Signature d'Auguste Lançon

Le Paris pittoresque de Lançon

 Auguste Lançon : Halle aux démolitions

La halle aux démolitions

La halle aux démolitions
L’Illustration, 6 avril 1872

Si vous avez passé par hasard sur le boulevard Mazas, entre la rue Beccaria et la Caserne, dans la journée, vous avez peut-être remarqué des groupes d'hommes parlant le plus pur idiome du Puy-de-Dôme et du Cantal, et tenant tous un mètre à la main.

Si vous aviez suivi ces hommes, vous seriez entrés à leur suite dans les immenses enclos qui s'étendent le long du boulevard sur une façade d'environ 400 mètres, et dont l'incendie vient tout, dernièrement de dévorer une portion.

Dans ces vastes enclos sont entassés des matériaux de toute espèce, de toute forme, de toute nature.

À l'entrée, on lit sur une enseigne :

ENTREPRENEURS DE DÉMOLITION
VENTE DE MATÉRIAUX

C'est là le grand cimetière des expropriés, le rendez-vous de tous les édifices démolis, le quartier général des brocanteurs du faubourg Saint-Antoine.

C'est la Halle aux démolitions.

L'enclos est formé par les matériaux les plus variés : vieilles portes, parois de chalets, anciennes enseignes de bouchers et de marchands de vin, vieilles devantures de boutiques, barrières de jardin hors de service, débris de toute sorte.

De grandes constructions en planches percées d'ouvertures que ferment des croisées d'occasion, contiennent les articles qui demandent à être mis à l'abri des intempéries de l'air.

C'est dans cet énorme bazar qu'on rencontre les restes des maisons disparues, les vestiges de Paris démoli.

Là, on trouve de tout : charpentes, parquets, bois en grume, fourneaux, poêles, persiennes, fenêtres, poutres, balcons, boxes d'écurie, rateliers, pavés, pierres de taille, pierres d'évier, tuiles, ardoises, carreaux, anges, chapiteaux, bornes, tablettes de fenêtres, croisées, comptoirs, grilles, cages, portes vitrées, portes pleines, cheminées.

Dans le quartier consacré à la ferraille, vous avez des clés, des serrures, des cloches, des chaudières, des marmites, des rails, des coussinets, des boulons, des écrous, des pompes, des chaînes, des plaques de fonte, des réservoirs de zinc, des tuyaux, des bouilleurs de machine à vapeur, des barres, des échenets, des plombs, des gouttières, des grillages, des rognures de métal.

Vous voulez bâtir ?... vous avez là de la menuiserie, de la charpente, de la maçonnerie, de la serrurerie, de la verrerie, de la marbrerie.

Demandez ! faites votre choix ! voilà des glaces sablées, des miroirs étoilés, des tableaux sans cadres, des cadres sans tableaux, des pendules sans mouvements, des mouvements sans pendules, des statues sans bras, des bustes sans nez, des tiroirs sans commodes, des commodes sans tiroirs, des escaliers, des chenets dépareillés, des garnitures de foyer incomplètes, et une foule d'ustensiles au tas.

À côté de cela, vous avez des objets à peu près neufs, des lambris dorés, des cheminées de porphyre, des débris du luxe d'un jour...

Toutes ces choses ont vécu ; elles ont leur histoire touchante ou terrible.

Il y a tout un drame dans ce panneau dont les sculptures disparaissent sous la poussière grise,... dans ce balcon ventru que ronge la rouille et qui a vu au moins sept ou huit révolutions,...dans ces volets disjoints, dans cette antique alcôve qui a vu naître et mourir plusieurs générations.

Tout cela est entassé dans la fosse commune...

Spectacle burlesque et lamentable que celui de ces portes qui s'ouvrent dans le vide, de ces barrières entrebâillées qui ne forment plus de clôture, de ces corniches qui ne sont plus à leur place, de ces fontaines qui ne versent plus d'eau, de ces escaliers qui s'élancent en spirale et s'arrêtent court sans aboutir à rien...

La nuit, au clair de lune, quand le vent du nord souffle sur le chantier, tout ceci doit avoir un aspect fantastique...

Et à chaque instant vous vous heurtez à des amateurs en pantalon de velours olive qui, le mètre à la main, mesurent la hauteur d'une porte cochère, la largeur d'une fenêtre, l'épaisseur d'un chambranle, la quadrature d'un panneau, le développement d'un escalier en colimaçon.

