Signature d'Auguste Lançon

Les bas-fonds parisiens, l'envers de Paris

Auguste Lançon - La soupe des Capucins

La soupe des Capucins

Lançon : La soupe des Capucins (1871)
L'Illustration, 2 septembre 1871

La société, dit avec raison l'auteur des Misérables, est machinée comme un théâtre. Elle a une scène où se joue le drame de son histoire, des coulisses où se préparent les acteurs, et des dessous, où grouille dans les ténèbres la fourmilière de ses parias.

Dans cette géhenne où se traîne la grande armée des souffrants, la tribu qui inspire à première vue la pitié la plus poignante est, à coup sûr, la tribu des « Meurt-la-faim. » Avoir faim ! À côté des bombances babyloniennes, sentir ses dents s'allonger a la vue des montres chargées de comestibles, au fumet qui s'échappe des cuisines opulentes, c‘est là, n’est-il pas vrai, un horrible supplice, et ce supplice, des milliers de Tantales désespérés le subissent tous les jours sous nos yeux.

Paris, dit un vieux rapport de police, compte cinquante mille personnes qui commencent leur journée par cette terrible question. Comment mangerai-je aujourd'hui ! Cinquante mille ! Une véritable armée, où figurent, pêle-mêle, le déclassé, le misérable en paletot, l'ouvrier sans ouvrage, le vagabond et tout le monde des coquins.

Notez que la faim des capitales compte une torture de plus. Ce n'est pas le pain seulement que demande l'affamé des grandes villes. La bonne chère poursuit le misérable ! Même sous les tenailles de la faim, le malheureux reste délicat et gourmet. En voici une preuve des plus curieuses.

Quand le meurt-la-faim a pris le parti de franchir le Rubicon de la morale du tien et du mien, voyez où se jette son appétit, Le cadre complet du vol, à Londres, comprend, d'après un document officiel, quarante-trois catégories. Or, dans ce cadre, le vol des comestibles arrive toujours dans l'ordre suivant : Volailles, gibier, jambon, saucisses, viande, fromage, thé, sucre, vin, spiritueux, pain ! Le pain n'arrive qu'au dernier degré, à la quarante-troisième catégorie. Avant tout, la friandise !

Le gueux complètement à sec n'a plus, lui, d'autre ressource que les distributions de soupes. Ces distributions ont lieu principalement aux portes des casernes et des communautés.

Notre dessin représente la distribution qui se faisait, l'année dernière, au couvent des Frères Capucins de la rue de la Santé. Nous disons l'année dernière ; car, depuis la guerre, le siège et la Commune, les Frères n'ont pas encore repris leur distribution journalière. Nos lecteurs voient par ce détail que notre attention n'a pas été uniquement attirée sur nos plaies sociales par les sombres tragédies de nos jours. Nous songions avant la guerre à faire sur le vif le tableau des misères parisiennes, et à bien montrer à notre civilisation, ivre d'elle-même, qu'il ne faut voir en elle qu'une statue d'or aux pieds d'argile.

Ces distributions, d'ailleurs, qui se reproduisent tous les jours un peu partout, offrent à la porte des casernes, comme à la porte des communautés, le même caractère, les mêmes physionomies, les mêmes types. On dirait des verrues mouvantes se promenant sur la face de Paris !

Voyez s'aligner le long de la muraille du couvent cette longue file de mendiants dépouillés. Il n'est que midi et la distribution ne se fait qu'à une heure ; mais il n'est pas un rappel plus éloquent que celui de la faim, et longtemps avant l'heure, la foule déguenillée arrive au rendez-vous. D'où vient-elle ? Eh ! qui pourrait le dire ? Des carrières d'Amérique, de la banlieue, des faubourgs, de tous les bouges fangeux. Ils se dirigent lentement, mais sûrement, le long des rues, vers la porte qui leur est ouverte comme les oiseaux du ciel sur les épis abandonnés sur le sillon.

Regardez-la de près. Quelle toilette ! Que de réflexions pour Thomas Vireloque à la vue de ces guenilles sans formes, sans couleur, sans nom. Le bourgeron domine ; mais le temps, la poussière, la pluie, la boue, la crasse, le plâtre des carrières en ont fait une loque dont on ne voudrait plus au marché du Temple.

Et la vaisselle ? Jamais batterie de cuisine n'a mis en ligne de pareils ustensiles. La soupière ébréchée, le pot à fleurs, la boite au lait bosselée, des récipients en faïence, en porcelaine, en fer blanc, en bois, de toutes formes, de toute grandeur, tout est bon pour recevoir la pitance impatiemment attendue.

Eh bien ! à cette inspection, vous pouvez presque à coup sûr connaître et juger ce pauvre monde. Il y a là, dans cette foule réunie pour un instant, deux grandes classes : les malheureux du quartier, et les réfractaires qui n'ont plus de gîte, mais qui perchent çà et là, où ils peuvent, et qui sont comme les bachi-bouzouks de la vie sociale.

Attention ! le guichet vient de s'ouvrir. Un gros soupir enfle toutes les poitrines. On voit apparaitre sous sa cagoule brune, la figure barbue du frère distributeur, et les portions vont passer l'une après l'autre par le trou, devenu l'unique point de mire de l'assistance.

La distribution se fait fraternellement, avec une égalité parfaite ; mais au fur et à mesure que les étranges gamelles passent et repassent, on voit se partager plus distinctement les deux moitiés qui composent la tribu. La fillette, le gamin, la mère de famille, tous les nécessiteux du quartier apportent religieusement à la maison la portion qui doit être le supplément du pauvre ménage. Mais le misérable déclassé, celui qui roule déjà dans les limbes du vagabondage, celui-là dévore sur place, souvent avec ses doigts, l’écuelle que lui a passée le bon religieux.

