Signature d'Auguste Lançon

Lançon et les Salons

Les Artistes francs-comtois au Salon de 1879

Les Artistes francs-comtois au Salon de 1879,

par Bernard Prost

I. PEINTURE

Peintre, sculpteur, dessinateur, graveur, M. Lançon [1] cumule audacieusement toutes les spécialités, et comme la fortune est propice aux audacieux— aux audacieux surtout de cette valeur, — il remporte dans tous les genres une égale victoire. Peintre, il s’est créé un domaine à part dans les sujets militaires. Les Frères enterrant des soldats le lendemain de l’affaire de Champigny (Salon des refusés de 1873), Les morts en ligne, champ de bataille de Bazeilles (Salon de 1874), Les échappés de Sedan, route de Mouzon, le 1er septembre 1870, le soir (Salon de 1875), Le 5e régiment de cuirassiers à Mouzon (Salon de 1877), Au moment de quitter l’étape (Salon de 1878), révèlent une fougue de jet, une franchise d’accent, un respect de la réalité, que rehausse une couleur puissante, énergique dans sa tonalité sombre et sa dureté un peu brutale.

Ce sont des esquisses poussées, largement faites plutôt qu’achevées méticuleusement ; mais, comme on y sent l’émotion, la sincérité du témoin oculaire ! L’artiste a vu, en effet, les scènes qu’il retrace ; parfois même il y a pris part.

Engagé dans une ambulance dès les premiers jours de la fatale guerre de 1870, M. Lançon accomplit dignement son devoir sur les champs de bataille, tout en glanant une ample moisson de croquis d’après nature. Son ambulance fut enfermée à Sedan. Après la capitulation de Bazaine, il put rentrer à Paris et fit toute la campagne du siège en qualité de sergent dans un régiment de marche, tour à tour l'album et le fusil à la main, jaloux, comme Regnault, de payer de sa personne, mais, plus heureux que lui, remplissant jusqu’au bout sa tâche de patriote et d’artiste. Vous étonnez-vous maintenant de la saisissante vérité de ses toiles, de la spontanéité de ses deux cents eaux-fortes de La troisième invasion ? Quel poignant, quel lugubre commentaire d’une douloureuse histoire !

En dehors des sujets militaires, M. Lançon a une autre prédilection : les fauves.

À défaut de voyages lointains, il a dû, il doit encore passer plus d’une heure au Jardin des plantes et dans les ménageries, à dessiner, à modeler sur place ces lions, ces tigres, dont il traduit si superbement les attitudes. Qu’il emploie pour cela le pinceau ou l’ébauchoir, il a le souci de la ligne, du mouvement, du caractère ; sa note est très individuelle ; il arrive à être neuf, original, même après Delacroix et Barye. Je n’ai encore rien dit du dessinateur, mais il sera question de lui plus loin, ainsi que du sculpteur et de l’aquafortiste ; je neveux maintenant parler que du peintre. — Il est représenté au Salon par deux envois : Les lions et Les pauvres au coin de la rue de la Santé, en 1869.

Ces lions valent pour le moins ceux des précédentes expositions ; ils ont une majesté presque sculpturale. Le crépuscule s’étend sur le désert ; le mâle est couché sur le sable ; à dix pas derrière, la lionne s’avance ; elle a sans doute flairé de loin quelque proie, et vient inviter à la chasse son royal époux. Gare à l’Arabe attardé, ou à la pauvre gazelle trahie par la brise ! Les deux carnassiers sont admirablement construits ; le grand lion, au premier plan, surtout, vous cause un vrai frisson. La tonalité générale paraît de prime abord trop noirâtre, mais, étant donné la pâle lumière du jour sur son déclin, on en reconnaît bien vite la parfaite justesse.

Lançon : Les pauvres au coin de la rue de la Santé en 1869
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet
Image modifiée numériquement pour une meilleure lisibilité, l'image réelle étant beaucoup plus sombre

