Signature d'Auguste Lançon

Les bas-fonds parisiens, l'envers de Paris

Auguste Lançon - Le aliénés (1871)

L'envers de Paris : les aliénés

L'Illustration - 28 octobre 1871

 

Les fous furieux à Sainte-Anne

Lançon : Le quartier des fous furieux à Sainte-Anne

 

Le quartier des folles à Saint-Anne

Lançon : Le quartier des folles à Saint-Anne

Les fous

J'ai vu, un jour, chez Charles Jacque, quatre peintures admirables, quatre études de fous, d'une vigueur superbe. Des yeux égarés, rouges et ardents, des visages crispés de mégères et de vieillards, je ne sais quoi de menaçant et de souffrant. Rien de plus beau que ces peintures, ignorées ou connues de quelques amateurs, et qui sont pourtant de Géricault, le peintre de la Méduse. La fameuse peinture où Kaulbach a groupé, dans une cour, les différents genres de folies, accouplant la folle qui croit bercer son enfant au fou ambitieux qui passe, portant un diadème imaginaire, le chef-d'œuvre de Kaulbach est, à mon sens, bien loin d'égaler ces admirables et puissantes études de Géricault.

Il semble, au surplus, que la folie, l'image de cette déviation de la raison humaine et de cette parodie des mouvements du corps humain, soit faite pour inspirer certains tempéraments d'artistes, amoureux de la vérité, jusqu'à la peindre dans son réalisme le plus tragique. Cruels tableaux que ceux que peuvent inspirer les fous ! C'est la nature vue par son côté le plus sinistre, étudiée dans sa plaie la plus effrayante et la plus mystérieuse. Pauvres gens que ces égarés dont la douleur ou le plaisir a fait des machines ambulantes sans souvenirs et sans raison !

La folie, comme certains maux humains, aurait une apparence de justice et pourrait être offerte en spectacle terrifiant, si elle s'attaquait seulement à ceux qui surmènent leur corps, usent leur cerveau, condamnent leur système nerveux à des veilles exagérées ou à des voluptés à outrance. Mais, de qui est le plus terrible, dans ce mal affreux, c'est qu'il s'abat avec autant d'acharnement sur l'homme qui travaille que sur l'homme qui se divertit ; c'est que la folie jette pêlemêle à son gouffre ceux qu’illumine le génie, ceux qui vouent leur âme au beau ou au bien, et ceux qui traînent leurs corps sur les sentiers boueux. Quel effarement ! La même main sévère s'abat sur le front superbe d'un Donizetti et sur le crâne dénudé d'un buveur d'absinthe, et les pousse du même coup au cabanon. Injustices et barbaries du sort !

Ce qui fait comble d'effroi encore, c'est cette réflexion douloureuse qui vous saisit lorsque la statistique établit par des chiffres plus éloquents que les phrases la progression toujours croissante de la folie. Ce sublime fou qui s'appelle Hamlet le dit, dans Shakespeare : le monde est hors de ses gonds. Il semble qu'un vent de fièvre souffle sur les hommes. Les cerveaux se dessèchent et la raison subit, a de certains moments de l'histoire, d'inquiétantes éclipses. Les cas de folie se multiplient depuis quelques années, dans des proportions effrayantes. La France mène nerveusement cette ronde d'hallucinés. Mais, ‘soyons justes, les autres nations la suivent de prés. Partout le total des aliénés s'accroît étrangement, et on se demande à quelles causes attribuer le mal qui secoue ainsi la raison humaine.

Excitation de la vie moderne, telle que nous l'ont faite nos besoins si multipliés, âpres envies de jouissances matérielles, développement étouffant des appétits ; l'humanité électrisée, alcoolisée, enfumée par le tabac, grisée par l'absinthe, agitée par tous les prurits et toutes les fièvres ; ne demandant à la littérature, au théâtre, à ce qui fait la vie idéale, rien de ce qui charme ou de ce qui console mais bien plutôt tout ce qui agite les nerfs oules caresse; musique sautillante, lectures épicées, que sais-je ? Toutes ces causes multiples se réunissent pour donner une force nouvelle, un développement surprenant à cette maladie, qui fait de l'homme un assemblage inconscient de rouages organiques, et transforme un être pensant et aimant en un aliéné. Aliéné ! Le mot est tristement et profondément pittoresque.

