Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon devant le Conseil de guerre

 Auguste Lançon : Récit de la Cantinière du 46e bataillon

Lançon au 46e bataillon de la garde Nationale et au 46e bataillon fédéré

UNE MÉDAILLÉE DE 1870

Mme Dégrise, la Cantinière du 46e bataillon de Montrouge

Le chef couronné de cheveux blancs, des rides plissant son visage, un peu voûtée, mais alerte encore en dépit des soixante-dix ans qui la menacent, Mme veuve Degrise, née Defurne, a reçu avec satisfaction la médaille de 1870, que le gouvernement vient de lui décerner.

Son mari, pendant quarante-huit ans, fut cordonnier avenue du Maine. Il est mort voici vingt-deux ans, et Mme Dégrise, courageusement, a repris l'alène tombée des mains défaillantes de l'époux moribond.

Mme DegriseSeule, dans une chambrette triste et nue de la rue Bourgon, aux confins du treizième arrondissement, elle taille dans le cuir les lourdes chaussures qui chausseront les travailleurs.

Elle s'est assise et s'abandonne aux souvenirs qui l'assaillent.

— Cette médaille, monsieur, est la seule récompense qu'on m'ait accordée. Je n'ai rien sollicité jamais, mais je suis fière de ce petit ruban qui fleurit mon corsage d'ouvrière.

» Oui, je me souviens très bien… C'était pendant les derniers jours du siège. Nous étions alors, mon mari et moi, établis cordonniers chaussée du Maine. Dans le 14e arrondissement, la garde nationale, renforcée de tous les hommes valides qu'on enrôlait, s'entraînait sur les places. Mon mari voulut s'engager, et le 16 décembre 1870 le 46e bataillon se concentrait à la barrière. J'avais vingt-huit ans, et je n'étais pas mère. À la demande de mon mari, le commandant Abey me fit appeler.

» — Première compagnie de marche, demanda-t-il, voulez-vous de Mme Degrise pour cantinière ?

» — Oui !

» — Deuxième compagnie de marche ?...

» Et ainsi de suite jusqu'à la dernière. On m'habilla et, dès ce matin, mon sort fut lié à celui du 46e bataillon de la garde nationale. On se rendit aux avant-postes. Il faisait froid. Les hommes, des commerçants, des ouvriers, enduraient stoïquement les rigueurs de ce terrible hiver. J'allai d'un bivouac à l'autre, activant les feux, distribuant le café chaud, améliorant la soupe, soignant les éclopés, réconfortant tous ces braves du meilleur de mon cœur. Ah ! monsieur, il faut avoir vécu ces heures-là pour comprendre le rôle qu'une femme peut jouer au milieu des soldats qui se battent !...

» Avec mon bataillon, j'étais aux combats du Bourget, de Bobigny, de la ferme de Drancy. Nous avons eu deux morts, deux pauvres camarades du quatorzième arrondissement dont les corps troués de balles furent chargés sur ma voiture. Seule, je suis allée les ensevelir au cimetière de Saint-Denis. L'un d'eux, le cafetier Taverny, n'avait pas eu de chance. Avant notre départ, comme il venait de se marier, un obus allemand était tombé dans sa cave et l'avait épargné. Mais son destin devait s'accomplir.

Lançon : Gardes nationaux quittant la ferme de Drancy après l'armistice
Gardes nationaux quittant la ferme de Drancy après l'armistice

Il faut lire 27 janvier.

» Le 27 décembre, l'armistice nous arrêta sur la route de Flandre, comme je venais de remettre au commandant vingt-deux fusils que j'avais ramassés entre les lignes ennemies. Ce matin-là, j'entendis les derniers coups de feu tirés par mon bataillon.

Auguste Lançon : derniers coups de fusil (1871)
L'Illustration, 11 février 1871

» Le 46e bataillon rentra à Paris. La Commune éclata, et nous assistâmes, la rage au cœur, au déchaînement de la guerre civile sous les yeux de l'ennemi. Le gouvernement de l'Hôtel de Ville avait chargé le bataillon d'un service de police. Notre nouveau commandant nous conduisit à la mairie du quatorzième arrondissement, pour prêter le serment de fidélité au drapeau de la Commune. Nous jurâmes, mais pour trahir plus commodément la cause des révolutionnaires.

Le récit de Mme Degrise est en tout point exact à ceci près qu'il s'agissait de la maison Cail, 11 rue de la Tour à Passy. Louis François Victor Pannelier a comparu avec Lançon devant le 3e conseil de guerre le 21 novembre 1871 et a été condamné, comme lui, à quinze jours d'emprisonnement.

Dans la nuit du 21 au 22 mai, le 46e bataillon était de garde à la barrière de Passy. Le sergent Pannelier était dans nos rangs. Toutes nos dispositions étaient prises. À deux heures du matin, nous ouvrîmes la porte aux Versaillais, puis, nous repliant, nous nous cantonnâmes dans la maison Acaille. Quelques instants plus tard, le 70e de ligne était parmi nous et les troupes régulières entraient dans Paris.

» Pour donner le change, on nous arrêta comme les autres et nous fûmes dirigés à pied sur Versailles.

» Du camp de Satory, on nous dirigea, les hommes sur Brest et l'Ouest de la France, et 29 femmes sur la prison centrale de Clermont. Seul, l'état-major demeura à Versailles. Mais des ordres télégraphiques m'avaient précédée à Clermont, où, pendant les quatre mois que dura ma détention, je fus employée comme contre-maîtresse des ateliers de cordonnerie. On nous élargit après que le conseil de guerre eut statué pour la forme sur notre cas et nous rentrâmes à Paris, que nous avions peut-être sauvé des pires désastres et des plus cruelles humiliations. Grâce à nous, combien de citoyens échappèrent aux tueries ! »

Un instant pensive, l'ancienne cantinière reprend :

— Aujourd'hui, je suis veuve et je suis pauvre. C'est à peine si je peux travailler encore un peu pour ne pas mourir de faim. Peut-être ne reverrai-je jamais mon village, natal du Pas-de-Calais, Etrécouchy. Je n'attends plus rien de la vie.

Le Journal, 12 mai 1912


Le siège et la défense de Paris

Les dessins parus dans l'Illustration du 17 septembre 1870 au 25 mars 1871

 

Les dessins parus dans le Monde Illustré du 24 décembre 1870 au 25 mars 1871

 

L'affaire de Champigny

 

Lançon, sergent au 46e bataillon