Une sinistre procession de guenilleux, d’éclopés, de faméliques, promiscuité sordide et navrante, attend, à la porte de l’hospice, la distribution des restes. Lasportule ne doit pas être luxueuse ; qu’importe, pourvu qu’elle soit la bienvenue, et elle l’est certainement, si l’on en juge à l’attente peinte sur tous ces visages hâves, blêmes, souffreteux, émaciés par la misère ou flétris par la débauche. L’impression de la scène est d’une hardie et surprenante réalité. L’auteur n’a ni flatté, ni chargé ses types ; il les a peints et groupés tels qu’il les a vus : je garantis la ressemblance. Qu’un pareil spectacle n’ait rien de réjouissant, je vous l’accorde ; une jolie femme déshabillée charmera davantage, sans doute, les regards qu’effarouchent de pauvres diables, des gueux même, si vous le voulez, alignés à la file pour recevoir un menu morceau de pain, ou un maigre bouillon d’hôpital. Il faut cependant admettre que la misère existe, et qu’un artiste a le droit d’en rendre parfois le public témoin. Réalisme, soit, mais réalisme plus sain, plus original que la moitié des toiles figurant chaque année au Salon. Si M. Lançon m’en croit, il conservera ce réalisme et cette personnalité tranchée. En tous les cas, ses Pauvres peuvent prendre place à côté de ses lions et de ses épisodes de guerre ; si certaines teintes sont un peu crues et heurtées, si le dessin pourrait avoir plus de souplesse, l’œuvre, du moins, prouve un tempérament et fait songer à la fois à Callot, à Hogarth et à Daumier.

II. DESSINS, AQUARELLES, PASTELS, PORCELAINES, FAÏENCES.

MM. Lançon, Courtois, Billot, Schuffenecker, Duvent, Saunois, Progin, Pointelin, des Ayvelles, Mlles Perronne, Allex, Guyard.

[…]

Dix-sept dessins à la plume, d’un franc jet, pleins de caractère, de mouvement et de vie, portent à leur angle, sous les deux initiales A. L., une signature recherchée des amateurs : A. Lançon. Coins retirés et aspects pittoresques du Vieux Paris, scènes militaires, groupes de Soldats, Trappistes au travail, labourant, bêchant le sol, brouettant la terre, ou creusant une fosse dans le cimetière du couvent, Trappistes à l’église, chantant l’office ou veillant un mort, M. Lançon traite tous les sujets avec une égale puissance d’évocation.

Ses paysages sont nets, précis, accentués. Ses personnages ont le cachet de leur rôle ; par l’attitude, l'allure, la physionomie, la configuration générale des individus, par l’arrangement des groupes, l'auteur reproduit la vérité même de la nature. Le sentiment, l’expression, s’allient chez lui à la fécondité. Montrez-moi des fantassins plus alertes, des cavaliers plus fringants ou plus solides en selle, des trappistes mieux occupés à leur besogne ou plus religieusement recueillis.

J’allais oublier — l’omission serait impardonnable — l’École dans le Jura, ce fin croquis pris sur place à Coiseretle, on peut le lire au bas du dessin, le 16 janvier 1872. Des marmots, à l'air éveillé, garnissent, d’un côté, les bancs ; de l’autre, quelques fillettes attentives. Au fond de la salle, le « maître » debout, expose la leçon du jour, avant d’appeler un des élèves au tableau, vierge encore de griffonnage. Au milieu de la pièce, auprès du poêle, la femme de l’instituteur, tout en écoutant machinalement la leçon, surveille la marmite où cuit le dîner et dodeline le petit rejeton pédagogique. Couché à ses pieds, Azor se chauffe et trouve que, par ce froid, il fait meilleur là qu’à la rue. Le Christ, suspendu à la muraille, semble abaisser un regard de complaisance sur cet intérieur patriarcal. Tout cela est naïf, charmant, et d’une scrupuleuse exactitude ; ceux qui ont visité, pendant l’hiver, les écoles rurales de nos montagnes, ne me contrediront point.

Une &cole dans le Jura - 1872
Le dessin paru initialement dans l'Illustration en 1872

[…]

III. SCULPTURE

MM. Clésinger, Iselin, Gauthier, Becquet, Chambard, Perrey, Claudet, Lançon, Laurent, Détrier, Baudelot, Viennet, Mme Weyl, Mlle Le Bouvier.

[…]

A son décès, Lançon était toujours en possession de ces deux sculptures qui figurèrent sous les numéros 177 et 178 lors de la vente après décès de 1888.

