Signature d'Auguste Lançon

Le siège et la défense de Paris

Auguste Lançon - Arrivée des pommes de terre

Arrivée des premières pommes de terre sur la place de l'Observatoire

Arrivée des premières pommes de terre sur la place de l'Observatoire
Le Monde Illustré, 25 février 1871

Les légumes

Madame La Verdure persiste à nous bouder.

Elle s'entête à ne pas se prodiguer sur le carreau des Halles, son domicile ordinaire, où cependant on la réclame tous les jours.

Je sais bien que la dame est frileuse et que tant que durent les frimas, sa constitution ne lui permet guère de sortir de chez elle.

Elle habite la banlieue où, faute de soleil, ses fidèles la calfeutrent dans les serres chaudes et lui procurent ainsi une vie artificielle qu'au besoin ils savent admirablement exploiter.

M. Joigneaux, un des nouveaux élus de Paris, lui a fait pendant toute la durée du siège des avances dont la péronnelle lui a su quelque gré. Le vulgarisateur de l'agronomie maraîchère lui avait trouvé dans l'enceinte des murs de Paris une superbe villa où elle pouvait prendre toutes ses aises.

On lui avait ménagé les courants d'air et on l'avait mise là comme dans du coton. On l'a prise par les sentiments, faisant vibrer dans son cœur refroidi la fibre patriotique. Elle s'est laissé tenter, mais à quel prix ! Madame La Verdure a consenti à délier les cordons de sa bourse, à laisser échapper d'entre ses mains quelques bribes de ses richesses !

À Paris affamé et dont l'estomac altéré par une nourriture faite de salaisons continues demandait à tous les fruitiers quelques légumes frais, elle a maigrement distribué quelques laitues, de rares bottes de carottes avec de maigres feuilles de mâches.

Il a bien fallu se contenter de ce parcimonieux rationnement tant qu'a duré le blocus.

Les céréales se sont empressées d'arriver dans nos magasins, les bœufs et les moutons se promènent dans nos rues, la conduite de madame La Verdure devient inexplicable. Ses bouderies, nous les trouvons féroces.

Heureusement que le printemps s'avance et que la frileuse va se décider à se montrer en plein soleil.

Encore un mois et elle se prodiguera tellement que bien des yeux ne voudront plus d'elle, même pour peu d'argent. En attendant, elle nous tient la dragée haute. Ses choux, elle ne les lâche pas à moins de 2 et 3 francs ; ses salades sont cotées 2 fr. 50 la livre et ses oignons sont introuvables.

Quand par hasard une de ses voitures traverse nos boulevards, chargée de ses chers produits, tous les passants ouvrent de grands yeux d'envie et suivent l'équipage, comme jadis on suivait un fourgon du Trésor. Encore un peu, et on mettrait le chargement au pillage et on appliquerait à madame La Verdure la loi de Lynch.

Si la bonne dame veut éviter ce dernier supplice, qu'elle se hâte, car notre patience est à bout et nous voulons enfin pouvoir manger à notre faim tous les produits de madame La Verdure.

M. V.

Le ravitaillement de Paris

La faim qui a livré Paris à la vaillante, armée prussienne, sa fidèle alliée, n'avait rien de commun avec cette sensation pleine de promesses qui vous prend quatre ou cinq heures après un léger déjeuner et qui donne à l'estomac l'impatience d'un dîner succulent.

La faim qui a fait tomber nos armes des mains •Hait bel et bien ce qu'on peut appeler la faim-famine.

La grande cité était devenue un immense radeau de la Méduse sur lequel le Scbaunard de la Vie de Bohême aurait inutilement cherché à faire pousser des truffes.

L'ami de Murger aurait semé dans nos rues de la graine de côtelettes et de beefsteaks, qu'il n'aurait récolté que des gastrites et des anémies.

Plus rien ne poussait derrière la devanture de nos marchands de comestibles et de nos épiciers.

Abrités sous les glaces les plus luxueuses, comme sous les carreaux de vitres les plus enfumés, s'étiolaient seuls quelques rances pots de confiture, de rares et problématiques boîtes de conserve dont l'étiquette seule garantissait la pudeur.

Encore quelques jours, et après avoir dévoré les chevaux, les chiens, les chats, les rats, nous allions être réduits à nous manger les uns les autres.

Le cannibalisme nous répugnait.

Nous avons préféré échanger nos forts, nos canons, nos fusils contre des bœufs, des moutons et des sacs de farine.

