Signature d'Auguste Lançon

Lançon et les Salons

Auguste Lançon - L’exposition des refusés

L’exposition des refusés

Le Petit-Journal — 3 juillet 1873

I

Une revue du Salon de 1873 ne serait point complète si, à côté du Paradis, officiel du palais de l'Industrie ne figurait le libre Purgatoire de l'exposition des refusés.

La question de savoir si des jurés qui sont des hommes, ont pu se tromper, est résolue d'avance. Il y a aux refusés quinze toiles qui valent toutes les toiles que le jury a récompensées ; il y à cent toiles qui valent toutes les toiles que le jury a reçues. Ceci ne prouve rien contre l'impartialité du jury et l’allée des Châtaigniers de Rousseau qui fut refusé quatre lois de suite, a crié déjà, avec toute l'éloquence d'un chef-d’œuvre, que les artistes étaient faillibles comme les autres, qu'ils subissaient autant et plus que d'autres les préventions, les préjugées d'écoles, les antipathies, les jalousies et les camaraderies.

Les jurés qui proscrivaient un chef-d’œuvre étaient intelligents, ils connaissaient toutes les règles de l'Art. Ils étaient honnêtes et n'eussent point fait tort à Rousseau de vingt-cinq centimes, et pourtant ils regardaient comme la chose la plus naturelle du monde de lui porter injustement le plus grave préjudice, de lui causer la plus vive douleur qui puisse affliger un artiste. Ce qui s'est, produit une fois peut se produire cent fois. Aussi voyons-nous avec joie les artistes renoncer aux protestations, aux récriminations, aux colères vaines, pour expérimenter purement et simplement ce principe de liberté qui, sincèrement appliqué, est la solution de toutes les questions.

L'Exposition des refusés, née de l'initiative privée, s'est organisée cette année sans que l'État intervînt une seconde. Si les artistes savent joindre à l'initiative qui commence, la persévérance qui achève, ils se serviront de ce jalon pour fonder une exposition permanente, intermédiaire loyal entre le peintre, le sculpteur et le public de plus en plus épris des œuvres modernes.

L'État cette sorte de Manitou que tout le monde en France invoque et insulte tout à tour, cessera d'être à la fois organisateur, d'exposition et acheteur d'objets d'art. Il interviendra comme simple acquéreur, sans que le fait d'avoir reçu un tableau l'oblige à l'acheter et sans que le fait d'en avoir acheté un l'oblige à en recevoir un autre.

 

Le jury ne sera plus un jury officiel comme il l'était autrefois ; il ne représentera plus, comme cela peut arriver avec les jurés élus, une école, une coterie montée au pouvoir momentanément quitte à être renversée l'année suivante par une école différente ou une coterie contraire. Les jurés seront les acheteurs, M. Fauré, de l'Opéra, ou M. le duc de Narbonne, M. Hottinguer, ou M. de Rothschild.

II

Nous avons indiqué en quelques lignes, l'avenir que nous semble avoir l'Exposition des refusés, examinons maintenant, en une rapide revue, son présent, c'est-â-dire les œuvres de mérite qui n'ont point trouvé grâce devant le jury de l'Exposition officielle.

La Nymphéa de M. Firmin Girard vaut certainement la plupart des nudités du Salon. Vautrée sur l'herbe, la jeune fille étend la main pour cueillir le Nénuphar, la fleur des eaux tranquilles. Le démon de Midi a passé sur cette robuste créature, le sang craque à fleur de peau et à voir l'ardeur avec laquelle elle aspire, l'apaisement de ce coin le geste avec lequel elle cherche ces fleurs nées dans le calme de l'étang, on croirait presque qu'elle a bu tout à l'heure à l'auberge à même un pichet, et que le soleil implacable a fait tourbillonner sa tête dans la traversée de quelque grand pré.

Ce n'est point une nymphe, en effet, Ce n'est point même une mortelle, comme auraient dit les poètes du dix-huitième siècle, c'est une femme au type vulgaire, aux instincts grossiers, aux appétits exubérants. Ses chairs, superbement modelées, s'étalent sans fausse pudeur, mais aussi sans mièvrerie corruptrice, sous la verdure des arbres, et du tableau tout entier où M. Firmin Girard a déployé de magistrales qualités, sort comme une explosion de vie sincère, de force inassouvie et de lumière tamisée et brûlante encore.

L'enterrement à Champigny © Musées d'Angers
Image modifiée numériquement pour une meilleure lisibilité, l'image réelle étant beaucoup plus sombre

Au moment où il est tant question des enterrements civils, l'enterrement militaire de M. Lançon peut produire tout au moins un effet de contraste. Il est bien navrant d'aspect et bien saisissant aussi, malgré ses défauts de perspective, cet Enterrement de Champigny.

Dans une immense tranchée les cadavres s'entassent pêle-mêle, horribles à voir, grimaçant, souillés de neige et de boue, couverts de sang, Contractés par la frénésie du combat ou grimaçant encore l'éclat de rire qu'a éveillé la plaisanterie d'un camarade dans le rang. Des frères de la doctrine chrétienne portant la croix de Genève rendent à ces morts les derniers honneurs et creusent pour eux la fosse où ils dormiront le dernier sommeil.

C'est un spectacle atroce, encore une fois; c'est bien le véritable aspect d'un champ de bataille quand la gloire ne l'illumine point et quand les cris de victoire n'étouffent point les cris des agonisants. On saurait presque gré au peintre d'avoir eu moins de talent et de nous avoir épargné par une exécution moins scrupuleuse quelques-unes des réalités de cette scène.

Il y a bien des défauts dans la Femme adultère de Thompson, on y trouve aussi une qualité qui rachète tout : le mouvement. Le tableau prêche comme un sermon, argumente comme une brochure, démontre comme une comédie.

En une ville du moyen âge on a appliqué la loi du temps, et la femme adultère s'avance montée sur un âne et des vieilles maisons à pignons, à toits surplombants, à fenêtres ogivales, la foule sort pour profiter de cette morale qui tient dans sa main la queue d'un âne gris.

Les vieilles femmes ont des colères qui sont peut-être des regrets, les jeunes gens ont des sourires. Devant le seuil du château un seigneur commente gravement à la châtelaine l'enseignement que comporte un tel exemple, et, voyez l'ironie des choses ! tandis qu'il parle et que défile le cortège, un galant baise les mains de la châtelaine.

Sur le devant de la scène l'auteur il place deux illustres écrivains de ce temps, qui ont, avec des principes différents, discuté de cette redoutable question. L'un agite un couteau et semble dira Tue-la ! L'autre, plus grave, montre le titre d'une brochure et semble conseiller à son compagnon de remplacer le poignard brutal qui frappe par la loi sage qui dénoue.

Édouard Drumont

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