Signature d'Auguste Lançon

Le siège et la défense de Paris

Auguste Lançon - Bombardement bd de l’Observatoire

Bombardement boulevard de l’Observatoire

Bombardement boulevard de l’Observatoire
Le Monde illustré — 21 janvier 1871

Depuis le 5 janvier, la parole était aux canons prussiens. Les krupp se livraient à un monologue vif et animé. Pas une petite pièce française qui interrompît leur grosse voix.

Ces bons Prussiens en étaient à se demander si Paris avait épuisé ses munitions dans les combats du Bourget, de Champigny et dans la canonnade du plateau d'Avron.

Et ils allaient bombardant depuis Bercy jusqu'à Auteuil.

Leurs batteries du château de Meudon surtout faisaient rage. La première, établie sur la terrasse qui regarde le sud-est, battait les forts de Montrouge, de Vanves, et jusqu'au plateau de Villejuif, la seconde, du haut de la terrasse la plus élevée et placée à côté du château, lançait ses obus sur le Point-du-Jour et Auteuil.

Nos artilleurs avaient beau chercher avec leurs lunettes le point vulnérable, ils ne découvraient des pièces prussiennes que la gueule. Les batteries, entièrement couvertes, sont construites dans les terrepleins mêmes des terrasses, enfouies à une profondeur de deux et trois mètres.

Les batteries de Bagneux, de Châtillon, de Clamart, du Moulin-de-Pierre, de Bourg-la-Reine, couvraient de leurs feux nos forts et nos bastions du sud.

Les unes et les autres, avec leurs monitors de terre ferme, lançaient des bombes sur Paris.

Nous ne pouvions les laisser continuer ainsi.

La Saint-Guillaume venait à échéance le 16. En ennemis qui se piquent de politesse, nous ne pouvions moins faire que de souhaiter sa fête au roi de Prusse. Nos artilleurs de la marine et de l'armée se sont mis à leurs pièces, et toutes nos batteries des bastions, depuis Auteuil jusqu'à Montrouge, ont carillonné un concert dont les oreilles de Sa Majesté Prussienne ont dû être contentes.

Depuis la nuit du 15 au 16 janvier, le vacarme infernal ne cesse pas. J'écris, et le bruit du canon scande chacune de mes phrases, chacun de mes mots. Ce bruit infernal est incessant. Il ne s'arrête ni la nuit ni le jour. Les forts, les bastions, tout s'en mêle, et c'est à croire que Paris est une fournaise dont chaque étincelle est une détonation.

Si nous ne devenons pas sourds au milieu de tout ce tapage, c'est que nous avons le tympan diablement solide.

Pendant notre feu terrible, l'ennemi a restreint ses feux.

Meudon et Saint-Cloud ont d'abord gardé un silence absolu. Bagneux, Châtillon et Bourg-la-Reine n'ont que faiblement répondu. Dans ce duel d'artillerie nous avions la haute main.

La gigantesque lutte se réduisait à trois groupes : Vanves contre Bagneux, Issy contre Châtillon, le Point-du-Jour contre Clamart et Meudon.

La ville a un peu moins souffert.

Ce n'était plus comme dans la journée du 10 au 11, où les obus prussiens atteignaient les quartiers des Invalides, du Panthéon, de Saint-Sulpice, de la Sorbonne, du Jardin des Plantes. Vaugirard et Grenelle ont été, ce jour-là, littéralement criblés.

De neuf heures du soir à trois heures du matin, on a compté 237 coups tirés par les batteries prussiennes, 89 bombes éclatant sur Vaugirard et 38 sur Grenelle et le faubourg Saint-Germain, jusqu'au haut du quartier Mouffetard.

Les Parisiens de la rive gauche ont dû déménager, et il fallait voir les habitants de la Montagne-Sainte-Geneviève courant et allant sur la rive droite, plus hospitalière, chercher un refuge plus assuré.

L'émigration de ces quartiers de Paris rappelait celle que firent aux premiers jours de l'investissement les habitants de la campagne sur Paris. Les voitures, les charrettes, les haquets ne suffisaient pas aux impatiences de ces pauvres gens bombardés dans leur domicile. L'un emportait ses matelas sur son dos. La mère traînait son enfant à moitié endormi par la main. Le vieillard se hâtait avec toute la célérité fiévreuse que pouvaient donner à sa marche ses soixante-quinze ans. On aurait dit la fuite des Troyens après la prise de leur ville.

Les plus courageux ou ceux qui ne savaient où trouver un gîte descendaient dans les caves, abandonnant à la rage des obus les étages supérieurs.