L’aliéné ne s'appartient plus. Il appartient à sa manie. Regardez-les dans le préau de la maison de santé, à l'asile Sainte-Anne, ou à l'hôpital de Charenton. Ils semblent marcher guidés par leur rêve.

Les idées bouillonnent dans leur cerveau en feu, ou plutôt, une idée seule, dévorante, absolue s'y tapit et s'y agite. Cette agitation sert à baptiser ceux qui en souffrent. Les agités sont, en apparence, les plus terribles des fous. C'est à eux qu'on met, comme à des criminels, la camisole de force. Les membres enfermés dans cette sorte de sac, ils demeurent le plus souvent assis, impuissants et écumants, roulant autour d'eux leurs yeux hagards. D'autres, les mains libres, vont, viennent, gesticulent. Leur voix est stridente métallique ; souvent on les entend menacer un être invisible, ennemi ou rival. Quelquefois ils voient (et avec vérité) leur propre ennemi en eux-mêmes. On me montra un jour un malheureux officier de cavalerie, devenu fou, Il se croyait transformé en cheval, et dès qu'on le laissait libre il ruait en hennissant contre la muraille du préau et la frappait de sa tête comme un cheval. Alors il fallait le rentrer. Il se mettait le crâne en sang.

Les femmes agitées sont plus effrayantes à voir que les hommes. La folie prend chez elles un caractère plus horrible. La grâce se fond en caricature macabre, le charme se change en quelque chose de hideux et de sans nom. Le long du bâtiment qui leur sert d'asile, au pied des arbres, dans le sable, les malheureuses, accroupies, regardent devant elles, chantent quelque chanson bizarre, ou emplissent la cour de leurs cris. D'autres, les cheveux dénoués, avec ces gestes saccadés que donne la folie, arpentent le terrain comme à la poursuite de leur chimère. On en voit qui serrent avec passion contre leur sein quelque morceau de carton ou de bois recouvert de chiffons, et qui embrassent cette chose en l'appelant : mon enfant ! La perte de quelque pauvre petit être a fait d'une mère une folie qui s'en va répétant une chanson de nourrice, et doucement dit : l'enfant do, l'enfant dormira tantôt : semblable à une nouvelle et touchante Ophélie de la maternité.

Quel poignant sentiment de tristesse on rapporte d'une visite à ces créatures ainsi frappées ! Un coup d'œil, même rapide, jeté dans ces préaux où s'agitent les fous, donne l'idée de ces visions funèbres auxquelles le gibelin Alighieri conviait son poétique compagnon. Cela est vraiment infernal, et c'est l'enfer social, celui qu'on découvre bien vite dès qu'on creuse la couche d'argile qui recouvre les bas-fonds. La misère humaine n'offre pas de plus atroces tableaux. Et comme une telle visite nous fait mieux aimer, et mieux comprendre ce qui est le prix de la vie, la santé morale, la modération intellectuelle, le bon sens, cette qualité souveraine du peuple de France, avant que ce généreux peuple n'eût soumis en quelque sorte sa raison à l'épreuve de certaines ébullitions morbides.

Certes, vivent la raison, le calme, l'apaisement universel ! La guerre, la haine, la fureur, ne sont que d'autres formes de la folie. Le Dr Legrand du Saulle vient de nous prouver, dans un livre saisissant, que les derniers évènements, les folies sinistres de mai, eurent des causes toutes pathologiques. Beaucoup de ces combattants affolés étaient des malades. Ô raison humaine ! À quel fil menu tient ce bon sens dont nous sommes si fiers ? Il suffit d'une bouffée de vent, d'un éclair de passion pour le briser. Napoléon 1er, étant allé visiter l'hospice de Bicêtre, en sortit, dit-on, sombre et songeur. Puis, tirant de son gousset une pièce de monnaie : —Tenez, dit-il, pièce d'or ou pièce de six liards, voilà ce qui sépare le grand homme d'un fou !

Et comme on en vient alors à n’estimer et à ne souhaiter, pour notre bonheur, que ces hommes modestes qui savent être sages.

Quand Don Quichotte s'est fait rouer de coups par les moulins à. vent, l'humble Sancho le ramasse, l'emporte, le soigne, et le sauve !...

Jules Claretie