Signature d'Auguste Lançon

Le siège et la défense de Paris

Auguste Lançon - La peste bovine

La peste bovine

Le Monde Illustré, 18 mars 1871

La peste bovine

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le ciel, en sa fureur,
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
Faisait aux animaux la guerre.

Assurément, lorsqu'il écrivit cette fable admirable des Animaux malades de la peste, le bonhomme La Fontaine, ce profond ami des bêtes, avait vu se tordre dans les angoisses de l'agonie un de ces majestueux ruminants, qui, frappés d'un mal inconnu, tombent inanimés au milieu des grasses prairies ou le long des traînes verdoyantes. Quelques instants après leur mort, le ventre se ballonne démesurément, les yeux fixes et sortant de l'orbite sont injectés de sang ; de leur mufle tuméfié et entre les dents qui la serrent, sort une langue dégoûtante de bave ; les membres sont rigides.

La bête est morte de la peste bovine.

Ce mal, qui décime et anéantit quelquefois les plus beaux troupeaux, on en connaît les effets, on en connaît l'origine. On est encore à en chercher le remède.

Ce typhus, qui compromet en ce moment une de nos plus riches sources d'alimentation, vient des marais de la Hongrie, comme le choléra vient aux hommes des bords marécageux du Gange.

La peste bovine se communique par contagion, et si on lui laisse prendre une tête de bétail chez soi, elle en a pris bientôt des mille. C'est ce qui nous est arrivé en cette malheureuse année 1870-1871.

Les Allemands qui, à la suite du roi Guillaume, ont envahi la France, ont amené des quantités considérables de viande sur pied. Pour subvenir à la consommation de 1,200,000 tudesques, la Prusse a pris des bœufs un peu partout, dans toute l'Allemagne d'abord, ensuite dans les pays voisins. La Russie et la Hongrie lui en ont fourni d'énormes contingents.

Dans ces grandes agglomérations de bétail parqué et nourri à la diable, surmené dans les marches forcées, les principes morbides, importés des marécages hongrois et russes, se sont développés et ont engendré le mal qui s'est développé en France en raison directe de l'étendue de terrain occupé par les armées prussiennes. Dans l’Est, au Nord, dans nos pâturages de la Normandie et de la Bretagne, la peste bovine a passé des races étrangères aux races françaises, qui sont rudement éprouvées en ce moment.

Pareil désastre avait été constaté à la suite de chaque invasion venant des pays de l'Est de l'Europe. La guerre actuelle devait nécessairement amener avec elle cette peste bovine dont, avec les traités de 1815, nous eûmes jadis à subir les ruineuses atteintes. Comme si ce n'était pas assez de la guerre, des meurtres, de l'incendie et des contributions qu'elle traîne après elle !

Nous avons payé de notre sang et de notre fierté nationale l'ambition de l'empereur d'Allemagne ; nous sommes condamnés à jeter deux provinces et cinq milliards à son avidité. La mesure de nos désastres semblait être comble. Point. Il faut encore sacrifier sur l'autel de ce Minotaure couronné des hécatombes, les plus beaux parmi nos bœufs du Cotentin et du Charolais.

Nous avons fourni les victimes à ce nouveau dieu de la guerre ; les princes allemands se chargent de lui brûler de l'encens sous le nez.

Encore si ces fumigations pouvaient nous délivrer de la peste bovine et de ces pestes d'Allemands !

M. V.

Le Monde Illustré, 25 mars 1871

La peste bovine
Le Monde Illustré, 25 mars 1871

La peste bovine

Ainsi que nous l'avons dit dans notre dernier numéro, la Prusse a fait acte de cordiale inimitié en inoculant à nos troupeaux français la peste bovine qui décimait ceux qu'elle traînait à sa suite pour l'approvisionnement de ses innombrables régions.

Il faut avouer aussi que nous avions été naïfs. Nous avons eu la simplicité d'acheter à ces roués Allemands une quantité de bétail dont étaient bien aise de se défaire, attendu que ce bétail épuisé de fatigue, de marches n'aurait pu rentrer en Allemagne où le contrôle sanitaire, tout autrement sérieux que celui que nous exerçons en France, n'aurait pas autorisé leur introduction dangereuse.

En Prusse, plus que chez nous, la police douanière est irréprochable. Un service vétérinaire organisé aux frontières d'une manière permanent et tout animal arrivant de Russie, de l'Autriche ou de la Hongrie est soumis à une scrupuleuse investigation.

