Signature d'Auguste Lançon

Les bas-fonds parisiens, l'envers de Paris

Auguste Lançon - Le triage de la hotte

Le triage de la hotte

Auguste Lançon : le triage de la hotte
L'Illustration, 2 mars 1872

Les chiffonniers

Le promeneur qui s'égare dans certains coins reculés du Paris inconnu peut facilement s'imaginer qu'il est tombé dans une de ces bourgades sauvages comme on en rencontre encore au fond de la vieille Bretagne.

Les Parisiens du boulevard n'ont aucune idée de ces régions étranges où d'affreuses masures menaçant ruine sont étayées au moyen de charpentes qui empiètent sur la chaussée; où les meilleures constructions grimacent lézardées et outrageusement ventrues; où le sol est défoncé par les roues de charrette; où le passant égaré marche sur des tessons de bouteille; ou le candélabre à gaz est un luxe inconnu ; où un réverbère honteux, souvenir d'un autre âge, projette sa lueur blafarde sur le terrain tourmenté et semé d'embûches...

Cloaques oubliés par l'administration municipale qui, distraits par d'autres soins, s'est endormie sur les projets d'embellissement dont l'exécution est attendue avec impatience par les habitants de ces zones déshéritées...

Je sais, entre autres, dans un coin écarté du XIIIe arrondissement, une région peu connue où une bonne partie de la laborieuse corporation des chiffonniers a son quartier général.

Cette contrée est arrosée par la nauséabonde rivière de Bièvre, dont un des bras prend à cet endroit le nom de Rivière morte.

Entre cette rivière morte et la Bièvre proprement dite s'étendent des terrains de l'aspect le plus pastoral, ou les blanchisseuses d'alentour font sécher leur linge sur des piquets.

Là, on est à deux cents lieues du boulevard Montmartre.

Ces terrains sont submersibles, c'est-à-dire que, pour peu que l'année soit pluvieuse, ils disparaissent sous les eaux pendant un temps plus ou moins prolongé.

C'est de ce côté qu'on trouve encore des vestiges des jardins plantés au dix-huitième siècle par les gens du bel air qui y avaient installé leurs petites maisons, ou l'on venait se délasser en famille de l'étiquette gênante des cours.

En ce temps-là, les tanneries, mégisseries, teintureries, peausseries, savonneries, fabriques de produits chimiques et de chandelles n'envoyaient pas encore leurs émanations délétères sous les ombreuses charmilles des gentilshommes en partie fine, bien que Jean Gobelin eût déjà, dès le quinzième siècle, apporté son industrie de la teinture des draps sur les bords alors fleuris de la Bièvre.

Il est encore d'autres parages où les chiffonniers ont planté leur tente.

En quittant la route de Neuilly, vous prenez la route de la Révolte. Vous montez du côté d'une espèce de cour des Miracles, où sont remisés des véhicules de saltimbanques ; vous tombez dans un terrain vague où s'élevaient, avant la guerre, des cahuttes en bois et torchis de l'aspect le plus misérable.

Ces cahuttes étaient louées à la semaine par les chiffonniers. C'était le petit Mazas.

On y marchait sur des détritus d'animaux et de végétaux et sur des débris de plâtras et de morceaux de fer-blanc. L'air y était chargé d'exhalaisons méphitiques. On y circulait à travers les oripeaux et les loques qui garnissaient les lucarnes et les peaux de chat qui séchaient au soleil.

Il y avait là une vieille, ridée comme une pomme de reinette, qui était l’Esculape de la tribu.

Elle fabriquait une certaine pommade très-estimée dans l'endroit avec de la graisse de chat camphrée.

Le Petit-Mazas a disparu, comme tout ce qui se trouvait dans la zone militaire.

Comme nous le disions plus haut, c'est dans ces régions excentriques que logent généralement les chiffonniers.

Le chiffonnier, c'est l'homme libre par excellence, le philosophe du macadam.

Il faut voir avec quelle pitié il regarde les esclaves de Paris enfermés du matin au soir dans un atelier ou derrière un comptoir !

Que d'autres, mécaniques vivantes, règlent l'emploi de leur temps sur la marche tyrannique des horloges, lui, l'homme de la fantaisie, travaille quand il veut, se repose quand cela lui fait plaisir, sans souvenir de la veille, sans souci du lendemain.

S'il se sent glacé par la bise ou la neige, il se réchauffe avec le polichinelle classique des bibines du quartier.

S'il a trop chaud, il se met à l'ombre. S'il est fatigué, il se couche par terre et s'endort.

Diogène, le jour où il s‘aperçut qu'il pouvait boire dans sa main, rejeta sa coupe comme un meuble inutile.

Le chiffonnier philosophe n'a pas moins de dédain pour les biens de ce monde.

C'est un chiffonnier titubant sous le petit bleu qui, décoiffé par son propre roulis, adresse à son chapeau bosselé qui gisait sur le sol, cette apostrophe pleine de logique : « Je ne te ramasse pas, parce que si je te ramassais, je tomberais, et si je tombais, ce n'est pas toi qui me ramasserais... »

Presque toujours le chiffonnier, après avoir adopté son état par nécessité, le continue par inclination. Il se complait dans sa vie nomade, dans ses courses nocturnes, dans son indépendance gouailleuse.

Soumis à toutes les privations, il est fier parce qu'il se sent libre.

Il traite avec hauteur le marchand de chiffons auquel il porte sa récolte.

« Si mon prix ne te va pas, j'irai ailleurs. » Et il fait mine de s'éloigner.

On aperçoit l'orgueil à travers les trous de la veste.

Il faudrait ne pas avoir 7 francs dans sa poche, prix de la hotte et du crochet, pour se priver de cette ressource à la portée de tout homme qui jouit d'une bonne santé et de ses quatre membres.

La hotte (le cachemire d'osier) est tapissée dans le dos. C'est l'instrument de travail, l'accessoire obligé de tout chiffonnier à plaque.

Le maraudeur qui exerce sans permis de la préfecture n'a qu'un mannequin, sorte de panier à deux bricoles, suspendu au cou.

Celui-là, c'est un chiffonnier de contrebande.

Le véritable artiste commence son travail à la nuit. Il rentre vers deux ou trois heures du matin, suivant sa chance. L'homme habile entretient des intelligences avec les bonnes du quartier où il opère ; celles-ci alors lui font bonne mesure en vidant les ordures.

Après quelques heures de sommeil, il procède au triage.

« Mais » se demandent ceux qui ne connaissent pas les secrets du métier, « comment le chiffonnier peut-il subsister ? — Que peut-on faire de son ignoble marchandise ?...

Ne craignez rien. Les vils débris qu'il retire de la fange sont comme les hideuses chrysalides qui prennent plus tard des ailes diaphanes et des formes élégantes...

Rien de ce que le chiffonnier ramasse au coin de la borne n'est perdu pour l'industrie.

Élie Frébault

 

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