Signature d'Auguste Lançon

Lançon, les premières années

Auguste Lançon - 3 textes de Ch. Frémine

Charles Frémine

L’exposition Manet - Le Rappel - 14 janvier 1884

Je me souviens qu'en 1867 je m'amusai une après-midi, à feuilleter l'énorme album que Gustave Courbet avait placé à l'entrée de son exposition, au Champ de Mars, dans le but de recueillir de la plume même des visiteurs leur jugement personnel sur la valeur de sa peinture. Les admirations étaient sans bornes, comme les critiques sans merci. Pas de milieu. Le tout formulé en quelques lignes brutales. Les uns l'appelaient : grand maître, les autres : infâme barbouilleur. Certains, ne trouvant pas, sans doute, l'album suffisant, assez en vue, s'étaient jetés sur les murailles. À l'extérieur, sous une Défense d'afficher, on lisait ce quatrain, vigoureusement charbonné :

De salir ces murs la défense
Témoigne de soins fort prudents,
Car cela ferait concurrence
Aux ordures qui sont dedans.

Édouard Manet, repoussé du Salon, avait, lui aussi, fait une exposition de ses œuvres, avenue de l'Alma. Il n'y avait pas d'album à l'entrée, il est vrai — mais pour n'être point formulées par écrit, les réflexions du public n'en étaient ni moins âpres ni moins tranchées. Manet, retour d'Espagne, commençait alors à faire grand tapage dans les ateliers des Batignolles et du boulevard Montparnasse. On parlait de lui, sous le manteau, comme d'un novateur. L'impressionnisme succédait au naturalisme. MM. Claude Monnet, Pissaro, Ciseley (sic), Renouard, Cézanne, etc., emboîtaient le pas. La peinture était devenue soudain chose facile, à la portée de tous.

Point d'étude ; ni lignes, ni contours. La lumière dessinait toute seule. Des noirs ? des bitumes ? horreur ! Rien que des tons clairs, des couleurs charmantes des roses, des vertes, des bleues, des violettes ; c'était un enchantement. Sentir vivement, tout était là ; et, pif, par, sous le coup de la vision, devant le premier objet venu, on obtenait des choses extraordinaires. Essayez ! Quelques-uns s'y enragèrent jusqu'à tomber malades.

La fièvre gagnait tout le monde. Halluciné à mon tour, je ne sais pas si je ne me surpris point un beau matin la palette au pouce. Et les soirées à la Grande Chaumière, les discussions à perte de vue sur le « plein air », chez cette excellente mère Eugène, d'où l'on sortait le crâne en feu et les yeux hors de la tête.

Temps heureux, heures perdues, flammes éteintes ! ô bonne jeunesse toute blonde d'illusions ! Qui n'a pas vu, à l'époque du Salon, du haut de l'escalier du palais de l'lndustrie, l'arrivée de ces toiles étranges portées à dos de fervents et religieusement escortées par les adeptes de la nouvelle école, ne peut se faire une idée de ces jours de renouveau. C'étaient des éclats de rire, des bordées de sifflets, des lazzi, des huées dédaigneuse ment reçues par des haussements d'épaule, par des mots rudes, par des coup d'œil farouches et méprisants.

Ai-je besoin de dire que la plupart de ces toiles impitoyablement refusées par le jury ne virent jamais, hélas ! que le jour de l'atelier ? Toutes du moins allèrent bravement au feu, ne tentant rien d'autre que de culbuter le Salon et d'escalader le Louvre. Un exemple fera comprendre le degré de surexcitation nerveuse auquel se trouvaient alors montés quelques esprits.

