Signature d'Auguste Lançon

Lançon et le Jura

Auguste Lançon - La douane à la frontière du Jura

La douane et la contrebande à la frontière du Jura

Douane : un poste sédentaire
LA DOUANE ET LA CONTREBANDE SUR LA FRONTIERE DU JURA
Un poste sédentaire à Esserteux
L'Illustration, 9 mars 1872
Douaniers découvrant une piste de contrebandiers
L'Illustration, 9 mars 1872

Les douaniers dans le Jura

Le service d'hiver

Dénoncer les traités de commerce, réviser les tarifs pour les aggraver, multiplier les barrières entre deux pays, cela servira peut-être à remplir le Trésor, bien qu'il y ait des gens qui prétendent que ce n'est pas le meilleur moyen. Là-dessus, je laisse décider à plus savant que moi. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que si ces mesures préparent de beaux jours aux contrebandiers et les font sourire, elles doivent être moins du goût des douaniers. Douaniers, contrebandiers ! entre ces ennemis séculaires, la lutte va donc recommencer plus acharnée que jamais, lutte de ruse et d'adresse, de force aussi, que le crayon de notre collaborateur Lançon, un Jurassien convaincu, retrace avec autant d'à-propos que de vérité. Nous appelons l'attention de nos lecteurs sur ces dessins ; il pas un détail ne se trouve qui n'ait été vu et qui, certes, sont bien de circonstance !


Une lutte de ruse et d'adresse, de force aussi, que le crayon de notre collaborateur Lançon, un Jurassien convaincu, retrace avec autant d'à-propos que de vérité.


Sur les frontières de l'Est, dans les montagnes du Jura, la douane a un service d'hiver et un service d’été et deux classes d’employés : les ambulants et les sédentaires. Les premiers, comme leur nom l'indique, tiennent la campagne, font le service des reconnaissances et des embuscades. Ce sont les plus jeunes, garçons pour la plupart, et vivant casernés. En est-il de mariés, par hasard ? Leur femme habite la caserne avec eux, comme cela se fait dans la gendarmerie départementale. Quant au douanier sédentaire, généralement vieux et chargé de famille, il garde les postes ou reste dans les bureaux. Celui-là vit chez lui, donnant, en dehors du service, tous ses soins au carré de jardin qui fournit sa modeste table de légumes et de fruits.

Ce personnel se recrute, autant que possible, parmi les anciens militaires, habitués à la discipline, et rompus de longue date à toutes les fatigues. Le douanier est peu payé : 700 francs par an. II est vrai qu'il a sa part dans les prises qu'il fait. Mais le métier est rude,

L'été, ce n'est rien. Alors courir les champs, passer la nuit à la belle étoile, caché dans quelque buisson, la belle affaire ! Un chasseur, en mainte circonstance, fait cela, et pour son plaisir. Mais viennent les premières neiges sur l'aile des premières bises, c'est autre chose.

En novembre, la terre est complètement revêtue de sa blanche pelisse d'hiver, qu'elle ne dépouillera plus qu'en avril ou qu'en mai, et qui, chaque jour, ira se rembourrant d'une ouate nouvelle. Alors le paysage se transforme et change complètement d'aspect. La neige, tourbillonnant sous le souffle âcre du vent, et emportée au gré de la tourmente, a comblé ravins et vallées, effacé tout vestige de chemin. Cependant il faut que le douanier circule et se reconnaisse au milieu de, ce désert semé d'abîmes perfides. Comment s'y prendra-t-il ? Il a pour cela de sûrs moyens.

