Signature d'Auguste Lançon

Les bas-fonds parisiens, l'envers de Paris

Auguste Lançon - Le triage de la hotte 2

Les chiffonniers

Le triage de la hotte (détail)
Le triage de la hotte (détail)

(Fin).

 

Nous avons dit que rien de ce que le chiffonnier ramassait au coin de la borne n'était perdu pour l'industrie. Vous allez le voir.

Dans le voisinage des halles, il y a des magasins d'oranges en gros.

Si vous assistez au déballage des caisses, dont les odorantes effluves viennent corriger les âcres senteurs de la morue salée, vous remarquerez qu'on jette la rue toutes les oranges gâtées.

Des chiffonniers ramassent le fruit avarié, l'empilent dans les hottes et, une fois au logis, le lavent et le versent dans de grandes barriques pleines d'eau, où ils le laissent macérer pendant quelques jours. Puis, quand la fermentation commence, ils y ajoutent un peu de cassonade et mettent le liquide en cruchons. Au bout de quelque temps, il a acquis assez de force pour faire sauter le bouchon.

C'est ce qu'on appelle le champagne Mouffetard.

Ce vin de luxe se vend parfaitement chez l'épicier et grise tout comme un autre.

C'est la veuve Clicquot des petites bourses.

Une industrie qui a son importance, c'est celle des rognures et morceaux tombés de la coupe des flanelles. Le chiffonnier réalise là-dessus de très beaux bénéfices ; car il achète les déchets à 3 francs 75 c. le kilog. et les revend 5 francs aux fabricants de tissus, après les avoir effilochés.

 

Les fabricants de carton et de papier achètent pour leur usage :

Les carons, vieux papiers sales : 8 fr. les 100 k

Le gros de Paris, toiles d'emballage : 8 fr. les 100 k8

Le gros de campagne, chiffons de couleur, cotonnades : 18 fr. les 100 k

Le gros bulle, toiles en fil grossières... : 20 fr. les 100 k

Le bulle, mème qual., mais plus propre.: 26 fr. les 100 k

Le blanc sale chiffons : 34 fr. les 100 k

Le blanc fin, chiffons propres et de toile de fil : 44 fr. les 100 k

 

Les chiffons d'une dimension raisonnable passent entre les mains des revendeuses à la toilette du marché du Temple.

Les fabricants de produits chimiques tirent du sel ammoniaque des lambeaux de laine ou de drap.

On fait de nouvelles vitres avec les morceaux de verre cassé, de nouvelles ferrures avec les anciennes, et de la colle forte avec les os.

C'est ainsi qu'avec du vieux on fait du neuf.

Fait-on autre chose dans la vie ?...

La classe des chiffonniers se recrute dans tous les rangs de la société. C'est dans cette corporation qu'on trouve le pêle-mêle social le plus étrange et le plus imprévu.

On y rencontre parfois :

Un fils de famille décavé.

Un notaire qui a eu des malheurs.

Un ancien cabotin de province.

Un vieux troubad qui a fait trois congés.

Un auteur dramatique incompris.

Un ventriloque.

Un Polonais.

Ce mélange panaché n'a rien qui doive vous surprendre : le chiffon est le refuge suprême des épaves de la société, des déshérités du sort, des fruits secs de l'existence, de tous ceux, en un mot, qui ont laissé leurs plumes dans cet engagement meurtrier qu'on appelle la bataille de la vie.

C'est pour cela que, parmi les chiffonniers, on trouve tant de philosophes.

On rencontre des types de chiffonniers dans tous les quartiers de Paris.

Sur la place d'Austerlitz, dans les soirées d'été, il y a un vieux marchand de pain d'épice très connu des habitués sous le nom de l'Oncle des chiffonniers.

Vers les 8 heures et demie, 9 heures, les chiffonniers et chiffonnières qui descendent de la rue Mouffetard viennent faire cercle autour de lui. Le bonhomme se coiffe alors d'un immense bonnet de coton, ce qui provoque toujours une explosion d'hilarité dans l'auditoire.

Puis, il invite chacun des assistants à verser à la caisse. Les sous pleuvent.

La récolte faite, un des chiffonniers grimpe sur une planche mise en travers de la boutique et chante une chanson. Après lui, un autre. Les dames y vont également.

À celle ou à celui qui a le mieux chanté, à la satisfaction générale, le marchand décerne un gigantesque morceau de pain d'épice.

La petite fête dure ordinairement jusqu'à 10 heures et demie, moment où chacun des artistes reprend la hotte ou le mannequin et s'en va au travail.

Comme opinion politique, le chiffonnier n'en a guère : il est ennemi du désordre.

C'est tout naturel : en temps d'insurrection, le chiffon ne va pas.

Ce n'est pas à dire qu'on ne trouve pas dans ces moments la moisson suffisante à récolter le long de la borne : au contraire, jamais on n'a plus d'occasions pour faire ses affaires dans les immondices...

Mais on ne trouve pas à vendre. Aux moments d’émeute le commerce est mort.

À une époque où le progrès nous envahit tous les jours et où le commerçant parisien se croit forcé de suivre le mouvement en changeant la dénomination de sa profession et en imposant des noms ronflants à sa spécialité, il m'est doux de constater que le chiffonnier résiste à l'entrainement général et conserve les vieilles traditions.

Aujourd'hui l'épicier a vécu ; il n'y a plus qu'un négociant en denrées coloniales, dont la boutique est un magasin d’approvisionnement.

Le classique bottier alsacien disparait pour faire place aux docks de la cordonnerie.

Le marchand d'habits est distancé par les manufactures de vêtements confectionnés.

Certains concierges des grands quartiers commencent déjà à s'appeler :

Administrateur délégué des locations.

Le chiffonnier lui... reste chiffonnier. Il ne renie pas le nom de ses ancêtres. Qui sait ?... Peut-être un jour, dans ce siècle qui devient étincelant, le chiffonnier sera-t-il le dernier représentant du passé... le souvenir suprême du vieux Paris qui s'en va...

Aussi, dès maintenant, peut-il s'écrier : Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là ! ... »

ÉLIE FRÉBAULT.

Les Paris de Lançon