Donnant le bras à un sculpteur de mes amis chaud partisan de Manet, nous étions arrêtés tous les deux à l'exposition de 1875, devant les Canotiers d'Argenteuil. En face de nous, un brave homme — il était alors maire d'un des premiers arrondissements de Paris — s'en donnait à cœur joie, communiquant tout haut à sa respectable moitié ses réflexions plus du moins facétieuses. En se retournant, il m'aperçut. Je le connaissais un peu, et comme je me disposais à le saluer, mon ami me lâcha soudain le bras et s'éloigna, furieux. Quand je le rattrapai, quelques instants après, dans une salle voisine : « Comment ! me dit-il, tu salues des gens pareils ? » Nous restâmes brouillés pendant plusieurs mois.

Il est certain que ces Canotiers qui manœuvrent sur un fleuve indigo étaient et sont encore fort bizarres. Ce c'est plus l'école espagnole qu'ils rappellent. Ils font plutôt penser aux colorations japonaises, à ces images décoratives sur papier de riz, à ces écrans alors à la mode et dont Manet s'est inspiré peut-être plus qu'on ne croit. De même ; que le Linge, En bateau, le Déjeuner chez Lathuile, ils marquent dans l'œuvre du peintre le point extrême de ce qu'on a appelé sa dernière évolution, de sa deuxième manière qui peut faire regretter qu'il ne s'en soit pas tenu à la première. Chaque fois qu'il y est revenu, dans la Serre, dans le Bon-bock par exemple, il n'a eu qu'à s'en louer.

Peintre Manet l'était assurément. Tout jeune, il a prouvé par des études, par des morceaux vigoureusement enlevés Le Torrero mort, le Majo, l'Espada, Lola de Valence, le Combat de taureaux, donnent une sensation forte, une vision bien accusée de l'Espagne. Velasquez et Goya ont aidé sans doute à la lui faire voir, mais il en a été à son tour directement frappé, et c'est librement, avec la hardiesse du pinceau bien manié qu'il en a jeté quelques lambeaux sur la toile. Ç'a été l'époque saine de sa vie d'artiste. D'autres essais : le Chanteur espagnol, le Liseur, le Fifre, avec sa ligure éveillée, bien française, renferment également assez de qualités solides pour affirmer que, s'il eût voulu patiemment, laborieusement persévérer dans cette voie, Édouard Manet, sans devenir jamais un grand peintre, aurait pu, comme tant d'autres moins bien doués dont le talent est plutôt fait de science que d'originalité, prétendre à une place honorable dans le groupe des artistes contemporains.

Est-ce le besoin de paraître, d'attirer sur lui l'attention du public, en un mot « d'épater le bourgeois » comme on l'a dit, qui l'ont amené presque brutalement à rompre avec la tradition, à s'affranchir de la langue reçue, à désapprendre ce qu'il en avait appris, à vouloir écrire, sans orthographe et sans grammaire, avec les seuls mots qu'en l'interrogeant pouvait lui souffler la nature ? Pour moi, je ne le crois pas. Ses dernières toiles accusent trop d'efforts, sont trop tourmentées pour faire supposer qu'il ait voulu les jeter au public en riant — comme un défi. Peut-être s'en est-il fait accroire : en tout cas, il a été sincère.

Que voulait-il, en somme, et qu'a-t-il poursuivi ? Mon Dieu ! rien de bien nouveau ni de bien élevé. La pensée, l'imagination ne le préoccupaient guère. Donner la sensation de tel ou tel objet perçu dans la lumière, quitte à en déterminer plus tard la forme, son esthétique n'a pas visé plus haut. C'est à ce dernier obstacle qu'il s'est buté. Quand il essayait de serrer son dessin, d'en rattacher les lignes, d'en préciser les contours, il voyait l'image à peine fixée lui échapper, disparaître, impuissant qu'il était à la retenir. De là vient que ses meilleures peintures ne sont que des pochades. Manet saisissait vivement l'aspect d'un coin de nature ouvert devant ses yeux, et du premier jet trouvait presque toujours sur sa palette des couleurs justes pour le rendre. La Plage, par exemple, est une marine excellente, d'une facture large et claire, où le vent et les lames ont leurs coudées franches. Dans le Combat du Kerseage et de l'Alabama, la sauvagerie des houles de la haute mer avec leurs reflets noirâtres venus des profondeurs, est excellemment rendue.