On s'entassait souterrainement. Tous les habitants d'une même maison, suivis quelquefois des voisins, se groupaient dans les sous-sols où un poêle avait été installé. On étendait des matelas par terre, et dormait qui pouvait. On vivait là-dessous comme des lapins terrés, mettant de temps à autre le nez au soupirail de la cave pour signaler aux amis l'obus qui échancrait le coin de la maison. On se soulageait en maudissant les Prussiens, le roi de Prusse et M. de Bismark.

Aux fortifications, sur lesquelles pleuvaient les projectiles, les gardes nationaux avaient quitté leurs baraquements en planches pour se réfugier dans les casemates blindées de chevrons en fer, de bois non équarri et recouvertes de gazon. Nos soldats citoyens n'en prenaient pas plus de souci. Comme sous la tente ou sous la baraque, ils n'en faisaient pas moins leur partie aux cartes, chère à tous les troupiers. On s'arrangeait pour le mieux, quoique respirant moins à l'aise, mais on n'en avait que plus d'entrain pour lancer à chaque bombe une malédiction nouvelle à ces damnés Prussiens dont on espérait bientôt voir arriver le tour.

Parmi les établissements atteints pendant les premiers jours du bombardement, nous avons à enregistrer l'École polytechnique, l'École pratique de médecine, le couvent du Sacré- Cœur, l'hospice de la Salpêtrière, le dôme du Panthéon, l'École normale, l'institution des Jeunes-Aveugles, les hospices de l'Enfant-Jésus et de la Maternité.

Le quartier Latin a été éprouvé. Outre le Luxembourg et l'Odéon, plusieurs maisons particulières en reçu le choc des obus. Le café d’Harcourt, situé au coin de la place de la Sorbonne et du boulevard Saint-Michel, a vu un projectile prussien venir troubler les loisirs des consommateurs. Le dessin que reproduit le Monde illustré donne l'idée exacte des dégâts commis dans cet établissement.

Nous reproduisons aussi l'aspect qu'offrait le dortoir des jeunes enfants de Saint-Nicolas le lendemain de la catastrophe. C'était navrant.

Dans la journée du 8 au 9, un obus éclatait dans la maison des Frères de la rue de Vaugirard. Cinq enfants étaient tués sur le coup, quatre autres étaient blessés par les éclats du projectile. A ce fait ignoble, il n'y a qu'une chose à répondre aux Prussiens qui l'ont commis : supportez-en la honteuse responsabilité et que ce sang innocent retombe sur votre tête.

Que ces barbares acceptent aussi la réprobation qui doit rejaillir sur les destructeurs de nos monuments scientifiques, propriété non-seulement de la France, mais du monde savant des Deux-Mondes.

Ils ont bombardé le Jardin des Plantes. À coups de canon ils ont mitraillé les serres qui abritaient des collections uniques. Ils ont effondré la toiture de verre qui préservait des froids de l'hiver nos précieuses orchidées. Demain ils tireront sur la Victoria regina dont les larges feuilles s'étalent sur les tièdes eaux d'un bassin de marbre et dont la fleur est saluée à son éclosion comme un événement parmi les botanistes.

Ah ! c'est qu'ils avaient une raison pour bombarder le Jardin des Plantes et ses serres. Leurs espions leur avaient fait croire qu'on transportait les poudres du Panthéon dans les caves de notre grand établissement scientifique et qu'il se pourrait bien qu'on abritât, sous les toits de verre où végètent nos incomparables collections de plantes exotiques, nos munitions de guerre.

Nos ennemis ne laissent rien au hasard, et quand ils tuent les femmes malades et les enfants dans leurs écoles, comme lorsqu'ils détruisent nos orchidées, ils savent bien ou croient du moins savoir ce qu'ils font.

La mort d'une femme, celle d'un enfant, impressionne d'une manière plus poignante une ville assiégée et la pousse plus vite dans les bras du vainqueur.

Mais ils doivent voir, à l'attitude de Paris, que leur calcul, quelque bien mené qu'il soit, n'éveille dans le cœur des Parisiens qu'un sentiment : la rage et le désir d'une prompte vengeance.

Maxime Vauvert

Le siège et la défense de Paris

Les dessins parus dans l'Illustration du 17 septembre 1870 au 25 mars 1871

 

Les dessins parus dans le Monde Illustré du 24 décembre 1870 au 25 mars 1871

 

L'affaire de Champigny

 

Lançon, sergent au 46e bataillon