Signature d'Auguste Lançon

 Auguste Lançon : Journée du 3 septembre 1870

Journée du 3 septembre : retour à Paris

Charles Habeneck :

VII
LE 18° RÉGIMENT DE PARIS
(35e , 116e , 211e , 212e  BATAILLONS DE LA GARDE NATIONALE)

Je dois commencer par m’excuser de parler aussi souvent de moi, mais, je le répète, je n’ai voulu et ne veux raconter que ce que j’ai vu et entendu. Le lecteur doit y trouver une garantie et même un moyen de contrôle. Aussi bien, peut-être est-il juste qu’après avoir pu rendre hommage à quelques-uns de ceux qui ont été martyrs à Sedan, je puisse venir rendre un peu justice à cette garde nationale de Paris qu’attaquent particulièrement ceux qui lui doivent le plus. Il y a plus de rapports qu’on ne le croit entre ces deux armées, qui ont été, l’une comme l’autre, les victimes de leurs généraux.

Ne parler que de ce que j’ai vu me servira d’excuse d’ailleurs pour ne pas faire un travail, plus complet sur la garde nationale, travail qui s’exécutera certainement, mais que l’on ne peut entreprendre ici. Au reste, il existait entre tous les bataillons de Paris, à peu d’exceptions près, une telle communauté de sentiments, que parler des uns, c’est parler des autres. On était également capable des mêmes choses. On n’a pas su nous commander, voilà tout.

Le 3 septembre, vers une heure, — la date a son importance, – un officier saxon, aide de camp du prince Albrecht de Saxe, dont le quartier général était à Mouzon, nous annonça que la République était proclamée à Paris. Il parut tout surpris lorsque nous lui dîmes que la guerre allait seulement commencer, qu’après l’armée trahie et écrasée par le nombre, la France allait se lever.

Une heure après, Lançon, de l’Illustration, et moi, nous partions tant bien que mal pour la Belgique. Avec la République, il ne s’agissait plus d’être infirmier. La frontière, de ce côté, montagneuse et boisée, était gardée par de nombreux postes de carabiniers belges. Des groupes stationnaient à côté des poteaux séparateurs peints aux couleurs nationales. On accueillait les Français comme des frères malheureux.

Nous primes à Marbehan le chemin de fer pour Namur. Cette ligne passe par Bouillon, où se trouvait l’empereur prisonnier. À chaque station montaient dans le train des officiers français qui avaient pu s’échapper ; nous vîmes entre autres les débris du 1er bataillon des Lafont-Mocquard, abimé à la Chapelle.

À Namur, un numéro du Gaulois de Paris, portant la date de la veille, du samedi, parlait encore des victoires des Français. C’était bien triste quand on venait de voir la réalité.

En route pour la France. L’émotion dans toute la Belgique était profonde et touchante. On avait peine à se soustraire aux marques de sympathie. Comme c’était dimanche, le 4, les ouvriers entouraient les gares, forçaient les passages, montaient sur le marchepied des wagons pour avoir des nouvelles.

À la frontière de France, les physionomies changèrent. Tout indiquait le trouble, la consternation. Les fonctionnaires eux-mêmes donnaient le signal de la panique. On ne voyait que gens, chargés de paquets, se sauvant. On attendait les Prussiens, on les croyait tout près, quoiqu’ils fussent encore bien loin.

On ne savait rien, d’ailleurs, de ce qui se passait à Paris et je me suis souvent demandé depuis comment les Prussiens avaient pu être si bien renseignés et annoncer la république avant qu’elle fût faite. Je n’en ai pas de preuves, mais je suis convaincu que Napoléon III comptait sur la proclamation de la République, suivie bientôt d’une révolution militaire et d’un retour de sa dynastie imposé par les Prussiens.

Sur toute la route, même désordre. On disait que le chemin de fer allait être coupé. À Landrecies, des hussards du corps de Vinoy, arrivés depuis le matin et battant en retraite de Mézières, campaient sur le glacis.

En se rapprochant de Paris, comme on s’éloignait des Prussiens, le calme revenait relativement. À Creil, il était neuf heures du soir, on nous dit que la république était proclamée. Des mobiles en blouse bleue regagnaient leur casernement.

Enfin, voilà Paris ! Je courus au boulevard. Les cafés étaient remplis de monde. C’était à ne pas croire que la révolution du mépris s’était accomplie ce jour-là. Je regardais mon pantalon de coutil encore couvert du sang de Sedan et je me demandais si tout ce monde tranquille comprenait bien qu’entre Paris et les Prussiens, il ne restait rien, rien, absolument rien.

Le surlendemain, j’étais attaché à la commission d’armement du IXe arrondissement, chargée avec le maire Ranc de l’organisation de la garde nationale du quartier.