Même justesse d'observation dans l'eau battue, fatiguée de ses ports ; dans la Jetée de Boulogne ; dans l'architecture mouvante, aérienne des mâts et des vergues, échafaudée sur la coque noire et lourde des navires. Ses Pêcheurs, avec leur barque enlevée au dos des vagues, sont absolument vus, surpris en plein travail, simples d'allure dans leurs rudes habits trempés d'eau de mer. Ces toiles, je le répète, ne sont que des esquisses, mais fortement indiquées, suffisantes pour faire revivre, pour faire passer sous les yeux du spectateur les scènes et les milieux qu'elles évoquent. Il y a aussi une galerie de pastels et de portraits ; tout un bataillon de femmes légères, de Parisiennes en toilette claire et fleurie qui n'est pas le côté le moins curieux do cette curieuse exposition. Avec leurs lèvres peintes, leur front étroit et frisé, leurs grands yens faisant tache, striés de lueurs aigües, elles donneur, bien la sensation du « modernisme » féminin. Celle qui se trouve à gauche, en entrant, son ombrelle sur l'épaule, est particulièrement charmante. Plusieurs natures mortes, la Brioche, entre autres, sont de bonne pâte. Les fleurs sont exquises ; les roses, les œillets, les lilas blancs, trempant leurs tiges dans l'eau fraîche, viennent d'être coupés dans le jardin, embaument.

La foi transporte des montagnes, l'amitié accomplit des prodiges. Ces deux vertus ont ouvert, à Édouard Manet les portes de l'École des beaux-arts. Ses amis, les organisateurs de son exposition, en triomphent peut-être trop bruyamment. En tout cas, ils ont eu le tort d'y faire figurer des œuvres qui détonnent par trop violemment dans un pareil milieu. Elles ont éveillé des colères qu'on pouvait croire éteintes. Un choix plus sévère eût été de bon goût. Le public, toutefois, ne s'y est pas laissé prendre. Dès le premier jour, il a su distinguer le bon du mauvais et faire sa part à l'artiste, laborieux en somme, qui a aimé la lumière, l’eau, le ciel, les bois, et s'est efforcé de les rendre du mieux qu'il a pu, tels qu'il les voyait.

CHARLES FRÉMINE.

Notes d’art par - Le XIXe siècle - 5 décembre 1896

Durand-Ruel a groupé clans sa galerie une quinzaine de Manet que je vous conseille d'aller voir. Pour nombre d'entre nous, si ces toiles sont de vieilles connaissances, plus nombreux sont les jeunes peintres, les jeunes artistes qui les ignorent, et les uns comme les autres ne pourront que se réjouir de cette visite, en tirer profit.

Je me soutiens qu'en 1867 je m'amusai, toute une après-midi, à feuilleter l’énorme album que Gustave Courbet avait placé à Ventrée de son exposition du Champ de Mars, dans le but de recueillir, de la plume même des visiteurs, leur jugement personnel sur la valeur de sa peinture. Les admirations étaient sans bornes, comme les critiques sans merci. Pas de milieu. Le tout formulé en quelques lignes brutales. Les uns le qualifiaient de peintre de génie, les autres d'infâme barbouilleur. Certains, ne trouvant pas, sans doute, l’album suffisant, assez en vue, s'étaient jetés sur les murailles. À l'extérieur, sous une Défense d'afficher, on lisait ce quatrain, vigoureusement charbonné :

De salir ces murs la défense
Témoigne de soins fort prudents,
Car cela ferait concurrence
Aux ordures qui sont dedans.

