Signature d'Auguste Lançon

Lançon et les Trappistes

Auguste Lançon - Les Trappistes vu par E. Véron

Les Trappistes, par A. LANÇON.

Album de dix dessins, gravés à l'eau-forte. Paris,
A. Quantin, 7, rue Saint-Benoît. 1883.

Tout le monde sait que M. A. Lançon est un dessinateur et un aquafortiste distingué. Il met dans ses dessins une conscience que je louerais davantage-, si je ne la trouvais un peu exagérée. Il paraît trop persuadé que les spectacles offerts par la nature sont toujours mieux composés que ne le ferait l'imagination de l'artiste et, en conséquence, il croit de son devoir de reproduire toujours les choses telles qu'il les-voit, avec une fidélité inexorable.

Je pense, pour mon compte, que le réalisme poussé à ce point est une erreur des plus graves, qui ne va à rien moins qu'à supprimer l'artiste en abolissant l'art, pour ne laisser le plus souvent à la place qu'une photographie plus ou moins bien choisie.

Mais je laisse cette discussion, sachant bien que je ne convaincrai pas M. Lançon, cette manière de comprendre l'art étant surtout affaire de tempérament.

Étant accepté ce point de vue, les dix planches dans lesquelles M. Lançon-a reproduit les principales scènes de la vie des trappistes sont fort intéressantes. En voici l'énumération :

1° Le Gardeur de cochons.
2° Les Poules.
3° Le Dortoir.
4° La Rasure.
5° La Fromagerie.
6° Le Réfectoire.
7° La Vaisselle.
8° Exposition, du corps.
9° L'Enterrement.
10° Retour de l'enterrement.

Les attitudes sont généralement bien rendues. Je ne ferai d'exception que pour la troisième planche, le Dortoir, où l'on voit un trappiste-dont la tête occupe au moins le cinquième de la longueur totale du corps et qui possède des mains dont les proportions ne sont pas moins exagérées.

La scène reproduite par la dixième planche, le Retour de l'enterrement, doit être dans la réalité, un spectacle saisissant. Tous ces moines, prosternés sur les dalles, représentent-bien l'abaissement qui est la caractéristique de leur genre de vie, mais, dans le dessin, l'impression est incomplètement ressentie, parce qu'on ne se rend pas assez nettement compte des attitudes.

M. Lançon, dans ses eaux-fortes, abuse de l’opposition des noirs et des blancs. Il atteint parfois par ce moyen des effets puissants, mais qu'il est dangereux de prodiguer. Cette exagération, est surtout, sensible dans les planches 5, la Fromagerie ; 6, le Réfectoire ; 8, l'Exposition du corps et 9 l'Enterrement. Je sais bien que dans ces deux dernières planches les noirs sont en rapport avec l'idée ; encore ne faut-il pas aller trop-loin. — Mais, dans les deux précédentes, ces contrastes, fussent-ils réels, sont désagréables parce qu'ils n'expriment rien, et qu'ils suppriment toute finesse. Dans les planches mêmes où les noirs sont moins intenses ; on trouve presque, toujours de la sécheresse et de la dureté. Voir les planches 2, la Poule ; 4, la Rasure. J’aime mieux la planche. 7, la Vaisselle ; mais surtout, la première, le Gardeur de cochons, qui me paraît, de beaucoup, la mieux réussie. Elle est la seule qui soit vraiment lumineuse, la seule où M. Lançon se soit inquiété de rendre les substances et d'accommoder le travail de la pointe à ce but. Les cochons, surtout celui qui est à la droite du gardien, sont vraiment faits de chair et de graisse. Le paysage est tenu dans une gamme atténuée qui le met bien à son plan ; la scène est composée et au point de vue des objets et à celui de la lumière. Je ne regrette qu'une chose, de ne pas pouvoir décider si le trappiste est debout ou assis.

Puisque M. Lançon a pu graver cette planche d’une pointe si fine, si légère et si juste, pourquoi ne retrouvons-pas les mêmes qualités dans les autres ?

Eugène Véron