Signature d'Auguste Lançon

Lançon l'animalier

 Auguste Lançon : Course d’autruches

Les courses d’autruches au jardin d’acclimatation

Auguste Lançon - Une course d’autruches

M. le général de Lacroix-Vaubois, commandant la province de Constantine, a envoyé récemment au Jardin d'acclimatation, une autruche quatre moutons, une biche et quatre dromadaires coureurs (meharis.)

Ces derniers animaux sont des prisonniers de guerre faits par le général sur les tribus insoumises, pendant l'expédition de cette année dans le sud de l'Algérie.

M. de Lacroix-Vaubois a joint à l'envoi un Arabe, Sad, spécialement attaché au service de l'autruche et deux nègres du Soudan, Atman et Salem, qui soignent les dromadaires.

Ces deux nègres sont des esclaves de la tribu des Touaregs qui sont venus se livrer à l'armée française.

L'un d'eux, Atman, est un superbe gaillard admirablement découplé et d'une physionomie intelligente.

Salem, lui, offre le type parfait du noir du Soudan, qui ressemble à l’Ethiopien. L'un et l'autre, d'ailleurs, m'ont paru se plaire ( ?) beaucoup au Jardin d'acclimatation, et rivalisent de zèle dans les soins qu'ils prodiguent aux dromadaires.

Quant à Sad, le cornac de l'autruche, c'est un Arabe pur sang, qui fait ce qu'il veut de son élève, lequel est doué, hâtons-nous de le constater, d'une douceur extraordinaire.

Cette intéressante caravane est arrivée, il y a environ un mois en France, sous la conduite obligeante de M. de Ravaran, officier d'ordonnance du général.

L'autruche, qui est un jeune mâle, n'a pas encore pris ses couleurs et a la teinte grise uniforme des femelles. Cet oiseau, qui mesure déjà deux mètres de hauteur, atteindra évidemment bientôt la taille des deux grandes autruches du jardin. Sa nourriture se compose de pain dur, de son, d'avoine, de fourrages divers. Ce qu'elle préfère, ce sont tous les corps durs. Elle mange avec infiniment de plaisir le biscuit de troupe, surtout celui dont l'origine se perd dans la nuit des temps.

On sait, d'ailleurs, qu'il n'y a pas d'artiste forain, de saltimbanque des réjouissances publiques capables d'en remontrer a l'autruche, en général, pour ce qui est d'avaler des cailloux... sans en être incommodé.

Notre nouvel hôte de l'acclimatation continue la tradition et absorbe religieusement, et sans douleur, toutes les pierres que les enfants jettent dans son jardin.

Il est profondément regrettable que nous autres, gens de lettres, nous ne puissions en faire autant.

Les matières premières ne nous manqueraient point ; quelle économie de nourriture ce serait !

Mais le ciel jaloux nous a refusé cette faculté bienfaisante... ce privilège exorbitant.

Lorsqu'il s'est agi de faire marcher l'autruche, son cornac Sad a voulu la tirer en avant. Mais l'animal récalcitrant refusait de suivre son Arabe.

Celui-ci, ingénieux comme tous ceux de sa race, imagina la combinaison suivante : « Je ne puis tirer l'autruche après moi, s'est-il dit in petto ; ce sera l'autruche qui me tirera. »

Et alors, il inventa le système dont on se sert en ce moment pour atteler la bête.

Sad lui fixa une bricole sur son puissant poitrail, et une sorte de ceinture en croupière en arrière des cuisses, le tout réuni par deux bandes longitudinales qui rejoignent l'une et l'autre bricole et croupière. Puis il se plaça derrière l'oiseau, qui se mit aussitôt à marcher.

La difficulté était conjurée, le moyen était trouvé.

C'est ce qui a donné l'idée d'utiliser la trouvaille et de faire faire un petit panier à. quatre places pour promener les enfants.

On a déjà fait, dans le bois de Boulogne, des essais de course qui ont donné d'excellents résultats. L'autruche, attelée au panier, suit au trot, avec la plus grande facilité, les petits chevaux siamois réputés pour leur vitesse.

Un anneau est passé à la naissance de son cou. On n'a qu'à tirer dessus avec les guides pour arrêter l'animal. On le dirige avec une baguette, en le frappant sur le cou à gauche et à droite, suivant la direction qu'on veut lui donner.

Somme toute, ces courses constituaient un intéressant exercice et un spectacle très amusant pour les promeneurs. Il est regrettable que M. le directeur-conservateur du bois de Boulogne ait cru devoir s'y opposer, sous je ne sais quel prétexte ; ce qui a privé le public du bois d'une récréation qu'il semblait fort apprécier.

Cet homme, assurément, n'aime pas les autruches...

On n'a jamais pu savoir pourquoi.

Heureusement, les nobles oiseaux sont habitués à digérer des cailloux. Ils sauront bien digérer cet affront.

Enfin, s'ils sont expulsés du bois de Boulogne par une administration plus ombrageuse que favorable à l'histoire naturelle, ils ont, du moins, leur place triomphante au Jardin d'acclimatation, ou les grandes courses vont prochainement commencer sous l’habile impulsion de M Ménard, le dévoué et consciencieux sous-directeur de l'établissement, a l'obligeance duquel nous devons tous ces détails.

Amateurs du pittoresque, allez au Jardin d'acclimatation voir les courses d'autruches.

Elie Frébault
L'Illustration, 3 aout 1872