Signature d'Auguste Lançon

Le siège et la défense de Paris

Auguste Lançon - Un gourbi

Un gourbi dans les lignes des redoutes de Villejuif

Un gourbi
L'Illustration, 17 décembre 1870

UN GOURBI PRUSSIEN

À VILLEJUIF.

Cette guerre de 1870 aura mis en pleine lumière une foule de questions qui intéressent l'organisation militaire. Le commandement par clairon ou par sifflet, comme dans la marine, l'habillement avec ou sans ornements extérieurs pour les officiers, la prééminence absolue de l'artillerie sur tout autre armement, le campement par tentes ou par gourbis ?... toutes ces questions représentent aujourd'hui des problèmes qui sont pour ainsi dire résolus. L'expérience a fait plus que vingt années de discussion.

Le gourbi prussien que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs nous permet d'exposer ici les deux systèmes de campement suivis par l'armée française et par l'armée allemande, et de montrer les avantages de ce dernier.

L'occupation des positions prussiennes après les journées du 30 novembre et du 2 décembre a donné le loisir à nos soldats d'étudier cette maniére de camper de l'ennemi, et sur ce point, comme sur bien d'autres, nous avons tout à apprendre et beaucoup à imiter.

Les Prussiens n'ont pas de tente ; ils n’encombrent pas leur marche de ce carré de toile et de ces bâtons gênants qui chargent le sac du soldat. On a cru cet abri d'un utile secours contre la saison rigoureuse ; on a même dit que nos adversaires n'en ayant point, devaient succomber forcément aux rigueurs du climat d'hiver. On oubliait sans doute que seuls en Europe nous portons à la guerre cet encombrement, et que les victorieuses armées de la République et du premier Empire ne connurent jamais le luxe d'une toute. Les Prussiens ont fait mieux : ils l'ont rendu inutile.

L'idée première de nos tentes est venue du soleil d'Afrique et des plaines brûlantes du camp de Chalons, écoles doublement détestables pour la guerre européenne. Nos soldats sont équipés comme si la terre était partout dépouillée comme en Algérie. Les Prussiens, avec une notion beaucoup plus nette des conditions géographiques de l'Europe centrale, ont su tirer parti des ressources qu'y offre la nature. Ils marchent, ils campent, ils demeurent le plus possible dans les bois, non par tactique, mais par raison de bien-être. Dans les bois ils n'ont pas à supporter la chaleur pendant les jours d'été, ils souffrent moins du froid durant les nuits d'hiver. Les broussailles basses abritent les soldats de la bise, la futaie empêche le rayonnement et le refroidissement du sol. La forêt, en hiver comme en été, garde une température toujours modérée, sans compter qu'elle met à portée du soldat le bois, la mousse, les feuilles sèches; et qu'elle cache ses feux.

En été, le gourbi de l'Allemand est un berceau, comme ceux de Villejuif que nous représentons, et comme ceux qu'on a vus sur la route de Villiers ; mais en hiver, le soldat se creuse un trou réglementaire. Ce trou a la forme d'un entonnoir largement évasé ; il est bordé par la terre tirée du fond ; les parois sont telles qu'un homme de taille moyenne s'y peut coucher, les jambes légèrement ployées. La tête alors ne dépasse pas le talus circulaire qui entoure la fosse. Le fond est plat ; quelques pierres marquent l'âtre où se fait la cuisine. Les parois sont revêtues de planches, quand on en trouve, ou de branches d'arbres, ou d'un clayonnage. Une saillie circulaire permet de s'asseoir autour du foyer. La nuit, les Prussiens, enveloppés de leurs lourdes capotes, se couchent en ordre contre la paroi, la tête abritée du vent par le talus, les pieds près des cendres chaudes car — du moins en présence de l’ennemi — les Prussiens ne souffrent aucun feu la nuit.

Quand les troupes demeurent en place, le gourbi devient plus confortable, et une certaine élégance embellit cette tanière de bêtes fauves. Les parois sont rendues plus moelleuses avec la mousse ; parfois se dessine sur le talus un élégant feston de branches entrelacées comme une bordure de plate-bande. On trouve même, çà et là, un toit, luxe excessif, qui recouvre le gourbi presque transformé en élégante villa.

Au point de vue purement militaire, le campement prussien est excellent contre le vent et le froid. Quant à la pluie, elle glisse sur les capotes des hommes pressés les uns contre les autres ; la déclivité des parois du gourbi l’empêche de séjourner ; les soldats, à proximité d’un foyer chaud, étendus sur des branches qui les séparent du sol humide, ne sont pas plus mal que sur la terre plate détrempée par toute l’eau qui coule des parois de nos tentes.

On a pu voir après le premier jour de bataille, sur le plateau de Villiers, les inconvénients qu’ont nos feux de nuit. Le premier, le moindre certainement, est d’accuser les positions occupées, et de donner sur elles, à. l’ennemi, tous les renseignements nécessaires pour combiner son attaque. Quand l'armée du général Ducrot repassa la Marne, les Prussiens, dès six heures du soir, purent se rendre compte que nous n’avions plus de troupes sur le plateau, en n’y voyant plus de feux.

Mais ce n’est pas tout. On peut se convaincre qu’autour de ces feux les soldats ne dorment point, et qu’à la fatigue du jour ils ajoutent celle d'une veillée bruyante. Ceux qui reposent sont le petit nombre : ils se placent alors en cercle, autour du feu, tous couchés sur le même côté, chacun la tête appuyée sur les jambes et la hanche de son camarade et servant lui-même d’oreiller ; au suivant. Mais la plupart au lieu de dormir, causent, assis devant le brasier : on se raconte les exploits de la journée, les espérances du lendemain ; le café chauffe, on boit, on rit même, tandis qu’au loin se profile la silhouette des infirmiers qui enlèvent les derniers morts. — Et quand vient le matin nous n'avons sur pied que des hommes doublement fatigués par une journée d’action et une nuit de veille tandis que l’ennemi, plus économe de ses forces, grâce à l’absence des feux et à l’obscurité qui provoque au sommeil, retrouve le lendemain, dans les combattants de la veille, des troupes fraîches et reposées.

La dessus les Prussiens, à l'heure actuelle, sont nos maîtres. Il y aurait mauvaise grâce à n’en pas convenir. Mais nous sommes assez intelligents pour profiter vite des leçons qu'ils nous donnent. Nos soldats ne se sont pas fait faute de s’installer dans leurs gourbis, et s'en sont bien trouvés. Il suffirait, pour en installer de semblables, d’un ou deux hommes par escouade avec une houe et une hachette : ce serait leur fonction, comme d'autres sont cuisiniers. Il y a la certainement un essai à faire et que pourra tenter quelque compagnie de marche de la garde nationale, conduite par des officiers d‘initiative.

P. P.

Le siège et la défense de Paris

Les dessins parus dans l'Illustration du 17 septembre 1870 au 25 mars 1871

 

Les dessins parus dans le Monde Illustré du 24 décembre 1870 au 25 mars 1871

 

L'affaire de Champigny

 

Lançon, sergent au 46e bataillon