Signature d'Auguste Lançon

Lançon et les Trappistes

Auguste Lançon - Les Trappistes

Les Trappistes

Avant de publier son album "Les Trappistes", Lançon avait illustré un reportage publié dans l'Illustration en 1878.

La Trappe et les trappistes.

Retranchés individuellement dans la société, les trappistes, en tant que communauté conservent cependant des relations avec elle. Elles sont de deux ordres bien différents. Industrie agricole, ils vendent les produits qu'ils ne peuvent consommer, céréales, fourrages, racines, bois, bestiaux, volailles, etc., comme ils achètent au dehors les machines, les outils, les engrais qu'ils ne sauraient fabriquer ; ces négociations s'effectuent par l'intermédiaire des frères procureurs, qu'il n'est pas rare de rencontrer sur les foires et dans la région de leur trappe.

Les devoirs de la charité les rattachent encore au monde, et, disons-le à l'honneur des trappistes, jamais cette grande vertu ne fut plus largement et plus modestement pratiquée. Les voyageurs du sexe masculin — l'entrée de la Trappe était un privilège réservé aux seules reines de France, au temps où en France il y avait des reines — reçoivent à la Trappe une hospitalité frugale, mais très digne, qui peut se prolonger pendant une semaine. Les pères visitent les malades de la contrée en leur fournissant les médicaments dont ils ont besoin ; tous les pauvres des environs sont secourus, ceux qui se présentent au couvent à certaines heures trouvent dans un réfectoire spécial un repas qui leur est servi par les frères. Enfin, il est incontestable que la présence des trappistes a été un bien fait pour les localités où ils se sont établis.

Autant qu'il est possible d'en juger par des physionomies auxquelles la fixité d'une même pensée communique une unique rigidité d'expression, après plusieurs visites rendues à la Trappe à quelques années de distance, il nous a semblé que son personnel se recrutait dans des milieux bien différents. On reconnaît, parmi les pères surtout, un certain nombre d'hommes du monde ayant appartenu à des professions libérales, dont la vocation a été déterminée comme celle de leur illustre abbé, soit par des chagrins poignants, soit par un invincible dégoût de la vie mondaine, tout autant que par les ardeurs de leur foi. La supériorité intellectuelle de ceux-là survit aux pratiques ascétiques auxquelles ils se sont soumis ; ils représentent les héritiers directs des solitaires de la Thébaïde, qui, presque tous, ont été des docteurs de l'Église. Mais, il faut l'avouer, un grand nombre de frères, autant, nous le répétons, qu'on en peut juger par les apparences, sont loin de paraitre aussi heureusement doués : ce sont d'humbles paysans, d'anciens séminaristes, qu'une exaltation mystique et peut-être quelques considérations terrestres ont poussés dans ce cloitre, au seuil duquel il faut dire adieu à l'espérance, qui soutiennent un peu machinalement ses rigueurs et dont la simplicité apprécie imparfaitement les renoncements qu'ils ont à subir.

C'est parmi ceux-là probablement que, suivant la parole de l'Évangile, il faut chercher les bienheureux, s'il en existe dans ce séjour de la pénitence et de la mortification.

Quoi qu'il en soit, pères et frères sont assujettis aux mêmes règles et subissent la même discipline. Longtemps avant que le jour paraisse, la cloche les appelle à la chapelle pour l'office de matines ; les portes des logettes qui sont les cellules, cellules meublées de la couchette rudimentaire que nous avons décrite, d'une escabelle, avec une croix de bois grossier plantée au-dessus du lit pour tout ornement, s'ouvrent sans bruit; les moines, vêtus de leurs longues robes blanches et brunes, dont le capuce est ra battu sur leur visage, les mains enfouies dans leurs larges manches, peuplent les longs corridors, et, à la lueur de quelques cierges aux clartés vacillantes, viennent occuper leurs stalles dans le chœur, s'agenouillent et demeurent longuement prosternés avant de commencer les chants.

