Signature d'Auguste Lançon

La Troisième Invasion

Auguste Lançon : La Troisième Invasion vue par Adolphe Viollet-Le-Duc

La Troisième Invasion

Journal des débats politiques et littéraires, 7 mars 1876

 

La Troisième invasion, première partie. De la déclaration de la guerre à la capitulation de Sedan, par Eugène Véron. Eaux fortes, par M. Auguste Lançon. Ballue, éditeur. Paris, Charles Delagrave, librairie de l’Art, 3, rue de la Chaussée d'Antin. 1875.

 

Cette première partie, contenant plus de 200 pages imprimées avec un grand luxe en format grand in-4°, renfermant en outre 78 eaux-fortes qui représentent les lugubres épisodes de la guerre de 1870, a paru dans les derniers jours de l'année 1875.

Nous n'avons pas eu le courage de l'annoncer parmi les livres du jour de l'An, parce que c'était un triste cadeau d'étrennes à offrir à nos lecteurs ; plus tard il a fallu faire place à la lutte électorale. Mais aujourd'hui que nous voici revenus à nos travaux ordinaires, chacun dans la mesure de nos forces, cherchons dans le passé les enseignements qui peuvent, à côté du présent, nous aider à sauvegarder l'avenir.

Nous sommes très portés en France à éloigner, à écarter les souvenirs de nos désastres. Cela est assez naturel et nous voulons être consolés. Il ne faudrait cependant pas trop oublier, surtout au jour où certains partis qui se tiennent prêts à fondre de nouveau sur notre pays ont tout intérêt à dénaturer les faits et à voiler l'histoire. Tâchons donc de surmonter nos répugnances et allons puiser dans des livres sérieux et de bonne foi, composés à l'aide de pièces authentiques et d'une critique impartiale, les enseignements qui nous ont si cruellement fait faute il y a cinq années.

L'ouvrage qui nous occupe ici est un de ces livres-là, et, je le répète, il est bon à consulter dans un moment où quelques-uns des hommes qui nous ont précipités dans cette horrible aventure de la guerre sollicitaient encore hier les suffrages de leurs concitoyens.

[...]

Si nous avons insisté plus particulièrement sur le premier chapitre du livre de M. Eugène Véron, c'est qu'aujourd'hui même les partisans de l'empire emploient tous les moyens pour faire prendre le change au pays, en omettant dans leurs récits de la guerre de 1870 les origines et les causes du conflit. À leur dire, c'est sur la république que doit retomber la responsabilité de nos désastres, comme si la catastrophe de Sedan n'avait pas précédé le 4 septembre. Il n'est donc point indifférent d'exposer de nouveau les faits dans leur meilleur jour, celui de la vérité. Assurément, ces faits sont connus et ont été cent fois répandus et commentés ; mais, nous ne saurions trop le répéter, on oublie vite en France, et sur ce point il est bon de se souvenir, non pas par esprit de rancune et de colère, mais afin de ne pas se laisser pousser de nouveau dans de pareilles aventures.

Je regrette de ne pouvoir suivre M. Eugène Véron dans son appréciation stratégique de la guerre elle-même, analyse poursuivie avec impartialité, avec courage, des tristes campagnes qui ont précédé ou suivi Sedan. Mais je dois une part de cet article au collaborateur de M. Véron, au dessinateur et graveur qui a illustré ce beau livre, M. A. Lançon.

Dans son Introduction, M. Véron cite ce joli passage d'un article que Théophile Gautier écrivait à propos de quelques-unes des eaux-fortes de M. Lançon : « Il ne s'agissait pas ici, disait-il, de batailles officielles avec un état-major piaffant au tour du vainqueur et de quelques morts de bon goût, faisant académie au premier plan, le tout se détachant sur un fond de fumée bleuâtre pour éviter au peintre la peine de représenter des régiments. ».