La Lionne d’Égypte et le Lion d’Arabie, de M. Lançon ont l’allure superbe. La majesté sculpturale que j’ai constatée chez ses Lions en peinture est ici pleinement réalisée. Ces fauves habitants des sables sont traduits avec une fougue, une puissance, une vérité surprenantes. M. Lançon est le digne continuateur de Barye et l’émule des Caïn, des Jacquemard, des Frémiet, des Mène, des Isidore Bonheur, des Rouillard. Théophile Gautier, vivant, l’associerait, à coup sûr, aux éloges qu’il décernait au plus illustre animalier de notre époque : « M. Barye ne traite pas les bêtes au point de vue purement zoologique ; quand il fait un lion, un tigre, un ours, un éléphant, il ne se contente pas de mériter l’approbation de messieurs les professeurs du Jardin des Plantes. Quoiqu’il soit exact et vrai au plus haut degré, il sait que la reproduction de la nature ne constitue pas l’art ; il agrandit, il simplifie, il idéalise les animaux et leur donne du style ; il a une façon fière, énergique et rude, qui en fait comme le Michel-Ange de la ménagerie. Le premier il a osé, chez nous, décoiffer les lions de cette perruque à la Louis XIV dont les statuaires les affublaient, et qui leur prêtait une vague ressemblance avec Racine ou Boileau; il leur a ôté de dessous la griffe cette grosse boule de marbre si ridicule, et les a représentés grommelant, hérissés, incultes, secouant leur crinière échevelée, et tenant en arrêt sous leur ongle d’airain un serpent gonflé de poison, ou bien encore tirant de leur profonde poitrine ce rugissement sourd, ce tonnerre caverneux qui arrête l’antilope au bord de la source et fait pâlir l’Arabe du désert sur son cheval aux jambes rapides; il a trouvé la beauté particulière de chacun de ces tyrans de la montagne, de la forêt et de la plaine, dont les formes rivalisent de perfection avec celles de l’homme; et maintenant la fable de La Fontaine n’aurait plus de motif de dire :

Si les lions savaient sculpter ;

les lions peuvent s’en rapporter à M. Barye[2]. »

[…]

IV. GRAVURE ET LITHOGRAPHIE.

MM. Vernier, Lançon, Mlles Berger et Perronne.

[Il serait banal de complimenter M. Vernier de son Angélus, d’après Millet ; en vain épuiserais-je tout le répertoire des épithètes laudatives, je n’apprendrais rien de nouveau sur le premier lithographe de notre époque. Je ne puis pourtant m’empêcher d’admirer, chez lui, la conscience de l’interprétation, la légèreté du crayon, le moelleux du trait, le charme subtil du rendu. Qu’il s’agisse des toiles de Corot, Courbet, Millet, Daubigny, Diaz, Th. et Ph. Rousseau, Jules Dupré, Joies Breton, Flahaut, Didier, Ch. Jacques, Lambert, ou de celles de Decamps, Meissonier, Bonnat, Henner, Tassaert, Slevens, Roybet, Ribot, Chaplin, Mérino, Brion, Sain, etc., M. Vernier les traduit tour à tour avec une prodigieuse habileté de procédé et une incomparable variété de sentiment ; il s’assimile si bien les intentions et la manière de chaque maître, qu’à l’aide des seules ressources de la lithographie, il parvient à donner l’exacte impression de l’original.]

C’est la quatrième fois que le nom de M. Lançon apparaît dans ces notes. J’ai déjà parlé du peintre, du dessinateur et du sculpteur ; reste le graveur hors concours, qui n’a vraiment que faire de mes éloges ; ses eaux-fortes de La troisième invasion, ses planches de l’Art, des Beaux-Arts illustrés, du Musée artistique, de l’Illustration, des albums annuels publiés par la maison Cadart, etc., plaident plus éloquemment en sa faveur que toutes les phrases du monde. Deux mots seulement des douze gravures qu’il soumet aujourd’hui au public : Trappistes, Lion, et diverses Scènes du siège de Paris, destinées à une édition nouvelle de « La troisième invasion. » Le talent vigoureux et original de M. Lançon s’y affirme hardiment. La franchise de l’inspiration, l’expression pathétique du sujet, la vérité saisissante des scènes, le mouvement des groupes, le caractère des individualités, recommandent de plus en plus cette pointe sûre, alerte, qui fouille le cuivre avec une âpreté incisive, bien qu’exempte de dureté. La pensée est à la hauteur de l’exécution chez cet artiste doublé d’un patriote. Ses eaux-fortes de la guerre de 1870-1871 stigmatiseront d’un commentaire vengeur, dans les siècles futurs, les dernières pages de l’histoire de l’Empire, écrites avec le sang de la France.


[1] Lançon (Auguste), né à Saint-Claude, élève de l’École des Beaux-Arts de Lyon, puis à Paris de Picot ; médaille 2e classe 1873 (section de gravure). Hors concours (dans cette section).

[2] Théophile Gautier, Les beaux-arts en Europe, 1855 (librairie Michel Lévy), tome 11, pages 180-181.


Lançon et les Salons

Compte-rendu des Salons

L'exposition des refusés

Les Artistes francs-comtois au Salon de 1879