Édouard Manet, repoussé du Salon, avait, lui aussi, fait une exposition de ses œuvres, avenue de l’Alma. Il n'y avait pas album à l'entrée, il est vrai, mais pour n'être point formulées par écrit, les réflexions du public n'en étaient ni moins âpres, ni moins tranchées. Manet, retour d'Espagne, commençait à mener alors grand tapage dans les ateliers des Batignolles et du boulevard Montparnasse. On parlait de lui, sous le manteau, comme d'un novateur. L'impressionnisme succédait au réalisme. Claude Monnet, Pissaro, Ciseley, Renoir, Cézanne, etc. emboitaient le pas. La peinture était devenue soudain chose facile. Point d'études de préparation : des taches, des touches. Ni lignes, ni contours. La lumière dessinait toute seule. Du bitume ? Du jus de chique ? Horreur ! Rien que des tons clairs, des couleurs transparentes, des ombres bleues, roses, violettes; c'était un enchantement. Sentir vivement, tout était là ; et, pif ! paf ! sous le coup de l’impression, devant le premier objet venu, on obtenait des choses extraordinaires. Essayez ! D'aucuns s'y enragèrent jusqu'à tomber malades. La fièvre gagnait tout le monde. Halluciné à mon tour, je ne sais pas si je ne me surpris point, un beau matin, la palette au pouce. Et les soirées au restaurant de la « Grande Chaumière », les discussions à perte de vue sur le « plein air », chez cette excellente mère Eugène où fréquentaient Lançon, Alfred Ross, Cézanne, etc., sans oublier Émile Zola, alors employé à la maison Hachette. Temps heureux, heures perdues, flammes éteintes ! Qui n'a pas assisté, à l'époque du Salon, du haut de l’escalier du palais de l’Industrie, à l’arrivée de ces toiles étranges, portées à dos de fervents, et religieusement escortées par les adeptes de la nouvelle école, ne peut se faire une idée de ces jours de renouveau. C'étaient des èclats de rire, des bordées de sifflets, des huées dédaigneusement reçues par des haussements d'épaule, par des mots rudes, par des coups d'œil farouches et méprisants.

Ai-je besoin de dire que la plupart de ces toiles, impitoyablement refusées par le jury, ne virent jamais, hélas ! que le jour de l'atelier ? Toutes, du moins, allèrent bravement au feu et pas une, en fin de compte, si malmenée qu'elle fût, qui n'ait contribué au gain de la bataille. Un exemple fera comprendre à quel degré de surexcitation nerveuse se trouvaient alors montés les cerveaux.

Donnant le bras à un peintre de mes amis, chaud partisan de Manet, nous étions, arrêtés tous les deux — je ne sais plus à quel Salon — devant les Canotiers d'Argenteuil. En face de nous, un brave homme — il était alors maire d'un des premiers arrondissements de Paris — s'en donnait à cœur joie, communiquant tout haut à sa respectable moitié ses réflexions plus ou moins facétieuses. En se retournant, il m’aperçut. Je le connaissais un peu, et comme je me disposais à le saluer, mon ami me lâcha soudain le bras et le saluer, s'éloigna furieux. Quand je le rattrapai, quelques instants plus tard, dans une salle voisine : « Comment ! me dit-il, tu salues des, gens pareils ! » Nous restâmes brouillés pendant, plusieurs mois.

Aujourd'hui, Édouard Manet est entré au Luxembourg avec l'Olympia, qui est loin d'être son meilleur ouvrage. Plusieurs des toiles qu'expose Durand-Ruel, la Serre, le Déjeuner sur l'herbe, Nana, le Bar des Folies-Bergère, le Majo peuvent lui être hautement préférés. L'Espada surtout, d'une si souple élégance, si franchement peinte, est un tableau de musée, qu'on voudrait voir au Louvre.

Bien que d'inspiration espagnole, il marque une date dans notre peinture contemporaine. Celui qui l'a signé ne peut manquer de prendre place un jour dans la nouvelle et merveilleuse salle de l'Ecole française.

CHARLES FRÉMINE.