Nous n'avions plus à offrir à la patrie que notre consomption jusqu'à l'anéantissement. Le gouvernement de la défense a décidé que nous n'avions plus rien à souffrir. Il a signé la convention du 28 janvier qui autorisait, on sait à quel prix, le ravitaillement de Paris.

Nous sommes en pleine période de réapprovisionnement, et la France et le monde peuvent juger à quel point de pénurie notre résistance de plus de quatre mois avait réduit les magasins de l'État et ceux des particuliers.

À voir les chiffres que depuis une semaine publie l'Officiel, à lire le nombre des arrivages qui, du 1er au 12 février sont entrés dans nos gares, il est facile de se convaincre que toute nourriture manquait à Paris.

Dans les douze premiers jours du mois il nous est arrivé :
6,920 bœufs ;
8,854 moutons ;
578 vaches ;
590 porcs ;
9,700,000 kil. de conserves de viandes diverses, jambons, lard ;
2,600,009 kil. de poissons ;
600,000 kil. de beurre et graisses ;
470,000 kil. de fromage.

C'est là, avec quelques moutons en moins, le menu d'une semaine.

Eh bien, malgré ces quantités qui paraîtraient respectables même à une capitale comme Berlin, on payait encore le 14 : le bœuf, à raison de 5 francs la livre ; 1 franc une côtelette de mouton; le porc, 4 francs; 3 fr. 50 le beurre; 1 franc un quart de gruyère.

Le prix du poisson était variable comme l’humeur des Prussiens qui arrêtent aujourd'hui un convoi qu'ils ont laissé arriver hier, qui font rétrograder le soir un train dont ils avaient autorisé la libre circulation le matin.

La rareté de la marchandise, viande comestible, est encore si constante que les marchands tiennent très-haut leurs prix sans se soucier de la concurrence.

L'ensemble des farineux panifiables ou leurs équivalents donne un total qui a permis de supprimer le rationnement chez les boulangers et par conséquent les stations qu'il fallait faire à leur porte pendant de mortelles heures pour obtenir les 300 grammes de pain noir auxquels nous étions réduits dans les derniers jours.

Paris a reçu dans la première duodécade du mois :
10,407,000 kil. de grains ;
23,900,000 kil. de farines ;
2,700,000 kil. de biscuit ;
4,000,000 kil. de pommes de terre et légumes ;
400,000 kil. de fruits.

En tout 340,000 quintaux de farineux ou de légumes, soit la consommation normale de quarante et un jours.

Pour ce qui est du combustible nous sommes moins heureux avec les 4,197,000 kil. de bouille 907,000 kil. de coke reçus jusqu'à présent; c'est à peine si nous en avons pour trois jours et le temps s'est remis au froid et à l'humide. Et nous n'avons plus de bois. Et nous avons grand besoin que le blanchissage, les forges, la serrurerie, les ateliers à moteurs à vapeur puissent donner du travail à ceux que la guerre fait chômer depuis six mois et qui chargent individuellement le budget de 1 fr. 50 c. d'indemnité quotidienne.

Maintenant que nous avons du pain sur la planche que les charbons de l'Angleterre, de la Belgique, du Nord, du centre et même du midi de la France se mettent de moitié avec le travail pour détourner de nous la misère.

Dans le ravitaillement de Paris, la ville de Londres a tenu à honneur de nous envoyer les premières subsistances. Les premiers convois de ce secours alimentaire et fraternel nous sont arrivés par la gare du Nord. Les denrées anglaises ont été déjà distribuées dans les boucheries municipales, et plus d'un ouvrier, en recevant la quote-part qui lui venait du peuple anglais, se demandait s'il ne vaudrait pas mieux pour les nations entretenir leurs amitiés par des petits cadeaux de ce genre que de raviver les vieilles haines en échangeant bombes, boulets, mitraille et misère.

Après Sedan, les Prussiens auraient dû le comprendre ainsi; mais alors, pour la plus grande gloire du nouvel empereur d'Allemagne, on n'aurait pas continué à se massacrer les uns les autres, on n'aurait bombardé ni le Panthéon, ni les hôpitaux, ni le Jardin des Plantes; et Paris n'en aurait pas été réduit à capituler ou à se laisser mourir de faim famine.

LÉO DE BERNARD.

Le siège et la défense de Paris

Les dessins parus dans l'Illustration du 17 septembre 1870 au 25 mars 1871

 

Les dessins parus dans le Monde Illustré du 24 décembre 1870 au 25 mars 1871

 

L'affaire de Champigny

 

Lançon, sergent au 46e bataillon