Ce ne sera qu'après avoir entendu la messe et pris un repas sommaire que les trappistes se livreront à leurs travaux ; quand la cloche en a donné le signal, le couvent, toujours muet, toujours morne, devient une ruche pleine d'activité et de mouvement ; chacun des religieux se rend silencieusement où son devoir l'appelle ; celui qui a le département de la volaille distribue du grain à ses pensionnaires ; les autres garnissent de provende les crèches et les ateliers ; les pâtres, aux robes de bure, dirigent leurs bestiaux vers les pâtures ; les frères laboureurs, courbés sur la charrue, poussent l'attelage dans le sillon ; les jardiniers, les terrassiers, s'escriment de la pioche et de la bêche, et tous ces travailleurs en froc poursuivent leur tâche jusqu'à ce que midi les rappelle au monastère, d'où, après les prières qui suivent le repas, ils retourneront à leur besogne. Le soir, lorsque le soleil a disparu à l'horizon, on les retrouve sur les chemins, revenant d'un pas égal et soutenu vers le couvent, dont la noire silhouette se détache sur le clair-obscur, écrasés par un labeur que la lourdeur et l'incommodité de leurs vêtements rend encore plus pénible, mais portant leur fatigue avec une impassibilité voisine du stoïcisme. Les troupeaux sont dans les étables, l'outillage est remisé, les animaux ont reçu les rations de nuit ; mais avant de prendre le maigre repas qui réparera leurs forces, les trappistes doivent faire une nouvelle station à la chapelle.

Vigile les y ramènera encore dans la nuit et renouvellera la mise en scène des matines. Il nous est arrivé deux fois d'assister à cet office de nuit ; dans ces demi ténèbres, le spectacle de ces moines, aux silhouettes austères, drapés dans des frocs dont les plis, quand ils sont immobiles, affecte la rigidité de la pierre, leurs chants retentissants sous ces voûtes sonores, nous ont semblé le dernier mot de la poésie religieuse. Un labeur permanent, quand il s'accompagne d'une nourriture, d'un sommeil insuffisamment réparateur, ne peut pas constituer de bonnes conditions hygiéniques ; il n'y a donc pas lieu de s'étonner si les trappistes parviennent rarement à un âge avancé. Nous avons vu peu de vieillards parmi eux. Une perpétuelle tension de la pensée sur ce qui est l'unique but de ces vigoureuses pratiques, la mort ; l'habitude d'envisager cet objet de l'horreur de l'universalité de l'espèce humaine, non pas seulement comme le repos, mais comme l'entrée dans une éternité de glorieuse félicité, doivent contribuer pour une part à rapprocher pour eux le terme de l'existence ; généralement ils le voient venir sans crainte et sans faiblesse; cependant, si énergique ment, si constamment qu'ils aient travaillé à établir la domination de l'esprit sur la matière, l'instinct de la conservation a été si puissamment implanté dans celle-ci, qu'il nous semble difficile qu'elle n'ait pas quelquefois ses révoltes.

La règle s'adoucit dans une certaine mesure pour le trappiste malade ; il trouve à l'infirmerie une couchette non pas moelleuse, mais un peu moins dure que celle de sa cellule ; si son état l'exige, il peut recevoir les aliments qui lui étaient interdits ; chaque jour un père vient lui prodiguer les consolations, et le médecin de la communauté lui donner ses soins. Ce médecin appartient assez ordinairement à l'ordre, car, par une anomalie assez curieuse, la corporation si généralement sceptique des disciples d'Hippocrate compte très souvent un et quelque fois plusieurs représentants dans une seule trappe.

Si la maladie s'aggrave, un frère s'établit à son chevet pour le veiller, et des prières sont dites tous les jours à son intention. Quand sa situation devient désespérée, quand son heure semble arrivée, on le dépose sur un lit de cendres, sur lequel, comme le réformateur, il devra rendre son âme à Dieu.