Notes d’art par - Le XIXe siècle - 7 janvier 1900

Les peintures que M. Cézanne expose à la galerie Vollard valent surtout, à mes yeux, par les souvenirs qu'elles évoquent. Elles sont lourdes, brutales, d'un dessin et d'une perspective qui déconcertent ; les architectures hors d'aplomb, les arbres, les terrains y sont comme surpris en plein tremblement de terre ; les figures et les portraits, d'un ragoût barbare, font frémir; les natures mortes, vases et fruits, s'y étalent sur des linges qu'on dirait empesés de craie, bleuis d'amidon ; mais on y sent quand même un tempérament de peintre, de peintre enragé, exaspéré, et ça et là, dans ce désordre de lignes et de couleurs, éclate une note de nature, d'une justesse et d'une franchise qui étonnent.

Fervent apôtre du réalisme, causeur écouté, très ferré sur la technique de son art, Cézanne sait mieux que personne ce qui lui manque, et toute la distance qui sépare la théorie de la pratique, le désir de la possession et je crois bien que c'est lui qu'a peint Zola dans l’Œuvre, En tout cas, il lui a pris plus d'un trait, plus d'un mot, ce qu'il a pu faire avec d'autant plus de commodité que le peintre et l'écrivain sont des amis d'enfance.

Mes souvenirs remontent un peu haut, à 1867, année comme celle-ci, d'exposition universelle. Gustave Courbet semblait alors le maitre incontesté du réalisme. Il avait placé à l'entrée de son exposition particulière du Champ-de-Mars, un énorme album destiné à recueillir de la plume même des visiteurs leur jugement personnel la valeur sur sa peinture. Je m'amusai, toute une matinée, à feuilleter cet album. Les admirations s'y montaient sans bornes, comme les critiques sans merci. Pas de milieu. Le tout formulé en quelques lignes brutales. Pour les uns, c'était un peintre de génie, pour les autres un affreux barbouilleur, travaillé par les plus bas intérêts. D'aucuns ne trouvant pap sans doute l'album suffisant, s'étaient jetés sur -les murs qu'jjs avaient charbonnés de mots vifs pour ne pas dire orduriers. Je conseille à Rodin de faire comme Courbet, de tenir un registre ouvert à la porte de l'exposition qu'il prépare et qui sera certainement un des clous les plus brillants de notre prochaine grande foire universelle, Il peut compter sur un monument de haine, d'imprécations, de fureurs sincères et aussi de louanges admiratives, — le tout à sa gloire.

En cette même année 1867, Edouard Manet, repoussé du salon, avait, lui aussi, fait une exposition de ses œuvres, avenue de l'Alma. On n'y voyait pas de registre, il est vrai, mais pour n'être point formulées par écrit, les réflexions du public n'en étaient ni moins âpres, ni moins tranchées. Manet, retour d'Espagne, commençait alors à mener grand tapage dans les ateliers des Batignolles et du quartier Montparnasse. On parlait de lui, sous le manteau, comme d'un novateur. L'impressionnisme succédait au réalisme. Claude Monet, Pissaro, Sisley, Renoir, Cézanne emboitaient le pas. La peinture était devenue soudain chose facile. Ni lignes, ni contours : des taches, des touches. Point d'études préparatoires. La lumière dessinait toute seule. Des noirs ? des bitumes ? du jus de chique ? Horreur ! Rien que des notes claires, des couleurs transparentes, des ombres bleues, roses, violettes ; c'était un enchantement.

