Signature d'Auguste Lançon

La Commune de Paris

Auguste Lançon - Fusillade de la place Vendôme

Fusillade de la place Vendôme

La fusillade de la place Vendôme - 23 mars 1871
L'Illustration, 1er avril 1871

La fusillade de la place Vendôme

Le 23 mars 1871

Le mardi 22 mars, une première manifestation avait parcouru tout Paris sans amener aucune collision. Mais cette première démonstration des amis de l’ordre a donné l’éveil au comité central, qui se tient sur ses gardes.

Deux canons de 12 de siège sont braqués sur la rue Castiglione et deux autres sur la rue de la Paix. Leurs gardiens ne sont rien, moi, que rassurés ; ils ne quittent pas leur fusil et ont dû faire replier leurs sentinelles avancées.

La manifestation du 23 mars s'est formée aux environs de l'Opéra. Elle est composée de deux groupes qui ont pris successivement la direction de la place Vendôme.

Le premier, qui était le plus nombreux, était déjà parvenu jusqu'aux lignes de la garde nationale quand le second faisait son entrée dans la rue de la Paix. C'est avec ce dernier groupe que marchait l'amiral Saisset. Devant lui se tenait Monsieur Reinhardt, portant un drapeau tricolore avec cette inscription : Vive l'ordre !

L'amiral allait prendre la parole et il annonçait sa nomination comme général quand une première décharge vient jeter l'épouvante dans les premiers rangs de la manifestation.

Un refoulement tumultueux se produit dans toute la rue. L’amiral continue à se tenir debout à la tête de son groupe. — Ne craignez rien, général s'écria, M. Reinhardt, en élevant son drapeau. Les balles n'arriveront à vous qu’à travers mon corps !

Mais les détonations se succèdent.

Magasins, boutiques, cafés se ferment. On fuit de toutes parts par les rues adjacentes.

Au n°14 de la rue de la Paix, devant la pharmacie Béral, sur le trottoir, un vieillard à longs cheveux blancs, décoré de la Légion d'honneur, git dans une immense mare de sang.

Les papiers trouvés sur cette malheureuse victime n'ont donné aucun renseignement sur son identité.

Cinquante pas plus loin, sur le trottoir, à gauche, deuxième cadavre. Sur un espace de vingt-cinq mètres, la chaussée jonchée sur les deux côtés, de chapeaux, de képis et de casquettes. Les chapeaux à haute forme sont en plus grand nombre

Rue Neuve, des petits champs, encore deux cadavres.

Tous ces corps gisent dans des mares de sang, ce qui indique que la mort, pour beaucoup de ces individus, a été instantanée.

Un autre cadavre a été porté auprès de nous, sur un brancard par des gardes nationaux, des batailleurs réunis place Vendôme.

Nous traversons la ligne des gardes nationaux appartenant aux 80e, 122e, 176e et 215e . On nous dit alors que l'ambulance du ministère de la justice, place Vendôme, contient une dizaine de blessés, dont l'un vient d'expirer. Deux chirurgiens appelaient en toute hâte donnent les soins aux survivants.

À part peut-être une ou deux exceptions., morts et blessés appartiennent à la bourgeoisie.

Et voilà Paris ensanglantant ses rues qui n'ont pas entendu un seul coup de fusil à aiguille !

Malheureuse France !

René du Merzer