Signature d'Auguste Lançon

Lançon, acteur de la Commune

Auguste Lançon - La fédération des artistes

Le délégué malgré lui

Le Gaulois, avril 1871

 

C’était hier matin. Notre ami Pothey nous faisait ses adieux ; il se disposait à partir de Versailles pour Paris, dont le séjour lui est moins malsain qu'il ne pourrait nous l'être car il a cinquante ans sonnés ! Nous le chargions de nos dernières commissions, quand les journaux de la Commune nous arrivèrent. Vous pensez avec quelle impatience chacun ouvrit le sien :

— Tiens dis-je à Pothey, vous voilà dans les honneurs vous êtes en plein dans l'Officiel de ces messieurs délégué de la fédération artistique.

— Voyons ! pas de mauvaise farce.

— Ce n'est point une farce. Lisez vous-même. Votre nom y est en toutes lettres le dernier de la liste des graveurs : A. Pothey.

Pothey prit le journal et pâlit.

Tout Paris, j'entends le tout Paris des écrivains et des artistes, connaît cette bonne, brave et souriante figure de Pothey, et cette célèbre chevelure, épaisse, mêlée, qui forme sur sa tête comme une casquette de loutre naturelle. Personne ne ressemble mieux à ce saint Christophe que les légendes nous peignent si fort et si doux tout ensemble. Le hasard qui se plaît à ces contrastes, a logé dans ce robuste corps, vigoureusement équarri à coups de hache, l'âme la plus naïve qui soit au monde. C'est un grand enfant que Pothey, et, sous cette abrupte apparence, on voit dans le sourire facile des yeux et de la bouche, percer sa candeur et son ingénuité.

— Mais c'est que j'y suis s'écria-t-il tout éperdu.

— Eh bien après ?

— Comment ! Après ? Mais je ne pars pas ; je ne veux plus partir !

— Et pourquoi ?

— Vous êtes bon là. Mais je n'aurai pas plutôt mis le pied chez moi, qu'ils me prendront au collet, et me diront : Tu es délégué; tu vas faire ton métier de délégué Si vous croyez que c'est amusant ?

— C'est un grand honneur pour vous; car, regardez, vous êtes nommé délégués à la suite d'une élection où tous les artistes ont pris part. Vous tenez ce glorieux mandat de vos pairs.

— Mes pairs mais laissez-moi donc tranquille. Il n'y avait peut-être pas trente vrais artistes dans leur réunion vous n'avez qu'à lire le compte rendu qu'en a fait Bertall, qui y assistait. Il n'a pas trouvé dix visages de connaissance. C'étaient des rapins venus on ne sait d'où, des barbouilleurs d'enseigne, les camarades de Billioray, le joueur d'orgue, toute la séquelle des protégés de Vallès. Est-ce que ces gens-là comptent ? Est-ce que j'ai rien de commun avec eux ?

Et comme nous faisions observer à Pothey qu'il se trouvait sur la liste des élus en fort bonne compagnie, et que nous lui lisions les noms de Bonvin, Corot, Lançon, François Millet, Daumier et d'autres artistes :

— Parbleu! s'écrie Pothey, ces gueux-là leur ont volé leurs noms, comme ils m'ont flibusté le mien. Est-ce que vous croyez qu'ils sont allés demander à Corot la permission de le nommer ? Vous imaginez-vous que Bonvin et Daumier vont accepter, par hasard ? Bonvin n'est pas même à Paris. Ces aimables farceurs auraient pu tout aussi bien nommer le Poussin, il n'aurait pas réclamé, celui-là, et il eût fait tout autant de besogne qu'en ferait Corot, Bonvin ou Daumier. Je ne sais pas si les autres vont protester ; mais je proteste, moi. J'ai lu le programme de leur fédération artistique et n'en veux à aucun prix le premier article est que les délégués adhèrent aux principes de la République communale. Est-ce que je sais seulement ce que c'est, que leur République communale ? Ce sont eux qui sont la République. S'ils attendent mon adhésion, ils l'attendront longtemps.

Pothey s'échauffait en parlant, if était exaspéré, et nous, en le voyant si furieux, nous nous amusions à le pousser.