Voir, sentir vivement, tout était là ; et, pif ! paf ! sous le coup de l'impression, devant le premier objet venu, on obtenait des choses extraordinaires. Essayez ! D'aucuns s'y enragèrent jusqu'à tomber malades. La fureur de peindre gagnait tout le monde. Halluciné à mon tour, je ne sais pas si je ne me surpris point un beau matin la palette au pouce. Et les soirées à la Brasserie Hoffmann, au cabaret de la Grande Chaumière, les discussions à perte de vue sur le « plein air », dans la fumée des pipes, chez cette excellente Mère Eugène, où fréquentaient Auguste Lançon, Alfred Ross, Henri Oulvay, Cézanne, etc., sans oublier Émile Zola alors employé à la maison Hachette. Oh ! ce cabaret de la Grande Chaumière, cabaret de buveurs d'eau, où la demi-portion de légumes — verts ou secs — coûtait deux sous, où quand une bouteille de vin fin apparaissait sur la table on pouvait être certain qu'elle ne venait pas de la cave et qu'un riche invité l'avait apportée de sa poche ! Sainte Bohême, maigre et pâle compagne des artistes pauvres et fiers, Murger vivra pour t'avoir mis le rire ironique à la lèvre et l'insouciance au cœur, pour t'avoir chantée ! Ceux qui n'ont pas assisté, à l'époque du Salon, du haut de l'escalier du Palais de l'Industrie — encore un souvenir — aux premières manifestations de l'impressionnisme, à l'arrivée de ces toiles étranges portées à dos de fervents. — oh ! le portrait d'Amperaire, chef-d'œuvre de Cézanne, — et religieusement escortées par les adeptes de la nouvelle école, ne peuvent se faire une idée de ces jours de renouveau. C'étaient des éclats de rire, des bordées de sifflets, des huées, dédaigneusement reçus par des haussements d'épaule, par des mots rudes, par des coups d'œil farouches et méprisants.

Ai-je besoin de dire que la plupart de ces toiles, impitoyablement refusées par le jury, ne virent jamais, hélas ! que le jour de l'atelier ? Toutes, du moins, allèrent bravement au feu et pas une, en fin de compte, si malmenée qu'elle fût, qui n'ait contribué au gain de la bataille, an triomphe de l'impressionnisme.

Aujourd’hui vendredi, ouverture, à la Galerie Petit, de l'Exposition des Femmes Artistes. C'est la huitième. Une vingtaine d'exposantes, pour la plupart fleuristes, et quelques-unes fleuristes exquises. J'ai noté tout particulièrement, pour leur fraicheur el leur éclat, les envois de Mlle Dampt, coquelicots, pavots, violettes, capucines ; ceux de Mme Louise Brouardel, qui se montre vraiment prodigue, dont le talent s'est épandu en tableaux et en aquarelles, en bouquets et en paysages, en figures, en portraits ; les fleurs vaporeuses de Mme Lisberth, fleurs de rêve et de réalité, qu'on dirait tombées du pinceau de Carrière ; deux panneaux d'une composition charmante, roses et chrysanthèmes, par Mme Faure Herman : des lilas, des dahlias, par Mme Céline Salard ; plusieurs natures mortes, vase bleu, oignons, pâtés, gâteaux, par Mme Vignai-Vingol. Puis, deux très remarquables paysages crépusculaires, avec figures, par Mme Marie Duhem ; deux petites scènes enfantines, prises en pleine nature, finement observées et délicatement peintes par Mine Madeleine Charpentier ; un jardin fleuri, avec maison champêtre à volets verts dans le fond, où l'on aimerait à vivre, par Mme Nina Gailay; une dizaine de petits paysages vivement enlevés par Mme Séailles ; deux couples de petites modistes, trottant menu, le carton à chapeau sous le bras, jolies, jolies, par Mme Frédérique Vallet ; un beau portrait de négresse en robe paille, par Mlle Valentino ; les somptueux envois de Mme Foyot d'Alvar, surtout un chaud tableau d'intérieur, aussi richement étoffé que meublé ; enfin, la Prière, grande composition non moins symbolique que mystique, d'un ardent sentiment et d'un ardent coloris, par Mme Louise Desbordes. Je reviendrai, du reste, plus en détail, sur cette exposition d'un réel intérêt, laquelle durera jusqu'à la fin du mois.

CHARLES FRÉMINE.