La scène a un caractère lugubre qu'on n'oublie jamais quand on en a été témoin une seule fois. Dans cette chambre aux murailles froides et nues, chichement éclairée par une étroite fenêtre aux carreaux verdâtres, quelques trappistes entourent leur frère étendu sur ce qui va devenir sa couche funèbre ; un père vient de lui donner les derniers sacrements ; il récite les prières des agonisants, les assistants les répètent à demi-voix, et le patient, à la face terreuse, crispée par la souffrance, agitant ses lèvres blêmes, essaye de s'associer à leurs oraisons ; puis, si l'heure des travaux les rappelle, les frères sortent de la cellule un à un, et le mourant reste seul avec le père qui l'assiste et quelque vieux trappiste qui l'a gardé pendant sa maladie, et qui ne le quitteront que lorsque la lutte sera terminée, lorsque l'âme, se séparant de ce corps que, comme une chaîne de forçat, elle traîne depuis tant d’années après elle, et s'envolant vers le séjour où elle aspirait, sera venue mettre aux pieds de Dieu ses veilles, ses prières, ses renoncements, ses mortifications, en lui en demandant la récompense.

La Trappe ne répudie pas moins nos délicatesses pour ses morts que pour ses vivants. Après la mort du trappiste et l'accomplissement des formalités légales, le corps, toujours vêtu de sa robe, son suaire après avoir été son habit, est placé sur une civière ; on jette sur lui un drap mortuaire qui laisse la face découverte, et on le transporte dans la chapelle, où un père et un frère prieront jour et nuit auprès de ces tristes restes. Cette veillée de la mort, le magnifique dessin de M. Lançon la représente avec une vérité si saisissante que ce serait de la présomption que d'essayer de la décrire.

Il faut ranger avec les légendes et à côté du « Frère, il faut mourir ! » cette histoire du trappiste venant chaque jour enlever un peu de la terre de la fosse où un jour il viendra dormir. La vérité est qu'il y a toujours une fosse creusée à l'avance dans leur cimetière, et qu'après certaines cérémonies la communauté vient processionnellement prier et méditer autour de ce trou béant qui attend tous ceux qui sont là, sans qu'aucun puisse dire si c'est à lui qu'il est destiné. Moins mélodramatique, la leçon est peut-être plus poignante.

Les funérailles du frère décédé ont toujours lieu avec une grande solennité. Tous les travaux sont suspendus, l'abbé officie et vient conduire son compagnon à sa demeure dernière. Après l'absoute, le corps est transporté à bras par les frères dans le cimetière, et descendu dans la fosse ; l'abbé le bénit, récite les dernières prières ; il jette le premier un peu de terre sur le cadavre ; puis le trou commence à se remplir sous la bêche des travailleurs, avec un bruit plus sinistre encore que ces sinistres résonnements des pierres quand elles heurtent un cercueil.

Une croix de bois marquera seule qu'un homme repose à cette place ; mais l'inflexibilité du réformateur a dédaigné de transiger avec cette poussière humaine, il a voulu que la grande loi de l'égalité suprême s'affirmât par delà la tombe ; sur cette croix il n'y a pas de nom, le trappiste mort doit être effacé à tout jamais du souvenir des vivants.

Bien des jugements ont été portés sur cet ordre célèbre ; peut-être les uns et les autres, pour glorifier comme pour condamner, se sont-ils un peu trop inspirés des passions ou des opinions de ceux qui se croyaient le droit de prononcer. Au point de vue de la froide raison, il est incontestable que les rigueurs de cet ascétisme se justifient difficilement ; c'est de Dieu que nous tenons notre corps comme notre âme : il est peu probable qu'il ait entendu que nous le glorifierions en torturant celui-là au profit de celle-ci; il l'est beaucoup plus qu'il a entendu que, par un sage accord entre les besoins du premier et les aspirations de la seconde, nous nous montrerions dignes du rôle qu'il nous a réservé dans l'harmonie de son œuvre. Cependant, nous le répétons en finissant, s'il y a exagération dans ces austérités, les trappistes qui les assument n'obéissent pas moins à une pensée de solidarité charitable ; ce sont les fautes de l'humanité qu'ils croient racheter leurs pénitences. Ils passent humbles et en faisant le bien et en soulageant leurs semblables ; quel que soit notre sentiment sur leur terrible règle, inclinons-nous et laissons à Celui qui est là-haut le soin de les juger.

G. de Cherville.
L’Illustration — 16 novembre 1878