Signature d'Auguste Lançon

Lançon, les premières années

Auguste Lançon - L'atelier Picot

L'atelier Picot

Extrait de Paris-Palette
par Charles Virmaitre (1888)

L'atelier Picot était situé rue Duperré. Un grand nombre de peintres étudièrent sous la direction de ce maître ; y passèrent, MM. Gustave Droz, Luminais, Courbet, Giacometti, Pils, Moreau, Santiago, l'évêque de Notre-Dame-de-mélé-cassis, Lenoble, un des fondateurs de la Reine-Blanche, Morand, de Magny tous mangeaient chez Ledanseur, marchand de vin établi au coin de la rue des Martyrs on les appelait la société des trente, ils payaient pour le mois, d'avance, l'œil était crevé. Les rapins de l'atelier Picot étaient incorrigibles ils étaient la terreur du quartier, lequel alors était loin d'être peuplé comme aujourd'hui les barrières de Paris existaient encore.

Au square Vintimille, on avait placé une statue de Napoléon 1er, en marbre les rapins de l'atelier Picot, l'enlevèrent pendant la nuit. Le lendemain, grand tapage, on fit les recherches les plus minutieuses, elles furent inutiles. On avait oublié cette aventure, lorsqu'un matin, les habitants du quartier virent Napoléon, remis sur son piédestal. Seulement il était peint en rouge et avait un caleçon de bain tricolore.

Ces mêmes rapins eurent un jour la fantaisie de donner une soirée à l'Ile-Saint-Denis: le costume de moine était de rigueur ils partirent de Paris en bourgeois, les costumes suivaient dans une voiture de déménagement. Près d'arriver, ils revêtirent leurs costumes et placèrent leurs effets dans la voiture sous la garde du conducteur.

Arrivés à l'Ile-Saint-Denis, ils rencontrèrent qui les attendaient Ida, Pascale, Clara, Zoé, Cécile Lemaire, toutes joyeuses et belles filles, très connues dans le monde des peintres. Ils soupèrent avec un entrain du diable et organisèrent ensuite un bal échevelé. Pendant qu'ils s'en donnaient à cœur joie, on était allé prévenir le commissaire de police, qu'une bande de moines folichonnaient et scandalisaient les habitants le commissaire de police accourut avec les gendarmes, et toute la société, hommes et femmes fut fourrée au violon, où ils passèrent la nuit. Le lendemain, quand tous furent dégrisés, ils comparurent devant le magistrat, qui, tout en voulant paraître sévère, pouffait de rire en écoutant leurs explications. Le commissaire les admonesta en les engageant à ne plus porter un costume défendu. ̃ Vous allez, leur dit-il, revêtir vos habits et rentrer à Paris.

On envoya un gendarme à la recherche de la voiture, mais le conducteur, en apprenant l'arrestation de ses voyageurs, avait pris la fuite avec les vêtements.

Ils durent revenir à Paris costumés en moines, et comme la route de Saint-Denis était alors très fréquentée, les passants prirent les rapins pour des moines revenant d'un pèlerinage seulement ils trouvaient qu'ils n'étaient guère recueillis.

Les anciens n'épargnaient au rapin aucune humiliation, et lui faisaient toutes les blagues imaginables. C'est ainsi qu'on envoyait le malheureux, attelé à une charrette à bras, auprès du Directeur de l'école des Beaux-Arts, pour lui demander les médailles. Ce dernier, habitué à cette plaisanterie, répondait le plus sérieusement du monde Mon ami, votre voiture est trop petite, allez chercher une voiture de déménagement, avec beaucoup de paniers

Le malheureux rapin obéissait, revenait avec la voiture demandée, et, le soir, lassé d'attendre, il revenait tout penaud à l'atelier, comprenant qu'on l'avait fait poser.

Pour le consoler, on l'envoyait chercher deux sous de colle de pâte dans une maison de tolérance ou bien encore on lui disait de remplir une gamelle d'eau, de la mettre en bascule sur le haut de la porte, de manière qu'en l'ouvrant la gamelle tombait. Cette charge se faisait généralement à l'heure où le patron arrivait à l'atelier on voit d'ici la fureur de ce dernier, en entr'ouvrant la porte, la gamelle lui tombait sur la tête et l'eau l'inondait.