Puis des bourgeois économes viennent choisir leur affaire au rabais pour leur maison de campagne en construction.

Cette grille de jardin va partir pour Asnières. Cet escalier pour Nanterre. On charge ces charpentes pour le Vésinet.

Ces pauvres matériaux qui s'imaginaient peut-être avoir fait leur temps et rempli leur tâche ici-bas, vont reprendre leur service et recommencer ailleurs une nouvelle existence !

Pendant le siège, quand le thermomètre marquait 15 degrés au-dessous de zéro et que le combustible manquait sur la place, combien de gens sont venus s'approvisionner à la Halle aux démolitions.

Combien se sont chauffés avec une vieille porte cochère, un fragment de croisée, un panneau sculpté ou avec une table boiteuse, un comptoir de boutiquier ou un placard d'occasion ?...

Il est des privilégiés qui, à cette triste époque, ont brûlé des morceaux d'édifices publics dans leur âtre... des ruines du vieux Paris sur leurs chenets... des souvenirs historiques dans leur cheminée...

Autrefois, Paris courait la province pour s'approvisionner des épaves de la bande noire.

Aujourd'hui, c'est la province qui arrive à Paris pour marchander, acheter et enlever les reliefs des quartiers de la capitale.

Le type de ce brocanteur acharné est l'Auvergnat.

L'Auvergnat, quand il n'est ni porteur d'eau ni marchand de charbon en de marrons, ni commissionnaire, ni ministre, est fatalement et nécessairement marchand de ferraille.

Aussi, c'est lui qui domine et qui fait les cours à la Halle aux démolitions.

Il brocante les boiseries au mètre, les escaliers à la marche, les couvertures de zinc, les casseroles de cuivre et les vieilles fontes au poids, les menus objets au tas.

Observez-le quand sa bouche s'écarquille dans un silencieux sourire, quand il passe avec complaisance la main dans sa rude crinière...

C'est qu'il vient de traiter une bonne affaire, d'acquérir à 150 0/0 au-dessous de sa valeur un solde de vieux matériaux dont il a déjà le placement dans l'idée... et avec un joli bénéfice, je vous en réponds.

Ce jour—là, allez ! il ne reculera pas pour payer sa tournée chez le marchand de vin du coin !

Je vais souvent me promener dans cet enclos pour observer les types et surprendre les secrets de l'Auvergnat.

Parfois, je vois des choses qui me rendent rêveur...

L'autre jour, j'errais au milieu des grandes pierres de vente rangées en file comme les dolmens et les menhirs de Bretagne ; je m'arrêtai tout à coup devant un fragment de fronton ciselé sur lequel était restée fixée une lettre majuscule : un N doré...

Près de là étaient de grosses pierres noircies et des barres de fer tordues comme par le feu...

Ces épaves éveillent dans l'esprit un monde de souvenirs...

Hier, je suis resté longtemps auprès d'un vieux qui semblait contempler avec attendrissement quelques débris de matériaux.

Il avait l'œil humide.

S'apercevant que je le considérais avec intérêt, car je flairais encore un drame inconnu, il m'indique du doigt une glace et une porte.

Je m'approchai, et je lus sur la porte ces mots qui avaient été tracés au couteau par une main naïve : « Je cuis chez la voisine au dessous. »

Et sur la glace, j'aperçus gravés au diamant, deux cœurs enflammés sur un caisson avec deux pièces de canon en croix.

Mon homme me saisit le bras et me dit d'une voix émue : « Il y a trente ans de cela, j'étais dans l'artillerie. Elle était couturière, rue du Vieux Colombier. Sa chambrette a dû disparaître pour la rectification du carrefour de la Croix-Rouge. En venant faire des affaires ici, je retrouve sa porte et sa glace... Ça m'a donné un coup...je vais aller faire mettre ça dans mon lot. »

Et il s'éloigna rajeuni de trente ans. Je regardai l'artilleur avec mélancolie...

« Voilà donc, pensais-je en reprenant ma route, ce qui reste de l'amour au bout de trente années : deux cœurs sur un caisson et une faute d'orthographe !... »

Pour voir ces choses-là, il faut venir au grand cimetière des matériaux, où l'on trouve les spectres du Paris qui s'en va…

Elie Frébault
L’Illustration, 6 avril 1872

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