Pour relier les aux autres les postes d'observation, il commence, aux premières neiges, par tracer son chemin de ronde ou de patrouille, qui n'a que 50 à 60 centimètres de large, au plus. Et afin que cette piste ne se perde pas sous les neiges fréquentes, il la borde d'une rangée de perches, hantes de 2 mètres environ, et plantées de quatre en quatre pas. Voilà les communications établies. Chaque jour battue au même endroit, la neige se durcit. Vient-il à en tomber une couche nouvelle ? le pied du douanier en a aussitôt raison. Mais parcourir ce chemin n'est pas tout. Il arrive telle circonstance où le douanier doit forcément s'en écarter, c'est-à-dire s'aventurer sur une nappe de neige non foulée, qui, vers le milieu de l’hiver, a communément une épaisseur de dix pieds. Dans ce cas, il chausse des raquettes, dont il a besoin d'être toujours muni. Cette chaussure se compose, dans le Jura, de deux lattes clouées sur un cercle mince et légèrement allongé, de 35 centimètres de large sur 10 de long. Elle se fixe au moyen de courroies. Cette base très large, et qui ne doit jamais être pleine, afin que la neige ne puisse s'y attacher, empêche le pied d'enfoncer, mais rend la marche aussi lente que pénible.

Ainsi équipé, le fusil sous le bras, le bâton à la main, une lanterne sourde cachée fous son manteau et n'éclairant que par le fond, pour plus de prudence, le douanier est armé en guerre, et paré pour la campagne. Il s'engage sur sa piste habituelle. Mais le vent souffle ; la neige tombe fine et pressée, et bientôt, sous l'effort de la tempête, réduite en poussière, le fouette au visage et l'aveugle. Il est obligé, pour se diriger, pour gagner le poste où il doit correspondre avec la brigade voisine, de s'aider des jalons qui bordent le sentier, de les chercher de la main. Et cependant, c'est pour lui le moment de redoubler de vigilance ; car cet horrible temps est précisément celui que souhaite, qu'attend avec impatience, dont profite le contrebandier. C'est qu'il sait que s'il est des gens qui, esclaves de leur devoir, l'accomplissent coûte que coûte, il en est aussi qui savent, d'un coeur léger, transiger avec leur conscience. La montagne a des chalets où quand la tempête sévit au dehors, pétille le sapin résineux, que couronne la flamme d'une gaie auréole. Le contrebandier sait cela et il connaît les hommes. Il sait encore que la neige aura vite effacé, sur le chemin de ronde qu'il est obligé de traverser, la trace de son passage. Autre chance de mener à bonne fin son entreprise. Et voilà pourquoi il aime et recherche la rafale.

Mais supposons les douaniers à leur poste et la trace du contrebandier reconnue. Aussitôt la patrouille détache un homme au poste le plus rapproché pour le prévenir. Et ainsi de poste en poste, l'éveil est bientôt donné. Alors on chausse les raquettes, et la chasse commence. Les contrebandiers sans doute ont de l'avance, mais ils sont chargés de ballots. C'est 80, quelquefois 100 livres qu'ils ont sur le dos, poids énorme avec lequel il leur faut courir. Et la poursuite est acharnée. L'espoir de l'avancement, surtout la part de prise qu'ils voient poindre l'horizon, met des ailes aux raquettes des douaniers. Et si les contrebandiers n'atteignent pas le cours de quelque ruisseau, ou

mieux encore, le terrain où leur piste sera perdue, neuf fois sur dix ils seront atteints, à moins qu'ils ne se résignent à se débarrasser de leurs ballots pour courir plus vite. Et, même en ce cas, plus d'un est pris, non toutefois sans combat, combat acharné où le bâton joue un grand rôle. Car le douanier se sert rarement de ses armes à feu, si ce n'est pour renseigner sur la position de l'ennemi les brigades qui opèrent de concert. Au besoin, il saura se montrer humain. À cet homme qu'il assommait naguère, charge de revanche, il présentera volontiers sa gourde. Histoire de lui rendre la force de marcher... jusqu'à la prison.

Vous voyez que le service du douanier, surtout l'hiver, n'est pas précisément doux, et que, pour atteindre sa retraite, il faut qu'il soit solidement trempé. II est vrai que les médecins des douanes savent choisir leurs hommes. Cette retraite, achetée si cher, est de 400 francs. O Capoue ! c'était bien la peine de tant s'évertuer ! Et encore, combien n'y arrivent pas et restent à moitié chemin, morts à la peine, ou de quelque mauvais coup, ou bien encore inopinément ensevelis dans quelque abime, jusqu'aux premiers rayons du soleil printanier, qui fait fondre la neige et éclore les fleurs !

C. P.