Non, ici, nous ne voyons point de général victorieux, et les régiments que masquait jadis la « fumée bleuâtre » du peintre officiel, M. Lançon n'a pas pu les représenter non plus, parce qu'ils ont été bien vite rompus, dispersés, anéantis.

Les dessins de M. Lançon, pris d'après nature, dans la triste réalité des événements et des épisodes, sont les vrais commentaires du livre. Cela est lugubre et navrant.

·       Voici d'abord nos soldats condamnés à l'oisiveté pendant les délais qu'on donne aux Prussiens, et péchant à la ligne, sous les murs de Metz, dans des poses plus ou moins grotesques ;

·       les voici se baignant et faisant des ricochets sur les bords de la Moselle, pendant que les uhlans couvrent la frontière ;

·       plus loin c'est l'aménagement tardif du Ban Saint-Martin, dans cette même place de Metz, et l'armement de ses murailles (la gravure est datée : fin juillet!)

·       Page 34, on étame les étriers (encore fin juillet !) Il n'est pas -trop tôt !

·       Encore : Fin juillet : première patrouille ennemie sur la frontière. Trois cavaliers la précèdent. La scène se passe à Sierck ; la ville est complètement abandonnée.

·       Puis voici l'organisation des ambulances, à Paris, devant le Palais de l'Industrie (10 août). C'est bien cela, mais que de jeunes visages qui auraient mieux figuré dans nos régiments !

·       L'ambulance de Dieulouard, le 12 août : des blessés gisent déjà dans des grabats.

·       Page 52, l'ambulance de la presse, prisonnière des dragons prussiens à Pont-à-Mousson. Des troupeaux paissent sur les bords de la Moselle.

·       13 août, la place de Pont-à-Mousson occupée par l'artillerie jet la cavalerie prussiennes. Le café Horn, à Pont-à-Mousson, occupé, lui aussi, par les soldats à casques.

·       17 août, bivouac de Prussiens à Remilly.

·       26, l'auberge de Rethel : des soldats français boivent :et jouent aux cartes.

·       Organisation d'ambulances.

·       Ambulances.

·       Nos troupes sous la pluie, au Chêne-Populeux.

·       28 août. Entre Stonne et Mouzon,

·       29 août : les soldats épluchent des pommes de terre. Nos soldats font la soupe... vous vous rappelez cette soupe légendaire...

·       30 août, défaite de nos cuirassiers, route de Beaumont : pansement d'un cuirassier sur le champ de bataille. Nos tirailleurs massacrés par l'artillerie en mie sur le plateau de Villemontry.

·       30 août, les blessés dans l'école communale de Villemontry.

·       31 août, les morts dans une rue de Mouzon. Un seul cheval est debout auprès d'une charrette dételée ; l'une des meilleures gravures de l'œuvre.

·       30 août. L'ambulance de l'église de Mouzon. Le temple est comble de soldats mutilés. Les opérateurs sont éclairés par des cierges.

Septembre 1870.

·       Une chapelle latérale de la même église sert d'asile à des blessés à qui la souffrance donne l'expression des aliénés ; un cas que de dragons et une bouteille sont posés sur l'autel.

·       Plus loin, les Prussiens, en petite casquette plate, enterrent nos morts dans les carrières de Villemontry.

·       1er septembre, une rue de Bazeilles ; pas un homme vivant ; les morts gisent sur le pavé ; les maisons pillées ou incendiées.

·       Le parc de Bazeilles : dès Prussiens contemplent nos soldats fauchés par la mitraille et étendus sur le sol.

·       La population de Bazeilles emmenée par les soldats bavarois. La musique accompagne. 2 septembre.

La liste est close par le pansement d'un mourant à l'hospice de Mouzon, le 2 septembre 1870.

Vous voyez, il n'y a pas là le moindre signe de « fumée bleuâtre », et le peintre ne nous a rien caché des misères de cette absurde et horrible guerre. Comme son collaborateur, il a fait son devoir avec conscience et talent, et nous dit avec lui : Souvenez-vous !

Adolphe Viollet-Le-Duc.