinateur, aquarelliste, sculpteur et aquafortiste ; il envoya au Salon de 1879 des spécimens de ces cinq genres. Un seul artiste fut aussi bien doué et les œuvres de ce maître se vendent à des prix considérables ; on a deviné que c’est de Barye que je veux parler. Il y a des analogies très grandes dans l’œuvre de l’un et de l’autre, on y retrouve la même volonté opiniâtre de sortir de la routine des écoles, la même sincérité d’expression. Lançon eut comme Barye à vaincre des difficultés très grandes et ses œuvres furent l’objet de critiques violentes. Son envoi au Salon de 1882 donna lieu à des polémiques qui assombrirent les dernières années de ce maître sincère, qui se tint toute sa vie en dehors des coteries et des compétitions. Ces deux tableaux, on les reverra à l’exposition.

« Une belle fille du peuple, solide, bien bâtie sous son maillot d’un ton peu avantageux, dompte de puissants lions d’une héroïque allure. Plus loin, derrière les grilles, les spectateurs variés regardent. C’est massif et, en même temps, brutal. Les animaux ont une lourdeur sereine, la saltimbanque a une grâce poseuse ; les gens du fond ont une immobilité attentive. La scène est presque solennelle. Elle est traitée avec un dédain visible des engouements vulgaires ; on louera les lignes que Lançon a trouvées, la haute impression de son dessin, la sobriété des moyens employés. »

« Les œuvres de M. Lançon sont d’une saveur âpre, mais elles retiennent toujours et sont d’une personnalité rare. C’est un crâne artiste, et j’aime mieux ses soldats dans la Tranchée devant le Bourget que les soldats de plomb ou de bois que nous voyons si souvent. »

J’ai tenu à donner ici ces deux extraits des chroniques de deux critiques dont les décisions font autorité en cette matière. Théophile Gautier fut un admirateur du talent de Lançon : voici ce que ce merveilleux écrivain en pensait :

« Il ne s’agit pas ici de batailles officielles avec un état-major piaffant autour du vainqueur et quelques morts de bon goût faisant académie au premier plan, le tout se détachant sur un fond de fumée bleuâtre pour éviter au peintre la peine de représenter les régiments. Ce sont de rapides croquis, dessinés d’après le vif sur un carnet de voyage par un brave artiste, à la suite d’une ambulance.

Pas un objet qui n’ait été vu, pas un trait qui ne soit sincère, aucun arrangement, nulle composition. C’est la vérité dans son horreur imprévue, dans sa sinistre bizarrerie. De telles choses ne s’inventent pas. L’imagination la plus noire n’irait pas jusque-là. L’artiste à qui l’on doit ces dessins, M. Lançon, est un naïf. Il fait bonhomme, comme on dit dans les ateliers, c’est-à-dire qu’il ne recherche ni le style, ni la tournure, ni le chic, ni la mode. Il rend ce qu’il voit, rien que ce qu’il voit, et comme un témoin il raconte les faits en termes brefs et précis. On peut se fier à lui. Il y a dans ces esquisses sommaires une qualité remarquable : le sujet y est toujours attaqué par la ligne caractéristique. Les détails peuvent manquer ou n’être indiqués que par un trait hâtif, mais l’important y est et l’impression en résulte profonde et certaine... »

L'œuvre dessiné et gravé d’Auguste Lançon est disséminé un peu partout, tous les journaux illustrés l’ont eu comme collaborateur ; là encore on retrouve la marque indéniable d’un talent robuste et personnel. De tous les peintres et dessinateurs de l’époque néfaste de la guerre de 1870, seul Lançon a su rendre avec vérité les misères sans nombre dont notre malheureux pays fut accablé. Il grava une suite de dix-sept eaux-fortes pour la Troisième Invasion d’Eugène Véron, qu’il envoya au Salon de 1870 et cet envoi obtint une deuxième médaille : c’est la seule récompense officielle que cet artiste ait obtenue de ses travaux. Je ne saurais assez recommander à ceux qui s’intéressent à l’œuvre de Lançon de lire l’intéressant article que lui a consacré M. Alfred de Lostalot dans la Galette des Beaux-Arts.

Auguste Lançon est mort à quarante-huit ans ; c’était un laborieux, toujours au travail ; il a produit énormément ; d’un caractère triste, il s’amusait rarement, et cependant, chaque fois qu’il se trouvait au milieu d’une réunion d’amis, il savait faire rire. Je me souviens qu’un jour, me trouvant avec lui et Pertuiset, le fameux chasseur de lions, poussé par ce dernier, il nous raconta une histoire qui depuis a fait fortune. Pertuiset venait de nous narrer une effrayante chasse aux lions ; émus, nous l’avions écouté avec grande attention. « Eh bien, mon cher, lui dit Pertuiset, que dis-tu de cette histoire, je crois que voilà un beau sujet de tableau. — Hum ! lui répondit Lançon, ces histoires de lions me rappellent toujours la fameuse chasse du Marseillais. —Laquelle ? raconte-nous-la. — Un jour, reprit Lançon, un Gascon et un Marseillais devisaient entre eux : le Gascon venait de terminer une histoire de chasse, et le Marseillais semblait incrédule. —Té, mon bon, lui dit le Marseillais, ce n’est rien ton histoire, il m’est arrivé quelque chose de bien plus terrible. Ze chassais dans le désert, quand tout à coup ze vois les broussailles qui s'agitent, pif, paf, ze tire et ze tue un lion ; deux minutes après, ze revois les broussailles s’agiter, à droite et à gauche, ze tire à droite et à gauche, et ze tue deux lions ; dix minutes après, une nouvelle broussaille s’agite, et ze vois encore un lion. — Tonnerre ! interrompit le Gasçon impatienté, si tu tues encore celui-là, je te f... mon pied quelque part. — Et que non, ze l’ai raté, s’empressa de dire le Marseillais. » On juge si cette histoire nous fit rire. Hélas ! quelques mois après, nous apprenions la mort de Lançon.

Pauvre ami, il est mort au moment où la fortune commençait à lui sourire, au moment où, dégagé des premières hésitations, son talent se montrait bien personnel ; au moment où il terminait un tableau dans lequel il avait fondé tant d’espérance...

La vente aura lieu à l’hôtel Drouot, salle n° 8, les lundi 5 et mardi 6 mars ; elle sera précédée d’une exposition qui se fera dans les salles 8 et 9 réunies.

On peut promettre que ces jours-là l’hôtel Drouot, malgré tous les lions qu’il contiendra, ne sera pas un désert, surtout si tous les amis de Lançon viennent une dernière fois admirer l’œuvre du maître regretté.

Jos. Hessel.

 

Lion
Illustration extraite du catalogue