Signature d'Auguste Lançon

Les bas-fonds parisiens, l'envers de Paris

Auguste Lançon - Eglise Saint-Julien-le-Pauvre

Eglise Saint-Julien-le-Pauvre

Lançon : Eglise Saint-Julien-le-Pauvre
L'Illustration - 16 septembre 1876

Saint-Julien-le-Pauvre

Dans l'étroite et courte ruelle de Saint-Julien-le Pauvre, qui va de la rue Galande à la rue de la Bûcherie, au no 11, une large porte en bois, toute disloquée, s'ouvre sur une sombre cour encombrée de charrettes, de vieux paniers, de tombereaux et de plâtras. Au fond, à droite, au-dessus de misérables hangars où pourrissent des choses sans nom, de hautes maisons lézardées montent dans un air épais, tout chargé des âcres odeurs de la misère. Pas une cage avec un cri d'oiseau, pas une mousse, pas une feuille ; quelques loques d'un blanc douteur sèchent dans l'ombre sur des cordes tendues en travers des fenêtres, dont les carreaux absents sont remplacés par des fonds de vieux chapeaux et des étoiles de papier jaune. Aux champs, la ruine est pâle et dorée, mélancolique et douce ; les corneilles et les passereaux la visitent ; le vent, à ses murailles trouées, aux brèches de ses tours, secoue des touffes d’herbes, des lierres et des fleurs. À la ville, elle est noire et douloureuse ; le pauvre l'habite ; elle est humide et lépreuse et suinte le désespoir ; aux embrasures des fenêtres, aux crevasses des toits pendent des guenilles et des visages terreux. C'est au milieu de cet entourage que sont les ruines de ce qui fut Saint-Julien-le-Pauvre.

On ignore l'origine de celte église, assurément l'une des plus anciennes du vieux Paris. Peut-être était-ce un hôpital. Elle était déjà célèbre au temps de Grégoire de Tours, qui lui donne le titre de basilique. Dans ses dépendances logeaient les étrangers, les pèlerins et les voyageurs pauvres ; de là, sans doute, l'habitude de ces derniers d'invoquer saint Julien, martyr, par une oraison, pour qu'il leur fil trouver le soir un bon gite.

Le poète qui, au XIIIe siècle, a mis en rimes les Moutiers de Paris, désigne ainsi cette église :

…….....Saint-Juliens qui les chrétiens ».

 Grégoire de Tours, quand ses affaires l'amenaient à Paris, descendait à Saint-Julien-le-Pauvre. II raconte, au livre IX de ses œuvres, qu'il eut l'occasion d'y faire la connaissance d'un maistre fourbe qui se vantait d’avoir rapporté d'Espagne des reliques très précieuses, entre autres de saint-Vincent et de saint Félix. On examina ces reliques avec le plus grand soin, et l'on reconnut que c'étaient des racines de plantes singulières, des dents de taupes, des os de souris, de la graisse et des ongles d'ours. Comme l'on appréhendait que toutes ces choses ne lui servissent à faire de la magie, on les jeta dans la rivière. Quant à lui, il fut jeté en prison et chargé de chaines comme il convient. Cela se passait vers l'an 580, sous le règne du bon roi Chilpéric.

Cette église fut ruinée par les Normands et après leur retraite elle tomba entre les mains de seigneurs laïques. En 1332, Henri Ier la céda à l'évêque et au chapitre de Notre-Dame, à la condition, toutefois, qu'un clerc nommé Girauld, qui la possédait, en jouirait pendant sa vie. Au commencement du XIIe siècle, Etienne de Vitry et Hugues de Munteler,  possesseurs des biens de Saint-Julien, les donnèrent par une espèce de restitution à l'abbaye de Long-Pont, située près de Montlhéry. Les religieux tirent reconstruire les bâtiments et ils érigèrent l'église en prieuré. Ce prieuré fut réuni à l'Hôtel-Dieu en 1655, par suite d'un traité entre l'abbé de Long-Pont et les administrateurs de l'hospice.

Aujourd'hui Saint-Julien-le-Pauvre, avec sa façade triangulaire et les débris d'une vieille tour carrée, ne rappelle guère la basilique romane dont les pleins cintres sévères virent s'élever au-dessus des toits la flèche gothique et les ogives fleuries de Saint-Séverin. Elle n'est plus l'hôtellerie des voyageurs étrangers ni des pieux pèlerins, et, pourtant, par une fatalité singulière, les pauvres en sont toujours tributaires. Deux fois par jour, le matin à huit heures et le soir à quatre, un corbillard s'arrête devant la cour du n°11. Les morts de l'Hôtel-Dieu traversent l'église où le prêtre leur jette en passant quelques paroles latines et quelques gouttes d'eau bénite. Les cercueils sont attendus à la sortie par les employés des pompes funèbres, et puis en marche pour l'amphithéâtre et la fosse commune !

C'est cette scène d'une tristesse poignante que le puissant burin de M. Lançon a rendue dans toute son âpre vérité. Terrible église, après tout, que Saint-Julien-le-Pauvre, dont l'entrée est interdite aux vivants et dont la porte ne s'ouvre que pour laisser sortir des cadavres.

Charles Frémine.

Les Paris de Lançon