Signature d'Auguste Lançon

Lançon et les prisonniers de la Commune

 Auguste Lançon : École du Chantier

L'école des détenus à la prison du Chantier.

Lançon :L'école des détenus à la prison du Chantier (1871)
L'école des détenus à la prison du Chantier

Il y a à Versailles, dans la rue des Chantiers, un très grand bâtiment à triple étage. On l'appelle le Chantier. Avant la guerre, il servait de magasin au chemin de fer. Depuis que le Gouvernement s'est installé à Versailles, on en a fait une prison, que l'on a peuplée de prisonniers faits sur la Commune, ou de personnes arrêtées pour faits relatifs à l'insurrection. Ces détenus attendent là, soit l'ordonnance de non lieu qui doit les rendre à la liberté, soit l'ordre de renvoi devant le conseil de guerre qui doit connaître de leur affaire.

Cette prison est parfaitement tenue, et les prisonniers y sont aussi bien que l'on peut être sous les verrous. La disposition des lieux, grâce à leur destination primitive, est pour beaucoup, d'ailleurs, dans ce résultat satisfaisant. Chaque étage ne se compose, pour ainsi dire, que d'une immense salle, soutenue par une quadruple rangée de colonnes en fonte. C'est dans ces trois salles vastes, bien aérées, que sont logés les détenus, qui ont, en outre, à, leur disposition une vaste cour dans laquelle ils peuvent se promener de sept heures du matin à cinq heures du soir. Une grande consolation pour eux, sans doute; mais cette liberté d'aller et de venir intra muros ne suffisant pas à les distraire de l'ennui qui les rongeait, l'un d'eux, un nommé Petit, eut l'heureuse idée de monter une école pour l'instruction élémentaire de ses codétenus, dont le plus grand nombre étaient complètement illettrés.

L'idée eut du succès. Accueillis avec faveur par les malheureux prisonniers, elle fut chaudement patronnée et soutenue par MM. le général Appert et le colonel Gaillard. Dans des conditions si favorables, elle devait faire son chemin.

Elle est fréquentée assidûment aujourd'hui par plus de soixante élèves, pleins de zèle et de bonne volonté, parmi lesquels on remarque un bon homme d'une soixantaine d'années, qui apprend à. lire avec une conviction digne de tous les éloges. A l'heure actuelle, il réussit presque à écrire une lettre à peu prés lisiblement. La classe se tient, à des heures déterminées, dans la salle du troisième étage. On y enseigne la lecture, l'écriture et le calcul, et, de plus, deux fois par semaine, la tenue des livres.

Inutile d'ajouter que c'est l'administration qui en fait tous les frais.

L'Illustration, 16 décembre 1871