Signature d'Auguste Lançon

La Commune de Paris

Auguste Lançon - Ensevelissement des morts

Ensevelissement des morts aux ambulances de la Presse

L'Illustration, 20 mai 1871

LES AMBULANCES DE LA PRESSE

Il a été parlé plusieurs fois ici des services rendus par les ambulances, non-seulement pendant le siège, mais encore depuis que la guerre civile est si odieusement venue s'ajouter à l'invasion prussienne. Les Ambulances de la Presse, qui ont mérité d'être plus particulièrement signalées, ont montré de nouveau, au milieu des récentes difficultés, le courage et le dévouement dont on les avait tant de fois et si légitimement louées. Dans ces établissements, consacrés avec une abnégation absolue, à préserver l'humanité contre sa propre cruauté, tout le personnel nombreux, les médecins, les gardes-malades ont mis leur vertu, ont pris pour devoir de soigner impartialement les blessés de tous les partis et de ne point distinguer d'adversaires parmi les victimes de cette grande dispute de famille qu'a rendue implacable nous ne savons quelle rage particulière aux Français de se méconnaître et de se calomnier quand, au fond des cœurs et des esprits, si l'on veut bien y regarder, il n'y a peut-être qu'une méprise et qu'un malentendu.

Dans les guerres civiles il ne devrait y avoir que des combattants volontaires. Celui qui se bat est peut-être égaré ; mais il donne sa vie, il obéit à sa conscience, et le médecin n'a rien à préjuger dans tout cela. Dans son ambulance, il ne voit que l'humanité souffrante, qu'une douleur à calmer, qu'un blessé à guérir. Allemand ou Français, Versaillais ou Parisien, catholique ou protestant, le blessé près duquel le médecin arrive comme un ami, comme un père, comme un sauveur, ce blessé n'est qu'un blessé, et il ne reste à l'honnête homme d'autre devoir que le soin de rendre cet infortuné à la vie, à la santé, au travail.

À cette heure même, en présence de l'horrible crise intestine où la France agonise, les Allemands rendent hommage à toutes nos ambulances, surtout aux Ambulances de la Presse. Ils déclarent unanimement qu'ils voient avec admiration, au milieu des blessés, les médecins répartir sans préférence les soins éclairés, les précautions délicates, le respect de l'indépendante opinion et de la vaillance vaincue dans le camp librement choisi. Cette sollicitude impartiale de nos docteurs les touche visiblement, mais ne les étonne point. Ils savent que l'œuvre est ici gratuite, toute de dévouement et d'humanité, et que, en France, la compassion, dans les âmes saines, dans les esprits élevés, écarte sans réserve les coteries jalouses, les restrictions partiales et les inconciliables divisions des partis.

Les ambulances, désorganisées depuis l'armistice et mal rétablies, puisqu'on croyait tout fini, tout calmé, ne se sont qu'insuffisamment reconstituées ; mais à l'Ambulance de la Presse le service n'avait point été discontinué. Dès le premier jour, les blessés ont pu recevoir dans l'établissement les soins paternels du docteur Demarquay et de tout son cortège dévoué. Quarante jeunes gens, choisis parmi les plus alertes, les plus sagaces et les plus zélés, sont ralliés autour de cet homme de bien, et ne marchent que sur ses ordres les plus précis, les plus minutieux. M. Demarquay est toujours présent ; il veille à tout, et les blessés se ravivent comme par magie au contact sympathique de sa main amicale, au murmure caressant de sa voix douce, mais ferme, qui console et ordonne, qui conseille et apporte l'espérance. Sept cents blessés, parmi lesquels des pères de famille au nombre de six cents environ, sont venus reposer leur corps invalide sur ces couchettes hospitalières, dans ces salles bien aérées et toutes parfumées de l'air salubre de la campagne. Les épouses, les enfants, les parents, les amis ou les camarades sont admis à voir les blessés.

Quand la famille est pauvre, on s'en aperçoit vite. Qu'une mère de famille arrive là avec ses enfants, que sur ses vêtements propres on lise la dignité, l'ordre, la pudeur des nobles affections, aussitôt un regard s'échange. Les mains discrètes rassemblent un peu d'or. La pauvre mère s'en retourne au logis avec un peu moins de misère ; elle sait que celui à qui elle a donné son cœur est entouré de soins pieux, que l'on veille aussi sur elle, et que lorsque le blessé sera guéri, il lui restera de vrais amis, de bons conseils et du travail profitable. Le blessé, que tant d'accueil encourage, revient plus vite à la santé. Sur sa tablette, près de lui, on laisse les fleurs que les enfants ont cueillies pour lui, et, pendant que son corps s'at tarde sur le lit d'ambulance, l'esprit travaille, le cœur ému suit le doux rêve d'un avenir heureux. En quelques jours, cet homme est guéri, et le voilà prêt à rentrer dans son foyer et à l'atelier.

Voilà les crimes dont on se rend coupable chaque jour à l'Ambulance de la Presse, qui a aussi ses heures de tristesse et sa salle des morts.

Il y a deux salles pour les morts. L'une pour les blessés qu'à l'Ambulance on n'a pu guérir, l'autre pour les morts qu'on apporte quelquefois tout chauds du champ de bataille. On les rassemble l'un près de l'autre dans la salle attristée. Ils sont là dans l'attitude que leur a laissée la mort quand elle les a frappés. Les parents viennent les reconnaître, et quand le mort reste solitaire et sans visiteur, on fait photographier ce visage souvent méconnaissable. Chaque journée, chaque nuit amène la funèbre récolte. C'est un tableau d'épouvante et d'horreur que notre gravure réfléchit ici dans son épouvantable réalité. Tout au fond de la salle, les cercueils s'entassent. Puissent-ils ne pas tous servir !

Les résultats obtenus peuvent se résumer ainsi :

Le nombre des journées hospitalières, depuis le commencement du siège de Paris par les Prussiens jusqu'à ce jour, dépasse le nombre de 1,200,000.

Depuis le 18 mars, 450 combattants ont été relevés sur le champ de bataille, puis recueillis et ensevelis par les soins des Ambulances de la presse. Depuis la même date du 18 mars, les Ambulances de la presse ont reçu 3,800 blessés, aujourd'hui convalescents ou guéris, à l'exception de 144 qui sont morts. Cet écart considérable des morts et des blessés se présente pour la première fois dans la statistique hospitalière, et est le plus favorable éloge que l'on puisse faire de l'institution.

De toutes les institutions hospitalières fondées sous le drapeau de la croix de Genève, depuis les débuts de la guerre, y compris l'Internationale, les Ambulances de la presse sont les seules qui n'aient pas un seul instant cessé de fonctionner dans leur intégrale autonomie et leur indépendance absolue.

MAURICE CRISTAL.