Or, comme déjà les bœufs que nous ont cédés à prix coutant les Prussiens portaient le germe du typhus, il est certain que ces animaux, plus épuisés encore par leur marche de retour, n'auraient pas franchi le Rhin.

En nous vendant leurs troupeaux d'approvisionnements les Allemands faisaient doublement une bonne affaire : ils rentraient d'abord dans leur argent et ensuite Ils nous laissaient la peste bovine, une cause de ruine pour notre élevage agricole, une perte certaine pour notre alimentation et nos finances.

Ces peu scrupuleux ennemis n'ont que trop bien réussi dans leur calcul.

Le typhus a sévi à Paris ; a porté ses ravages dans les départements.

Pour les besoins du ravitaillement, des parcs à bestiaux avaient été créés à Charonne, à Montrouge, à Grenelle, aux Batignolles, à Vaugirard, près du cimetière Montparnasse. Des troupeaux de toutes provenances ont été entassés dans des locaux insuffisants et d'une salubrité douteuse.

Le mépris des lois hygiéniques, l'insuffisance de nourriture ont bientôt développé le mal que les vétérinaires et M. Bouley à leur tête avaient pronostiqué.

Le moindre contact avec des animaux malades a suffi pour développer avec une rapidité effrayante le typhus parmi ces ruminants que la rareté des fourrages, les rigueurs de la saison et l'insuffisance des abris prédisposaient à la maladie.

Sur dix mille bêtes à cornes amenées dans les abattoirs de la Villette on a perdu cinq mille bœufs et on n'a pu en conserver que six cents pour la salaison.

À Grenelle, aux baraquements des Invalides, les animaux mouraient par centaines chaque jour. À un moment donné on a vu en cet endroit plus de mille cadavres putréfiés dans leur peau, tendue à se rompre. Ils étaient entassés là depuis huit jours.

Les équarisseurs manquaient.

Dans un autre parc, le 23 février, sur dix-huit cents bêtes, quatorze cents furent reconnues atteintes de la peste.

L'approvisionnement militaire qui se composait environ de sept mille bœufs, a perdu d'après les rapports de MM. Decaisne et Reynal plus des deux tiers de son effectif.

À l'abattoir des Batignolles les deux tiers des animaux envoyés à cet établissement ont dû être abattus.

À Charonne, où le bétail se trouvait parqué dans le dépôt des Petites-Voitures, un matin, quatre-vingts cadavres furent trouvés étendus dans les écuries. L'approvisionnement était de quatre cents bœufs. Certains départements ont souffert de cette peste aussi cruellement que Paris. À Landernau seulement on a été obligé de porter sur des navires qu'on coulait en mer sept mille animaux morts du typhus des bêtes à cornes.

Aujourd'hui, grâce à l'initiative indomptable de M. Bouley, un service de désinfection, d'abattage et d'hygiène bovine a été organisé sur une vaste échelle. On en est arrivé à enrayer le mal.

Encore quelques efforts énergiques et la peste bovine aura disparu. Il est temps.

Un paysan de la Beauce, annonce-t-on, a trouvé un remède à ce typhus qui, si on le laissait faire, dépeuplerait nos plus gras herbages. Il a essayé sur ses bœufs de l'inoculation et l'inoculation lui a réussi.

À un animal contagionné, il emprunte au moyen d'une lancette, quelques gouttes de sang empesté et, après avoir fait une incision sur un membre de la bête qu'il veut préserver du typhus, il introduit dans le système circulatoire de l'animal sain le germe de la terrible maladie. Après cette opération, le bœuf opéré est pris de malaise, il souffre, mais ne meurt pas. Au bout de quelques jours de typhus, Pour ainsi dire anodin, la bête revient à la santé. C'est le système de Jenner appliqué à la peste bovine.

L'expérience sur une grande échelle nous démontrera si le paysan de la Beauce a guéri ses bœufs Secundum artem, dans toutes les règles de l'art.

Maxime Vauvert.

Le siège et la défense de Paris

Les dessins parus dans l'Illustration du 17 septembre 1870 au 25 mars 1871

 

Les dessins parus dans le Monde Illustré du 24 décembre 1870 au 25 mars 1871

 

L'affaire de Champigny

 

Lançon, sergent au 46e bataillon