Signature d'Auguste Lançon

L'ambulance de la Presse

Prise de l’ambulance de la Presse

Le Gaulois — 22 août 1870

Le fait que nous ne pouvions hier constater qu'à la dernière heure, en quelques lignes, cette violation d'un des droits les plus sacrés de l'humanité, droit garanti d'ailleurs par la convention de Genève, la prise, en un mot de la deuxième ambulance française, l'ambulance de la presse, est, ce nous semble, d'une gravité tellement exceptionnelle, que nous devons le raconter dans ses moindres détails, d'après les informations qui nous sont parvenues de nos différents correspondants et des personnes faisant partie de l'ambulance.

Voici donc, puisé aux sources les plus directes, le récit de ce qui s'est passé. Le jugement se fera de lui-même, sur cet acte sans précédent, dans l'histoire des violences de la guerre.

L'ambulance de la presse française, dans sa marche sur Metz, devait fatalement rencontrer les lignes prussiennes qui, dès le 11, étaient complètement maîtresses du chemin de fer de Frouard à Metz.

En effet, le 13 août au matin, elle se mettait à peine en route dans la direction de Pont-à-Mousson, que, sur son passage, elle trouvait les traces d'une panique générale. L'ennemi avait été signalé. Il n'en fallait pas davantage pour faire prendre la fuite à une foule de gens du pays, qui se sauvaient de plus belle en apercevant le cortège de l'ambulance.

— Les Prussiens ! les Prussiens ! criaient-ils, voilà les Prussiens !

Cependant l'alerte n'est pas générale et les personnes qui font partie de l'ambulance peuvent faire une étape à Rosières la-Haye, où la municipalité leur fait un excellent accueil. Mais à peine ont elles quitté ce village qu'elles entendent, du haut de la côte de Dieulouard, le bruit d'une terrible canonnade et d'une fusillade de plus en plus se rapprochant.

Convaincus qu'il y avait à quelques mètres de là des blessés à secourir, la colonne poursuit sa route et descend dans le village après avoir préalablement envoyé eu avant deux parlementaires.

Ceux-ci reviennent et avertissent que les Prussiens intiment à l'ambulance l'ordre de camper à Dieulouard jusqu'au lendemain.

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Il y avait là deux blessés, couchés côte à côte, un Français et un Prussien. Pendant que Sée et Mahaut sont penchés sur eux, et que, aidés des femmes qui font de la charpie, ils leur prodiguent des soins empressés, les Prussiens arrivent par la rue principale du bourg, cernent l'ambulance et la font prisonnière sans qu'elle s'en doute. Une escouade de hulans s'arrête devant la chaumière servant de refuge à l'ambulance, et l'officier qui commande ce détachement entre à cheval, d'un bond, dans l'asile des blessés.

Puis, brutal et insultant jusqu'au bout, il déclare que personne ne sortira du village et met des factionnaires à chaque rue.

Rien de plus désolant que l'aspect de ce pauvre bourg. La population est tout en larmes. On vient de battre la caisse : les habitants sont obligés de fournir en un quart-d'heure, des rations pour mille hommes et cent chevaux. Tous les notables ont fui. Il ne reste plus là que le maire, le curé, l'instituteur et quelques pauvres. La nuit se passe dans ces angoisses.

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Le 14, à six heures du malin, l'ambulance obtient de continuer sa marche vers Pont-à-Mousson, mais la route est encombrée de milliers de soldats prussiens, à travers lesquels il faut passer.

En arrivant à 2 kilomètres en avant de Pont-à-Mousson, on lui donne un officier pour la faire entrer dans la ville, qui est occupée par vingt mille casques.

Le général commandant la place hésite à la laisser passer, à cause de son titre d’Ambulance de la presse française.

— C'est là, dit-il, un mauvais tour que veulent me jouer les journalistes pari siens.

La situation vraiment prête à la plaisanterie. On n'a pas idée de pareille-attitude.

Bref, le général renvoie l'ambulance, pour lui donner une décision définitive, jusqu'au moment où le prince Frédéric-Charles arrivera. On l'attend d'ailleurs, ce prince. Il ne saurait tarder.

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Effectivement, il fait son entrée vers trois heures, suivi de plus de cent mille hommes qui défilent devant nos médecins et nos infirmiers, muets, humiliés, et souffrant plus de la honte publique que de leur propre situation.

Tout l'état-major du prince Frédéric l'accompagne. Le prince est blond, un peu gros, visage rouge, air fatigué. Il porte l'uniforme de général en chef, tunique sans épaulette et casquette plate à visière étroite. Il dit aux personnes de l'ambulance d'aller camper dans la plaine.