Aux propos échangés, la distinction s'établit d'elle-même.

Écoutez ! c'est le côté du travail tiraillé par la misère aux abois.

— Dis, petite, c'est donc toi qui viens toujours à la soupe ?

— P'pa est à l'hôpital ; m'man est en journée, et moi j'garde la petite à la maison.

La pauvre enfant a dix ou douze ans, et c'est elle qui garde la petite à la maison !

— Et qué qu'il a ton p'pa ?

— P'pa est chertier, et le cheval lui a lancé un coup de pied au genou.

Un coup de pied de cheval, et voilà toute une pauvre famille sur le flanc !

Passons du côté de ceux qui côtoient le code pénal.

Ici, la langue n'existe plus. Il n'y a plus que l'argot, qui est à la langue ce que la grimace est à la physionomie. La métaphore et l'allégorie composent l'élément principal de ce langage.

Le propre d'une langue qui veut tout dire et tout cacher est d'abonder en figures.

Chose étrange ! Le vocabulaire de l'honnêteté est dans l'argot d'une pauvreté désespérante. Mais en revanche, tout ce qui concerne le vol, la prison, la police, la justice trouve dans l'argot un arsenal inépuisable. Faut-il donc s'en étonner en entendant ceux qui n'ont plus d'autre bien que le bien d'autrui, appeler la conscience la muette ?

Écoutez leurs confidences :

— On ne voit plus le vieux.

— Pardi ! y tire le chausson. (Il est en fuite.)

— Et pourquoi ?

— C'te bêtise ? Et le marchand de lacets ? (Et le gendarme ?)

— Y bouline donc ? (Il vole donc ?)

— Faut croire, puisqu'il a peur du collège. (De la prison.)

Autre dialogue.

— D'où que tu viens ?

— Des carrières. (Des carrières d'Amérique.)

— Est-ce qu'on s'y balade ? (s'y amuse?)

— Oh ! toujours un peu de cuisine ! (de police !)

— Faut décarrer alors. (S'en garer.)

Ne vous étonnez pas de ces courts dialogues. Nous n'avons plus la Cour des Miracles, qui se faisait redouter encore sous Louis XIV. Mais nous avons toujours la tourbe monstrueuse qui peuple la police correctionnelle, la cour d'assises, la prison et les bagnes.

Or, savez-vous, d'après les rapports annuellement faits par le ministre de la justice, à combien s'élève, en moyenne, l'armée de ceux qui vivent en révolte ouverte contre la société ? À deux cent mille, ni plus, ni moins ; cent soixante-quinze mille qui se contentent de viser à la propriété, et vingt-cinq mille qui vont jusqu'à l'attentat contre les personnes !

Voilà des chiffres éloquents, et qui s'imposent d'eux-mêmes aux méditations de tous les esprits sérieux. Et ne croyez pas que nous arrivions, à propos de ces humbles distributions de soupes, à grossir à dessein les faits pour grossir les conséquences et les résultats.

Hélas ! la démonstration n'est plus à faire. La preuve s'étale surabondamment dans tous les documents de la justice criminelle. En Angleterre, comme en France, les chiffres ont depuis longtemps parlé. On sait que tous les vols qui se commettent, de quelque nature qu'ils soient, ont pour mobile, à Londres comme à Paris, quatre fois sur cinq, le besoin, la faim !

À l'œuvre donc, car les faits démontrent que la faim est mauvaise conseillère. À l'œuvre, car une divine parole nous dit que la misère est sacrée. Res sacré miser ! À l'œuvre par tous les moyens, par l'instruction, par le travail, par la prévoyance, par l'association, par l'assurance. Si nous voulons trouver des hommes, sachons les faire en leur apprenant leurs devoirs. Ouvrons leur intelligence, faisons le jour et chassons la nuit. Le livre des Misérables l'a dit, dans une flamboyante antithèse : « Diminuer le nombre des ténébreux ; augmenter le nombre des lumineux, voilà le but. C'est pourquoi nous crions : enseignement ! science ! Apprendre à lire, c'est allumer du feu. Toute syllabe épelée étincelle ! »

Henri Vigne

Lorsque ce dessin parait, Lançon est détenu à Satory. Ce dessin, comme les précédents et les suivants (La Casserole, le Petit Mazas etc.) mais aussi ceux publiés à la même période par le Monde Illustré constitue une forme de soutien à Lançon qui attend son jugement pour ses liens supposés avec la Commune.

Eu égard aux positions adoptées par L'Illustration et le Monde Illustré durant l'insurrection à l'égard de la Communes et des communards, il est peu probable que les deux publications aient eu des doutes sur les éventuelles sympathies de Lançon à l'égard de la Commune.

Pour Lançon, le présent dessin s'inscrit dans un thème récurrent. Il a déjà donné une version de la distribution de la soupe au Monde Illustré en 1869.

Lançon : Distribution quotidienne de soupe aux indigents 
			par les capucins de la maison de la rue de la Santé
Distribution quotidienne de soupe aux indigents par les capucins de la maison de la rue de la Santé
Le Monde Illustré,22 mai 1869

L'Illustration en publiera une autre le 11 novembre 1871.

Lançon : le rendez-vous des mendiants derrière le couvent des frère Capucins de la rue de la Santé
L'Illustration, 11 novembre 1871

Lançon reprendra son dessin sous forme d'une peinture qu'il présentera au Salon de 1879 et qui fut très mal accueillie par une partie de la critique.

Lançon : Les pauvres au coin de la rue de la Santé en 1869
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet
Image modifiée numériquement pour une meilleure lisibilité, l'image réelle étant beaucoup plus sombre