— Mais, lui disions-nous d'un grand sérieux, peut-être avez-vous tort, mon cher Pothey. Vous rendriez des services. Ainsi nous lisons là que le Comité, composé de quarante-sept membres, doit réaliser, dans tous les ordres de l'art, l'unité d'action. Vous contribuerez, pour votre part, à réaliser l'unité d'action.

Pothey ricana amèrement :

— L'unité d'action ! mais jamais deux artistes n'ont pu s'entendre sur quoi que ce soit au monde, et vous voulez qu'ils soient d'accord quarante-sept ensemble Vous n'avez donc jamais assisté à une réunion de peintres ? Ils n'ont pas plutôt commencé à causer qu'ils se disputent tous. Vous voulez que Corot soit du même avis que Manet, que Courbet s'entende avec François Millet et Bonvin, et moi avec eux tous ; est-ce que c'est possible ? est-ce que ça se serait jamais vu ? Tous ceux qui ont un nom ne viendront pas aux séances ; deux ou trois malins, que personne ne connait, resteront tout seuls, s'empareront du pouvoir et réaliseront leur fameuse unité d'action. On en verra des belles, alors !

— Et que verra-t-on ?

— Mais songez donc aux pouvoirs énormes dont va disposer leur fédération soi-disant artistique. Il ne s'agit plus ici, comme autrefois, de régler les expositions annuelles. C'est une des moindres attributions de ce comité. Il va être chargé de conserver les musées, collections, galeries et bibliothèques d'art. Voyez où cela mène. C'est lui qui nommera les administrateurs, architectes, gardiens ; c'est lui qui dressera les catalogues et inventaires. C'est lui qui aura sous la main toutes, les richesses artistiques de Paris. Et songez qu'il y a dans le grenier du Louvre des milliers de toiles que personne dans le public ne connaît, et dont un grand nombre sont très remarquables et feraient encore honneur au cabinet d'un simple particulier.

Songez qu'il y a, dans toutes nos collections, des quantités innombrables de menus objets, dont on ne sait ni le compte, ni la place. Je confierais bien tous ses trésors à Corot, à Bonvin et aux autres ; mais je ne suis pas du tout sûr que ce soient les honnêtes artistes à qui je les remettrais, qui seront chargés d'en prendre soin. J'imagine, au contraire, qu'ils laisseront la place aux intrigants, et je n'entends pas couvrir de mon nom tout ce que ces messieurs pourront faire, une fois introduits dans la place.

— Comment vous croyez ?...

— Dame ! ça s'est vu ! ça se verra encore ! et sur une bien plus, grande échelle. Les Corot et les Bonvin ne seront que des prête-noms bénévoles. On s'autorisera de leur réputation d'honnêteté, et l'on profitera de leur négligence pour mettre tout sens dessus dessous dans nos collections. Comme si ces collections n'appartenaient qu'aux artistes ! Pourquoi les savants, pourquoi les critiques d'art, pourquoi les amateurs, pourquoi le public tout entier est-il exclu, au profit des seuls peintres, sculpteurs et graveurs, du soin de veiller sur nos musées ? C'est l'affaire de tout le monde, puisque tout le monde y est intéressé et que tout le monde pave. Que la Commune nomme, si bon lui semble, un conservateur à chacun de nos établissements publics, je ne m'en plaindrai pas, pourvu que ce ne soit pas moi. Mais quarante-sept personnes et surtout quarante-sept personnes qui ne s'en occuperont point, c'est trop pour être assez.

— Alors, c'est entendu, vous refusez.

— Carrément.

— Songez pourtant que, non content de conserver les trésors du passé, leur comité s'engage à régénérer l'avenir. Cette noble mission ne vous tente pas ? Eh quoi ? Pothey, vous refusez de régénérer l'avenir ?

— Carrément. Je vais envoyer ma démission, et l'avenir se régénérera tout seul, comme il pourra.

Et voilà comme quoi nous avons gardé Pothey, que nous n'appelons aujourd'hui que monsieur le délégué, — le délégué malgré lui

FRANCISQUE SARCEY.