Celles-ci obéissent, non sans protester hautement, publiquement, contre la violation du traité de Genève signé par le roi de Prusse lui-même et dont l'article 3 dit textuellement :

« Lorsqu'une ambulance sera prise dans un camp ennemi, elle sera immédiatement conduite aux avant-postes de l'armée qu'elle sert. »

L'ambulance a demandé qu'on la dirigeât sur Metz. Refus absolu.

Le chef d'état-major d'un ton sec :

— Si vous voulez, dit-il, aller à Sarreguemines, route d'Allemagne, à trente lieues d'ici ?...

Voilà qui est clair, on veut se débarrasser de notre ambulance et la faire par tir par la frontière allemande.

Les nôtres refusent énergiquement de se rendre à Sarreguemines. Enfin, vers quatre heures on les fait camper hors de la ville sur l'autre rive de la Moselle, au milieu de l'armée prussienne. On leur met des factionnaires. Décidément l'ambulance de la Presse française est prisonnière.

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On dresse les tentes. On déballe les vivres secs. Chacun reçoit sa ration de biscuits, el se couche. Nuit froide. On grelotte sous la couverture. Les réflexions tristes arrivent en foule. Le général de Gratz a passé par là pour inspecter le campement.

— Messieurs, a-t-il dit à nos médecins, vous êtes parfaitement libres... mais à condition de rester avec nous.

La gaieté prussienne continue.

Cette nuit-là est courte. Dès quatre heures, du matin, tout le monde est de bout, avec la perspective d'étapes plus cruelles les unes que les autres.

Vers dix heures, un officier vient visiter les prisonniers et leur fait espérer qu'on les laissera partir pour Metz. Avec quelle joie cette bonne nouvelle est accueillie ! On dépêche un parlementaire pour demander un sauf-conduit. À midi, ordre de départ. En une heure, tout est prêt et bouclé : les grandes tentes, la tente du chef, les cantines, tout est plié, rangé dans les fourgons. Contre-ordre immédiat. Puis, nouveau commandement, bientôt également changé.

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Enfin l'ambulance est dirigée sur Saint-Avold. Elle se met en route à travers les menaces et les grossièretés des soldats. Des gendarmes l'escortent le pistolet au poing. Elle arrive ainsi, le 15 au soir, à Louvigny, après une marche des plus pénibles et des plus fatigantes, par une chaleur torride, arrêtée à chaque pas, tantôt par un général, tantôt par un officier supérieur prussien,

À Louvigny, excellent accueil et bien consolant des habitants de ce pauvre village éprouvé comme les autres. On donne à l'ambulance le peu de provisions qui restent, des pains et des œufs, car après les réquisitions des Prussiens tout est à sec.

À cinq heures et demie du matin, le 16 août, on continue sa route.

Partout des régiments prussiens. Aucunes nouvelles de Paris. Notre ambulance se trouve véritablement en pays ennemi. Les habitants eux-mêmes commencent à lui témoigner une sorte de défiance. Et toujours le grondement de la fusillade de tous les côtés.

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En arrivant à la bifurcation du chemin menant à Metz, elle s'engage dans cette voie 20 kilomètres seulement la séparent de cette terre promise il est écrit qu'elle n'y entrera pas.

À peine a-t-elle fait une demi-lieue qu'un officier accourt au galop de son cheval et l'arrête. On parlemente en vain. Il faut reprendre vivement le chemin de St-Avold

Elle arrive à Lupy vers onze heures. La garde passe, musique en tête, les équipages du roi, M. de Bismarck et M. de Moltke passent l'ambulance française en revue. On attend le roi Guillaume.

On est positivement atterré par cette masse d'hommes de tous uniformes qui envahissent la route de tous les côtés. Partout, de longs convois de troupes qui serpentent.

La scène change brusquement, le Préfet de police de Berlin (ou le chef de la police, si vous voulez), se présente, fait mettre en rang tout le personnel de l'ambulance, le compte et le recompte, non sans quelque brutalité, mais toute colère est inutile : il n'y a qu'à se taire.

On signale la présence du roi, aussitôt M. Sée se présente auprès de la voiture le drapeau à la main et fait signe qu'il veut parler. La voiture s'arrête.

Le roi écoute enfin les trop légitimes plaintes de M. Sée, et donne l'ordre de reconduire l'ambulance à Saarbruck, d'où elle pourra gagner la Belgique.

Voilà donc la liberté rendue à nos médecins et à nos infirmiers après mille périls et mille hontes.

Ils étaient à Maubeuge hier, se préparant à revenir en France. Peut-être sont-ils aujourd'hui revenus sur le territoire français. Nous attendons.

Léon Guillet